BAR , RADICAL PÉJORATIF
sonne laberlotte. L'Académie veut breloque, soit. Cela ne nous crée aucune difficulté ; nous connaissons la transposition des liquides : — berlan , brelan; — bergier, bregier ; — jnerquerdi {Mercurii dies) , mercredi; — tourble {turbà)^ trouble, etc.
Ici je suis obligé de remonter à quelque distance au-dessus du mot qui nous occupe, mais nous y descendrons. Je prie le lecteur de se laisser guider.
Au fond de toute langue il se trouve des radicaux monosyllabes, qui, sans existence individuelle, porlent en composition une valeur constante, une iullueuce et une direction de sens invariables. De rechercher l'origine de ces monosyllabes, ce n'est pas mon affaire en ce moment. Je n'ai besoin que de constater leur rôle, ou plutôt le rôle de l'un d'eux. Et pour fuir le soupçon de prévention, je laisserai parler Nicot:
a BvR, dit Nicot, diction indéclinable qui empire le » mot auquel elle est jointe par composition , comme » en barlue et bar long. »
a Barlue est une lueur fusque qui cntreluil en lems » umbrageux et nocturne. »
« Barlong, de longueur inégale. »
Aux explications de Nicot j'ajouterai que barlue est l'italien barlume , lueur douteuse, crépuscule; — que l'Académie donne pour exemples de barlong : € Votre manteau est mal taillé : il est barlong. — Cette » soutane est bahlongik. »
Par la substitution si commune de 1'^ à Ta, bar est
BARLONG, BARLUE, BERLAN. 277
devenu ber. Ainsi l'on ne dit plus barlue, mais berlue : — Vous avez la berlue. De même barlong se rencontre déjà écrit berlonc et bellonc, dans les textes du xni* siècle :
Ja le treus ne fust si bellonc
(Le feure de Creeil, v. 20.)
Je crois que berleng n'est au Ire que berlong :
a Item (le roi des ribauds) doit avoir une table, et » berleng à par lui sur un des fiefs du palais. » (Du Gange, sous Berlenghum.)
Un berleng, un ais barlong, sans doute à cause de la forme irrégulière de cette espèce d'écbiquier ou de table à jouer : « Plusieurs compaignons jouans aux dés » sur une table ou brelenc. » {Lettres de rém. de 1/109.)
Peut-être cette table était triangulaire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on y jouait avec trois dés, et qu'aujourd'bui encore brelan emporte l'idée du nombre ternaire : Brelan d'as; brelan de valets. On ne donne que trois cartes au brelan. Comme le mot triangle est moderne et que l'idée en est très ancienne , je conjecture que triangle pouvait être représenté dans la vieille langue par berleng.
Je transcris maintenant le Dictionnaire des expressions vicieuses (1) :
« Berlotte et Brelotte ne sont pas français. On
(1) Dictionnaire des ecpressions vicieuses usitées dans un grand nombre de déparlements , et notamment en Lorraine, par J.-F. Michel, etc., 1807.
278 BERLOTTE, BERLOCQUE.
» appelle ainsi la cloche du beffroi, ou seulement le » beffroi : On a sonné la cloche du beffroi ; — le hef- » froi sonne, et non pas la berlotte. »
Or le beffroi sonnait à coups irréguliers; ses lintemens étaient tantôt plus éloignés, tantôt plus rapprochés, car on ne le sonnait pas à volée, vu l'énormilé (le la cloche : on se contentait de lancer le battant contre les parois, d'oii résultait une sonnerie entrecoupée , haletante , pleine d'inquiétude et d'effroi , comme le nom l'indique.
Quand le peuple dit : // bat la berlocque, cela signifie il tremble, il a la fièvre, il déraisonne.
Berlocque me parait composé, comme bancloque, la bancloque, la cloche du ban, de cloque (prononciation picarde de cloche) et de ce radical ber ou bar, « qui empire les mots auxquels il se joint en composition ». [m berloccjue serait donc la cloche du beffroi, la cloche d'alarme. — Battre la berlocque^ imiter en ballant le tambour l'irrégularité de la sonnerie du tocsin (1).
Bar ou Ber, ce radical péjoratif, se montre encore dans plusieurs mots français soit anciens, soit modernes. Je vois dans le Conq)lément de MM. Didot que Bf.r- LiNGE est une grosse étoffe de fil et de laine.
(1) Trévoux, ré\)Hé par les modernes, dit que Du Cnnge fait venir breloque de Imlluga, petit fruit s.iuvane. C'est une erreur, et je m'accuse d'y avoir cru. Du Cauge ne parie que de Lreluque (ce qui ctl différent), cl encore il doute, il demande .si de bulluga ne viendrait paa breluque.
BARGAIN, BARGAIGNEK ; BARBOUILLER. 279
Beffroi , forme syncopée de heleffroy (voyez Du Caîïge, sous Berfredls), s'est écrit bien souvent berfroy , corruptivement sans doute , mais toujours par l'influence de ce radical ber.
Bargain, Bargaigner, qui signifient en vieux français marchandage, marchander, ne sont-ils pas formés de bar et de gain? Les vendeurs ont dû trouver dès l'origine qu'un mauvais gain était celui que fait le chaland qui marchande. Les Anglais nous ont emprunté bargain , et nous en retenons encore barguigner , hésiter comme celui qui marchande.
Barbouiller. De la boue (1), un bourbier, une fondrière , se disait jadis nne bouille , nn bouillon : « Icelles femmes prindrent le cors dudit Valé et le » portèrent en ung boullon ou bourbier qui est en ung » boys près ladite maison . » (Lettres de rémiss, de 1 471 . — Du Gange, sous Bulio.)
Par analogie de sens, on appelait bouille une longue perche à l'usage des pêcheurs qui s'en servaient pour remuer la vase et chasser le poisson dans leurs filets. L'Académie a recueilli ce mot. Les anciennes ordonnances des eaux et forêts défendent aux pêcheurs de bouiller; d'oîi est venu le dicton : Pêcher en eau trouble. Vous voyez que nous touchons à barbouiller.
Barboter, de même.
Qui pourra croire à Le Duchat, quand il fait venir
(1) Bouot prononciation moderne de 6oui{/a, qui s'écrivait aussi boue, mais le parler intercalait un % : bouye.
280 BAKBOTEIl , BREDOUILLER, BKRTAUUER.
bredouiller de bis reduplare ? En vieux français , douille, adjectif, signifie gonflé, rebondi, rassasié, comme un tonneau, dolium^ douille (1) :
Grantvoloir ot et grant désir
Quaut ivres fu d'aler gésir
Sitost comme il entra ea cloislre, Doulles de vin, et escaurés.
{Miracles de Noire-Dame. — Du Cangk, sous Doela.)
Le peuple dit encore d'un homme qui a trop bu ou trop mangé : // est rond :
Puis ronds comme des futailles, Du corps battant les murailles, Escortés de cent canailles, Ils regagnent la maison.
« Ces trois bons coquins de frères » étaient douilles.
Au figuré, être douille de paroles, en être plein, gonflé, rond comme une futaille. Dans bredouiller (que le peuple prononce berdouiller) brc indique l'excès de cette plénitude, le débordement précipité.
Bertauder, Bretauder , tondre inégalement , d'une manière grossière (tauder, touser, tondere). Bertaut, nom propre, qui est ainsi tondu, ou, par extension, mutilé.
Le picard elle roucbi ont un terme excellent parmi beaucoup d'autres : c'est le verbe berdrler, pour exprimer gronder entre ses dents, indislinttemcnl, d'une manière confuse et monotone. — Qu est-ce qu'il a
\ Doui'le, PU picard, une \o\6e de coups de bAton. Redouiller (juelqu'un, tropc bas normand, le rosser d'importance.
BKEDALER , BERDELER. - 281
donc à berdeler ? — Quel vieux berdeleur ! — // n'en fait qu'une de berdeler du matin au soir !
Mais quel est ce mot berdeler ? que signifie-t-il au propre ? Je laisse au Supplément de Trévoux le soin de répondre.
« Bredaler, terme de fileuse au rouet. Il se dit d'un » fuseau (c'est-à dire d'une bobine) percé trop gros à » proportion de la broche , et qui fait du bruit. Les » fuseaux ( les bobines ) bredalent lorsque la broche » est trop fine , ou que les fuseaux sont percés trop » gros. »
Peut-on voir une métaphore plus juste et plus piquante? Y a-t-il en français un mot plus expressif et plus pittoresque à la fois que le verbe berdeler ? Et pour en exprimer la valeur, il faut recourir à une longue périphrase qui lue l'image et glace le discours. Ah ! combien perd la langue académique à se montrer si hère et si bégueule !
Je pourrais pousser plus loin cette recherche des mots où entre le radical bar {ber, bre) ; mais je crois en avoir dit a^sez pour que son existence et son influi nce soient hors de conteste. On comprend dès lors que je n'ai pas dû admettre l'étymologie de barlume que plusieurs lexicographes italiens font venir à vario lumine. C'est encore une invention de Ménage. On n'a jamais dit varium lumen, et si on l'eût dit, on n'eût pas rendu par là le sens de barlume. Une lumière douteuse, un crépuscule n'est pas une lumière variée.
Que ce serait un travail utile et curieux, si quelque I. 24.
282 BESTOURNÉ ; BESTEMS , BESLOY.
savant, libre d'esprit de système, choisissait plusieurs radicaux celtiques, comme bar, bann^ pen, marché et se mettait à les poursuivre dans tous les mots de notre langue etdes langues néo-latines, où ils se sont réfugiés lors de la crise des idiomes et durant les ténèbres du moyen âge ! Je suis bien trompé si , à force d'applications particulières , on n'arrivait pas à la découverte d'un principe, ou tout au moins d'un fait général.
J'ai montré le radical har modifié en ber et bre ; il faut maintenant le faire voir sous la forme bes, toujours dans le sens péjoratif, pour marquer la dépréciation de l'objet signifié par l'autre racine ; car c'est là ce qui est remarquable : c'est dans cette mobilité de la forme l'immobilité du sens.
Bestolrné , mal tourné ( on sait que 1'^ ne sonnait pas devant le ^).
Bestems, dans les Règlemens pour les métiers de Paris : « Se bestems n'estoit, c'est assavoir des gratis » gelées et des grans eaues. » ( Du Gange , sous Bes-
TANCIUM.)
Besloy {^nala lex)^ désordre :
D'autres gens de mauvaise loy, Qui uous meltroieot à besloy.
{Ordene de chevaUirie.)
Lues qu*ea bouche ont decrez et loy Le monde mainent à besloy.
{Miracles d» Notr«-Datn«,)
Bksivue : « Quand le supliant et autres de sa com»
BESIVRE, BEbJUGER , BESGOIER, 288
» paignie virent qu'il estoit ainsy besivre, el ne savoit » ce qu'il disoit , commencèrent à rire. » (Lettres de rémiss, de 1416.)
Besjuger, juger injustement :
Mult fa par loie Normandie IduDC la bonne gent garie ; N'erent raent (rançonnés) qe besleié , N'a tort mené, ne besjugé.
{Chron. des ducs de Normandie.)
Besgoier, bégayer, « Pour ce que icelui prestre estoit » moult chargié de vin ou de cidre en besgoiant... » (Lettres de rémiss, de 1416. — Du Gange, sous Bal- BUZARE.) Ainsi les deux verbes berdouiller et besgoier sont composés avec un radical commun.
Quant H cette autre forme, mes (chez les Anglais mis), elle est trop connue pour y insister : mespris, mésestime , messéant , meschant ( qui a mauvaise chance), mésalliance., etc. J'observerai seulement qu'elle était autrefois d'un usage encore plus fréquent qu'aujourd'hui. Nos pères disaient : mesparler^ mesamer, mesavoir, meschoir , mesvoier (s'égarer) ou meserrer, mesprendre (verbe actif), et une foule d'autres. Mes se pouvait joindre à tous les verbes et à tous les substantifs.
IM. A. B..., à Brest. — Vous écrivez avec les meilleurs dictionnaires, l'Académie en têle, couci-couci, et vous l'écrivez mal. Il faut écrire par deux ss , coussi »
284 coussi, coussi. a la queue leu leu.
coussi, puisque ce n'est autre chose que l'italien cosi , cosi. L'expression française n'a aucun rapport avec le nom de Coucy. Ce n'est pas une étymologie que l'anecdote de ce plaisant qui fit tomber Adélaïde Du Guésclin à la première représentation, en répondant du parterre à la question de Vendôme : « Es-tu content, Coucy ?» — Coussi ! coussi !
Pourquoi l'on dit parfois coussi^ coussa ? Par souvenir de la formule française comme ci , comme çà, qui est la traduction fidèle de l'italien cosi, cosi. On môle alors les deux langues.
Vous voilà maintenant à même, monsieur, de choisir en connaissance de cause.
1 A LA QUEUE LEU LEU. — Quaiid unc louve est en chaleur, le premier loup qu'elle rencontre la suit; le second se met à la queue du premier, le troisième à la queue du second, et ainsi de suite tant qu'il on survient. La louve à la fin se livre au plus laid de la bande, qui est aussitôt dévoré par les autres. Do là deux proverbes : Marcher à la queue leu leu. — Jamais loup n'a connu son père.
Que celte observation d'histoire naturelle soit vraie, ou fausse, il n'importe. Nos pères la croyaient vraie, comme l'alleste Pastiuier dans ses IWherches.
Vous savez que leu est la prononciation picarde '( L'église Saint -Leu d'Amiens est l'église Saint -Loup. Voyez, aussi la fable de La Fontaine, le Louji. In Mère et l'Ënfdtit :