‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 161 sur 259 · ACCENT TONIQUE · texte numérisé non relu

ACCENT TONIQUE

consiste surtout à parer le choc des accens Ioniques et à faire couler le langage (1). Entendez causer dans leur langue deux étrangers : c'est un ramage où il vous est impossible de discerner un mot, ou plutôt il semble que tout se tienne et ne fasse qu'un seul mot. Mais l'oreille exercée saisit au vol la syllabe frappée de l'accent tonique, et tandis que vous étudiez encore les autres syllabes, le discours est déjà loin ! Mais aussi déplacez l'accent tonique, le naturel du pays ne vous entend pas, ou s'il parvient à déchiffrer votre intention , il la voit si gauchement exécutée, qu'il ne peut s'empêcher de

(1) On s'est amusé à fabriquer des vers composés de monosyllabes dont chacun porte l'accent tonique :

Bias, cou, sein, port, teint, taille, oeil, pied, nez, front, deni, bouche. En vous tout nom ravit, tout est tentant, tout touche.

Le second vers, offrant quelques intervalles ménagés entre les accens, n'est que très ridicule; le premier est inintelligible à la première audition.

Objection. Ce vers de Racine, tout en monosyllabes, est extrêmement doux :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

RÉPONSE. C'est que chaque monosyllabe n'y porte pas un accent. Les articles ne font qu'un avec leur substantif : le jour ; de même les conjonctions : que le fond; et les adjectifs possessifs : de mon cœur ; en sorte que Racine a réellement espacé les accens qui ne le sont pas dans le vers: bras, cou, sein, etc. Dans Racine, les monosyllabes se distribuent par groupes équivalens à des mots, et abandonnent leur accent au profit d'un seul sur lequel ils s'appuient. Ces complaisans monosyllabes s'appellent, eu termes) de grammaire, proclitiques et encHiiques. Cette analyse, si esseniielle à la connaissance des effets harmoniques du style, a été traitée pour la première fois avec une délicatesse pleine de lumière et de siireté, par M. L. Quicherat, dans son Traité de versification française.

258 APOCOPES.

rire de votre bonne foi. En lui détachant une syllabe pour une autre , vous avez commis une méprise aussi comique à sa pensée que si vous vous étiez trompé de mot : prenant, par exemple, la jambe pour le bras, ou une pierre pour un morceau de pain.

Cette syllabe dominante, essentielle du mot, a fait quelquefois négliger, supprimer les autres : c'est ce qu'on nomme apocope (1).

Le grec du tems d'Homère réduit à une syllabe les mots «îwpa [doma)y p^«î(ov [rhadion), et autres; il dit simplement dô, rha. Le latin, idiome sans naïveté, n'a presque pas d'apocopes, au moins dans son âge viril. Dic^ duc, fac^ pour dice^ duce, face; oti, negotiy pour otii, negotii; c'est à peu près tout, si je ne me trompe (2). Bien autrement vif était noire vieux français ! Les apocopes y abondent ; en voici quelques exemples des plus en usage. Notre langue moderne a perdu ces moyens de rapidité.

Lin, du latin linea, pour lignage, Roland étant à l'heure de son agonie :

De pluseurs choses k remembrer li prisl : Deduice France, des bome« de son Un.

(Roland, III, 950.)

Le roman de Partonopeus emploie concurremment la forme Ihiage et la fornie lin (vers 889 et 821).

(1) Aphérèse au comincn«;cmont du mol, apocope à la lin. J'ai négligé ccUc distiiicliun pour plut» do siniphcilé.

(2) Encore ces dernières formes, i pour ii. sool-elles, h proprement parler, une coDtraclion, comme deUm \KHit deorum.

APOCOPES. 259

Mont, pour monde, est une forme si fréquente, qu'il suffit presque de la rappeler :

Et tant estes preisiez sor nos E sor luz les princes del munt Qui oi vivent ne qui oi sunt. . .

{phron. des ducs de Norm., I, p. 424.)

« Vous êtes estimé si au-dessous de nous et de tous les princes du monde qui vivent aujourd'hui. »

On disait pareillement le tron pour le trône. Denys Pyrame, l'auteur de Partonopeus, parlant d'une ville magnifique :

N'a pins bêle dessous le tron !

Le tron, c'est le trône de Dieu, le firmament : sous le trône ^ c'était une locution faite. Guiarl, célébrant les merveilles de Rouen :

Roanestoit d'antiquité, La plus orgueillouse cité Qui fust, comme ie trosne cuevre.

(Tome I, p. 197.)

« De toutes celles que couvre le firmament. » Ainsi le juron favori des méridionaux , tron-de- Diou! signifie littéralement trône de Dieu, ou, comme nous disons en français, par le ciel ! Vous noterez en passant que ce juron parait avoir été suggéré par le passage même de l'Evangile, qui le défend : « Ego dico » vobis non jurare omnino , neque per cœlum , quia j> thronus Dei est, etc. » (Matth. V, 34.) Les Picards disent tiot pour j)etit : « Min tiot fiu. »

260 VO, NO. LU. ElT, LOK.

C'est une apocope de petiot, diminutif de petit (1). Mais je laisse de côté les patois : restons dans la vraie langue.

Vo, NO, votre, notre :

Noslre escot paieras et no lit au couchicr.

(Baudouin de Sebourg, t. I, p. 208.)

Ce vers présente l'emploi simultané des deux formes.

Lu, pour lumière, est assez connu ; il subsiste encore dans le picard.

EiT, dernière syllabe d'espleit, effort, corvée, devenu dans le français moderne, exploit. Montrons d'abord la locution entière :

Quand rois Morgans le voit,

Contre iaus (eux) a fait nagierà force et à esploit.

{Baudouin de Sebourg.)

Voici l'apocope {oyiWipJœrèse, rigoureusement parlant) :

Brochent ad eit, lor cevals laissent currc. (Roland.)

LoH, pour lorcr, un laurier :

Sous un lorer qui est eromi un camp.

{Roland.)

(1) M. l'abW Jules Corblol, dans son Glossaire du patois picard, dit que c'est « une abréviation du roman petiot, df'rivc' du vieui latin pclitus. u Petiot n'est pas plus roman que pelilu.^ n'est latin vieux ou moderne. Petilus serait-il une faute d'impression pour ;><»/i7i«.' l'elitus est également inconnu à Du Gange. Je ne vois d'autorité h pelitus que celle du .Malade ima(jinaire :

Kl i|iio<l griinilct 1 1 fiellli Siiiil lin nul»» liil.iluii.

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