TEMPS, ET LES PLURIELS EN ANT
» mologisles le font venir de larigot , mol fréqueni- » ment employé dans nos anciens romans pour signifier » flûte; ainsi, boire à tire-larigot, c'est boire comme » un joueur de flûte , comme un musicien ; et vous » savez qu'en général , ces messieurs font volontiers » des libations à Bacchus. » (Page 775.)
» C'est au savant auteur des Variatioiis du langage français, à l'ingénieux écrivain qui dans ces colonnes a déjà élucidé tant de problèmes philologiques avec honneur pour lui et profit pour ses lecteurs, c'est à lui, dis-je, de déterrer dans quel dialecte du moyen âge larigot signilie flûte, et d'apprécier la légitimité de l'explication.
x> Il n'en reste pas moins vrai qu'à Rouen on dit encore : Boire comme un sonneur, traduction simple et pure de : Boire à tirc-la-Bigault.
» Un Lecteur de h'illustratioji. »
RÉPONSE
Un brave curé à qui ses paroissiens objectaient le désaccord de ses exemples et de ses sermons : « Faites, disait-il, ce que je dis, et non ce que je fais. »
De môme, monsieur, vous vous emparez de ma pratique pour renverser ma théorie : j'écris temps avec un p, et enfants avec un /; vous m'op|)osoz à moi-même et prétendez tirer de mes propres écrits la condamna- ^iou do ma doctrine, tout en donnant de grands éloges
TEMPS, ET LES PLURItLS EN khj. 355
aux Variations du langage français. C'ësl-à-dire que mon livre vous sert de pierre à aiguiser le poignard dont vous nie percez à la fin. Mais attendez : pour me justifier de cette apparente inconséquence, j'ai encore un meilleur moyen que la distinction du curé. Ce n'est pas moi qui ai imprimé les Variations du langage fr'ançais; c'est M. Didot. Or 51. Didot, je le confesse avec douleur, n'est pas de moa avis sur forthograplie des pluriels en ant :
c( Va mourir pour ton prince, et moi pour mon pays ! »
Je ne puis forcer M. Didot à imprimer contre sa conscience et ses habitudes. Ne savez-vous pas que dans toute typographie il existe des règles, un système adopté dont on ne consent pas à se départir, car cela est indispensable pour l'uniformité des éditions. Où en serait un imprimeur s'il lui fallait se conformer à l'orthographe et à la ponctuation capricieuse de chaque manuscrit ! Je trouve , par exemple, qu'aujourd'hui la ponctuation est partout détestable, parce qu'on en multiplie les signes avec un abus qui va jusqu'au ridicule. Je le dirai, je le démontrerai, et les typographes qui imprimeront ma démonstration répandront tout au travers un picotin de virgules. C'est leur usage, que voulezvous que j'y fasse? Ils consentent à produire ma théorie à condition que je consentirai à subir leur pratique : c'a été ainsi de tout tems. Je croyais cet état de choses si notoire, que je n'avais pas même songé à faire mes réserves dans ma préface, et à me précautionner contre
356 l'orthographe toltk de convention.
vos conclusions. En un mot , je ne réponds que de la j)enséo, comme l'imprimeur ne répond que de l'exéculion typographique : cidque suum.
Voiltà un côté du fait bien établi , mais il y en a un autre.
Vous argumentez ainsi : Or M. F. G... écrit temps , enfants, donc il faut écrire comme lui ces mots avec un p et un t.
Je vous remercie d'élever mon autorité comme vous faites; me permet triez-vous cependant de raisonner à contrario sur votre majeure, et de dire : Or j'écris tems, cnfans^ sans^; ni t, cnjo, etc. Vous me ririez au nez, et vous auriez raison. Vous pose? donc un principe, bien décidé à ne lui laisser porter que la conséquence qui vous plaît? Je fais autorité dans votre sens, mais non dans le mien. Au reste, cette logique n'est pas plus de votre invention que l'orthographe des pluriels en ant sans / n'est de la mienne ou do c»'lle de Voltaire.
Pour juger les questions de njorale, Dieu a créé en nous un tribunal sans appel : c'est la ccMiscience. Mais ce qui n'existe qu'en vertu des conventions humaines ne ressortit pas à ce tribunal. La conscience n'a rien à prononcer sur la table de Pythagore , et l'orthographe repose sur un fondement encore bien moins assuré que deux et deux font quatre. A quel tribunal porteronsnous donc les ([ueslions d'orthographe 'i Quel sera notre point de départ pour les juger? Dans ce sable mouvant chacun plante un piquet où bon lui semble pour y attacher son raisonnement; vingt-(|ualre heures apr«\s,
CONSONNE FINALE DES l'LLIUELS. 357
le vent a soufflé; le piquet et le syllogisme sont au diable !
Voici ce que je vous propose : les langues, l'orlhographe sont une convention, n'est-ce pas? Eh bien, rapportons-nous-en à la convention la plus ancienne.
Le débat s'élève sur une coutume : Pierre veut que la coutume actuelle soit la véritable et la bonne ; Paul soutient que c'est une dérogation et une innovation. Le droit est avec l'ancienneté; que les parties produisent leurs contrats.
Prenez tous les manuscrits français depuis le xi" siècle jusqu'à linvention de l'imprimerie , vous n'y trouverez p«s un pluriel en ant écrit par ts. Je vais plus loin : vous n'y trouverez pas un seul pluriel terminé par ts ou ds. Ainsi gra7id^ petit, marmot, habit, marchand , paillard , ergot , sont écrits au pluriel : grajis , petiz , marmos , habis , marcham , paillars , ergos, par :; ou par s, mais sans t. Le pluriel des mots terminés au singulier par t ou d se formait parla substitution , et non l'addition de Vs. Je ne crains pas de poser cela en règle générale. .
Nous allons voir comment ce principe a reçu des atteintes successives.
Au xvi« siècle, Palsgrave, l'auteur de la première grammaire française imprimée(1530}, indique les mots qui forment leur pluriel par I'addition de Vs : ce sont ceux qui se terminent par une voyelle, ou par les consonnes M, N, p, w : noms, pains, coups, mnrs.
« Mais tout substantif terminé par t ou d, précédé
358 l'LUlUELS PAU SUBSTITUTION DE FINALE.
» d'?i OU r, forme son pluriel par la substitution de Vs » au d ou au t. Exemples : accord , serment; accors^ » sermens. » (Page 180.)
Palsgravc avait pris ses degrés dans l'Universilé de Paris. C'était le maître de français à la mode du lems de Henri "VIII; son livre fut composé par l'ordre de ce prince, pour l'éducation de la princesse Marie , sœur du roi.
Du Guez, Français, ancien maître de Henri VIII, émule de Palsgrave, et qui publia dans le même tems sa Grammaire abrégée, suit la même règle.
Quelle règle nous a léguée sur ce point le xvii* siècle?
« Adjoutant s au singulier nous formons le plu- » riel, comme bon^ bons. Les noms finis en c? et / les » CHANGENT cn 5 : petit, petis ; grand, gratis. » (Jkan Masset, Acheminement à la langue française, p. 0.)
L'ouvrage de J. Masset fut imprimé cn 1(500, à la suite du Dictionnaire de INicot; ce voisinage sufllil pour en faire ap|)récicr l'autorité. Les novateurs d'aujourd'hui semblent n'avoir connu que la première moitié de la règle de Jean Masset, dont ia seconde partie est scrupuleusement observée par tous les imprimeurs du XVII' siècle, cn France, en Hollande et en Angleterre.
Passons au xviii* siècle. Deux cents ans loul juste après Palsgravc, en 1730, Latouciie fiiit paraître à Amsterdam, chez les Wclsteins, son Art debien parler français. On y lit :
« Les noms de plusieurs syllabes (restriction , pre- » mièrc atteinte !) — de plusieurs syllabes, qui se Icrmi-