‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 169 sur 259 · PRENDRE LA CHÈVRE · texte numérisé non relu

PRENDRE LA CHÈVRE

caractère de la chèvre, dont le nom latin capra a formé le mot caprice. Celui qui prend la mouche se pique sans gravité ; celui qui prend la chèvre s'emporte sans motif, capricieusement. Le parent de madame Sgana relie dit au pauvre époux qui se croit trop sûr de son fait :

D'un mari sur ce point j'approuve le souci ; Mais c'est -prendre la chèvre un peu bien vile aussi ! {Sganarelle, scène xu.)

Ne vous hâtez pas de me condamner d'invraisemblance ou d'arbitraire; je vais vous fournir des analogies capables de convaincre.

Les Italiens disent métaphoriquement , pour s'enivrer : « Pigliar la nionna », prendre la guenon.

Le dieu Mars, s'étant mis en tête de bouleverser le monde, pense à s'adjoindre, pour ce beau projet, sa sœur Bellone. Il se rend chez elle, et la trouve ronflant dans son lit :

Poiche la sera avea la buona donna Cenato fuora tyreso un po di monna.

(Lippi, I, st. 10.)

« Car la bonne dame avait soupe en ville, et bu un coup de trop. » Mot à mot : « ...et pris un peu de guenon », s'était un peu enguehuchée .

La même expression existe dans l'espagnol, etCovarruvias, au mot.MoN.v, en donne l'origine ; c'est que les singes sont très-friands de vin et très-faciles à s'enivrer : < L'ivresse produit chez eux des efléts divers et

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» opposés : il y en a qui dansent et cabriolent comme » des fous; d'autres, au contraire, se retirent mélan- » coliques dans un coin , où ils se tiennent immobiles, » la face cachée entre leurs mains. De là vient que » nous appelons l'ivrogne qui chante et danse un singe » joyeux, et celui qui a le vin triste , un singe mélan- » colique. »

En langue d'oc on dit pareillement aprenê la mounino », prendre la guenuche :

Countent et franc de tout souci , SouDque de prenè la mounino.

(GouDooLi, Segound flouret.)

« Content et franc de tout souci, hors que de pî'endre la guenuche, de m'enivrer. »

L'expression française, jore;î6^re la chèvre , est faite comme l'expression italienne , espagnole et languedocienne , prendre la guenon : c'est revêtir la chèvre , revêtir la guenon , reproduire leur habitude ou leur passion favorite.

Cette métaphore a coulé naturellement de la langue latine dans les langues néo-latines. Les Latins employaient figurément induere , revêtir, comme nous employons prendre : — Indue mente patrem (Claud.) : « Revêtez le père, mettez-vous à la place du père. » Et à l'opposite : Projicite t;tro5(ViRG.) : « Dépouillez le nom d'hommes. »

Vous aurez la bonté, madame, d'excuser ces citalions, et de ne pas les attribuer au sentiment qui inspirait le bailli de feu M. Viul, haranguant le village ras-

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