ACCOUTRER. PRENDRE DU GALON
logie absente? on fabrique un mot qu'on apporte comme du latin barbare ; personne n'ira y voir. Et quand on irait? un fait négatif ne se prouve pas, et l'étymologiste a toujours un refuge tout prêt dans les profondeurs inaccessibles de son érudition. Voilà par quelle méthode facile on a pu jusqu'ici passer pour un grand savant, tout en infectant la science d'erreurs et de faussetés. Le remède est très-simple : c'est d'exiger toujours la preuve au bout de l'assertion. Il faut, môme pour le latin barbare, des autorités, et de bonnes. Ce n'est pas pour rien que MM. Didot ont réimprimé et augmenté le Glossaire de Du Gange : il faut en faire un obstacle à ces philologues aventureux et hardis, (pii viennent à bout de calomnier jusqu'au latin barbare. Coustre nous a laissé le verbe accoKsti'er, qu'on écrit aujourd'hui sans s, comme on l'a toujours prononcé. Accoutrer, c'est arranger, mettre en ordre, comme faisait le contre des ornemens de l'église.
T Prendre du galon. — Il y a de ces vers qui courent le monde, que tout le monde cite, et dont personne ne pourrait indiquer l'origine. Tel est celui-ci :
Quand on prend du galon, l'on n'en saurait trop prendre.
Au second acte, scène v*, du Roland de Quinaull, le théâtre représente un site délicieux, dont le fond est rempli par la i'onlaine d'amour. Une « troupe d'amans fidèles », comme on n'en voit que sur les listes de Qiiinault, se presse autour de la gerbe jaillis-
l'air de m. et m"^ di:xis. 389
sanle, tandis que « deux amantes contentes » chantent ce qui suit :
Qui goûte de ces eaux ne sauroit se défendre
De suivre d'amoureuses lois.
Goûtons-en mille et raille fois.
Quand on prend de Vamour, on n'en saurait trop prendre.
Ce petit duo de morale lubrique fut tout de suite à la mode (1) ; mais prendre de l'amour prêtait au ridicule, et le dernier vers travesti est devenu proverbe, comme tant d'autres auxquels la musique a procuré le même honneur ;
Il est certains barbons ^" ,
Qui sont encor bien bons.
Vous étiez ce que vous n'êtes plus!
Mais enGn après l'orage On voit venir le beau temps.
Quant à la disgrâce de l'anonyme, les musiciens n'ont rien à envier aux poêles. Combien d'airs sont depuis cent ans dans la bouche de tout le monde, sans que jamais personne ait songé à s'enquérir de l'auteur! par exemple, l'air sur lequel Désaugiers a célébré les amours de M. et M™* Denis. Cet air si original , M. Caslilblaze nous a révélé que c'était une gavotte de l'opéra de Coronis, joué en 1691; mais qui a fait la musique de Coi'onis? C'est ce que M. Castilblaze ne dit pas. Par bonheur le Dictionnaire des théâtres et le président Durey de Noinville, dans son Histoire de l'Opéra, suppléent à ce fâcheux silence, et nous apprennent que le musicien de Coronis est Théobalde Gatti. Qui est-ce qui coiinait Théobalde Gatti / Ayez
(1) On le trouvera à la lin du volume.
?90 l'air de m. et m'"' DENIS.
donc une fois en votre vie reçu la visite de la muse ; ayez trouvé une idée qui a fait le tour du monde avec Pannard , Favart et Désaugiers , pour n'être en fin de compte que M. Tliéobalde, c'est-à-dire le plus inconnu de tous les x de l'art musical !
Comme je déplorais cette injustice et m'apprêtais à réhabiliter ce Tliéobalde, l'envie me prit de voir un peu son texte et quelle harmonie il y avait ajustée. Coronis n'a pas été gravée , mais la partition existe parmi les manuscrits du marquis de Paulmy. Je fais le voyage de l'Arsenal, et je parviens à exhumer la Coronis des catacombes où elle sommeillait depuis un siècle. Mais j'eus beau la feuilleter, la lire et la relire, je n'y pus découvrir aucune trace de la mélodie en question. Cependant M. Castilblaze n'a pu se tromper ! Voyons donc : il y a peut-être une autre Coronis? Eh! justement la voici ! Paroles de Morel, musique de Matho. (3falho ! c'est encore pis que Théobalde!) L'autre n'était qu'en trois actes; celle-ci en a cinq, et fort longs, je vous prie de le croire, car je les ai lus. Hélas! aussi inulilementquela première : je n'y ai rien trouvé. Ah ! si fait : j'ai fini par découvrir une note de la n)aiu de M. de Paulmy, indiquant que la Coronis de Matho n'avait jauiais été représentée. Il fallait donc le dire tout de suite !
S'il y a une troisième Coronis, je la veux ignorer.
Ainsi la question demeure intacte et le champ reste libre à ceux (pii voudront chercher l'origine de l'air de M. et M""" Denis. Si mon succès les encourage, je leur dirai pour les aider, que cet air est indiqué dans la