‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 198 sur 259 · BOSSE, DONNER DANS LA BOSSE · texte numérisé non relu

BOSSE, DONNER DANS LA BOSSE

car les mois qu'elle a dédaignés sont ceux précisément que je tâche de ramasser et d'expliquer : mon travail ne s'alimente en général que des rebuts du sien.

D'oii vient que le peuple, pour exprimer la crédulité d'une dupe , se sert de cette métaphore : // a donné dans la bosse ? Quand je dis métaphore , je parle mal , car j'appuie l'erreur de ceux qui voient dans cette façon de parler une allusion à l'infirmité des bossus. Or, je ne crois pas cà cette allusion : il y a bosse et bosse ; il faut savoir distinguer.

J'éclaircirai la locution populaire donner dans la bosse, par cette formule , qui est un axiome de philologie française, x = ss.

J'ai développé cette proposition dans les Variations du langage français, page 72.

Substituant à ss sa valeur, il vient : donner dans la boxe. Qu'est-ce que la boxe ? c'est la feinte , le mensonge, la tromperie. Encore un mot que l'Anglais nous a dérobé! Boxer à coups de poing (car c'est ainsi qu'on devrait dire , mais le besoin d'abréger a resserré l'expression), c'est tromper à coups de poing. Je n'ai pas besoin d'insister ; quiconque a vu boxer à l'anglaise, sait que la surprise est l'essence de cet exercice : les lutteurs s'observent en position, menacent une partie du corps, et soudain le coup tombe sur une autre partie, que l'adversaire imprudent laissait à découvert. Boxer, c'est surprendre, abuser, prendre en traître.

Rien de plus fréquent dans notre vieux français que les mots boxeour (traître, imposteur), boisdie (mauvaise

316 boxeur; boisdie; boiser.

foi), boiser (tromper, surprendre). « A loidehoxeour », c'est-à-dire à la mode d'un traître, d'un déloyal :

Anciii auroit li dus Gerars paour, Qui tient Viane à loi de boxeour.

(Gérard de Viane, v. 2760.)

« Aujourd'hui tremblerait le duc Gérard, qui détient Vienne comme un déloyal. »

La racine de ce mot est germanique : c'est bôs, méchant, pervers, dans l'acception la plus générale. De bas la hasse latinité fit les substantifs bauza .baucia ,bausia ; l'adjectif baudator, et les verbes bausiare, bosiare, d'où se sont dégagées les formes françaises, bosse, boisdie ou voisdie ; boxeoin\ boissiere, boissier, boiser, etc.

Dans l'histoire du jugement de Salomon, la mère de l'enfant en litige racontant le marché qu'elle avait fait avec sa compagne : « L'endemain li dis que le suen » (iz nieissuns a quire, e de si l'a musced , si me val » boisant de nostre cuvenance. » {Rois, p. 369.) — « Le lendemain , je lui dis que le sien fils nous missions à cuire , et elle l'a muché (caché), et ainsi me va trompant sur nos conventions. »

Dans une très-jolie petite comédie de Boarsaull, ies Mots à la mode , représentée en 1694 , l'année nuMue qui vil |)araltre enfin la première édition du Diclionnairc de l'Académie , la jardinière Jacqueline dit à son mari, en parlant de son mailrc :

Est-ce ma faute à moi, si madame l'enibo'sef (Scène xv.)

t Est-ce ma faute si madame trompe monsieur ? »

EMBOISER ; BOSSE. 317

L'Académie donne emboiser et emboiseur, avec celle remarque : « Il est populaire. » Tant mieux pour lui ! mais point d'élymologie. M. Napoléon Landais a voulu combler celte lacune, et il a confondu les racines à'emboiser avec celles d'embûches : — « Emboiser, dit-il. » (emboësé), de l'italien imboscare, dresser des embù- » ches, formé lui-même du latin barbare m, dans, el de » boscus, bois, comme si l'on disait : Faire entrer qtiel- » qu'un par adresse dans un bois. » Le silence de l'Académie valait mieux.

L'Italien use figurément du mot bozza conime les

Français du mot bosse. Au quatrième chant du Malman-

tile, Psvché raconte son aventure à Calogrillo : « Mes

parens, dit-elle, me dirent mille biens de mon futur

époux : que c'était un si beau jeune homme ! »

Soggiunsero di lui milKaltre bozze.

(Lippi, IV, st. 41.)

€ Ils ajoutèrent sur son compte mille autres mensonges. » En sorte que la pauvre Psyché s'accuse d'avoir donné dans la bosse en épousant l'Amour.

Le commentaire dit sur ce passage : a Quand nous refusons de prêter foi à une nouvelle, nous disons : lo l'ho per bozza, je liens cela pour une bosse, pour un con te. » — Très-bien jusqu'ici ; mais Salvini continue : «.Bozza vient de bugia (mensonge). » Il s'égare complètement.

Je me trouve également en dissidence avec M. Paulin Paris sur l'élymologie de boiser ou bosser.

« Boiser, Boisdie, dit M. Paris, ces mots, comme les » bugia et bugiar italiens , me paraissent dérivés de I. 27.

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