‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 173 sur 259 · MOUTONNIER · texte numérisé non relu

MOUTONNIER

apologue dans toutes les langues issues de la tour de Babel. Me voilà bien avancé avec une pareille statistique ! et encore y manque-t-il le premier, le seul mérite d'une statistique, l'exactitude.

Par exemple , je vois dans le commentaire de M. Charles Nodier, que la fable xi du livre IV, le Lion et le Rat, est prise de la quatrième fable de Phèdre, dans l'appendice de Gudius.

Or cet appendice de Gudius, ou plutôt Gude, car c'est la vraie forme du nom, a paru pour la première fois dans l'édition du Phèdre de Burmann, publiée en d698, trois ans après la mort de La Fontaine !

Plus loin , dans la fable du Corbeau uoulant imiter l'aigle, le passage suivant :

I^ moulotinière créature Pesoit plus qu'un Tromage

est accompagné de cette note : « Moutonnière, adjectif » de la création de La Fontaine, qui est d'un effet fort » comique. » Si l'ellet est réellement fort comique, il était superflu d'en avertir. Mais ce n'est pas là-dessus que porte mon observation, c'est sm* l'adjectif moutomiier. M. Charles Nodier, passé maître en l'histoire des mots (au moins en avail-il la réputation), faisait autorité dans ces matières, et l'on n'y regardait pas après lui : ses propositions étaient des oracles. Aussi M. Walckenaiir n'a-t-il pas hésité à répéter, en prenant sur lui la responsabilité de l'assertion : « Moutonnier, » adjectif de la création de notre poète. » Eh bien, voici comme ce mot est de la création de La Fontaine :

MOLTONMER. 287

Il existe une traduction de Merlin Coccaie , publiée en 1606, mais, à en juger par le style, fort antérieure à cette date. Dans le XII* chant, où Rabelais a pris la célèbre histoire des moutons de Panurge, on lit, page 321 (1) :

« Maintenant arriveront ici trente marchands mo?î- » tomiiers du Tésin. »

Et à la page 325 : « Or Balde , entendant les paroles » audacieuses de ce vilain montonnier ^ desguaine » incontinent son espée et se deslibère d'attaquer ces » braves maraus. »

La Fontaine n'aurait donc fait que changer montonnier, formé sur l'italien montone, en moutonnier. Mais il n'a pas même eu besoin de prendre cette peine ; Rabelais la lui avait épargnée. En effet, Rabelais nous représente, après que tous les moutons ont fait le saut dans la mer, « bergiers et moutonniers les prenant ungs par les ) cornes, aultres [lar les jambes, aullres par la toyson, » et le perfide Panurge armé d'un aviron , non pour » ayder aux moutonniers^ mais pour les engarder de » grimper sur la nauf et évader le naufraige. » [Pantagruel, IV, 8.) Dont il arriva que tous périrent misérablement noyés, bêtes et gens. Alors Panurge triomphe : « La nauf vuidée du marchant et des moutons : reste » il icy, dist Panurge, ulle âme moutonnière ? »

Cet épisode des moutons avait tellement plu à La

(1) La dislribulioD des chants varie selon les éditions ; ainsi dans l'édition in-l», de Mantoue, sous la rubrique d'Amsterdam, cet épisode se trouve au XI* chant.

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