A08 FRIPE, FRIPIER, FRIPON
» Le Maître tailleur. C'est que l'étoffe me sembla » si belle, que j'en ai voulu lever un habit pour moi.
» M. Jourdain. Oui, mais il ne fallait pas le lever avec » le mien. »
Il n'y a plus aujourd'hui de tailleurs bâtis sur le patron de celui-là, et l'observation de M. Jourdain <erait impossible. Belle merveille, lui répondrail-on, puisque l'un comme l'autre sort de mes magasins !
A propos de fripiers, je trouve dans l'ouvrage de M. Louis Delàtre (Des l'apports du français avec le sanscrit), ou plutôt dans un compte rendu de cet ouvrage, une explication du mot fripon que je crois tibsolument fausse : « Fripon dans l'origine désignait » un homme couvert de fripes ou de guenilles ; m(>me » racine que fripier (1). »
Oui, même racine qnc fripier, ] y consens; mais non pas à ce (\ue fripe ait jamais signifié guenille, ni fripon un homme déguenillé.
D'ailleurs celle élymologie serait immorale : est-ce que les fripons sont déguenillés? Les honnêtes gens, à la bonne heure !
Frepes^ c'était bien des franges, cl Irc/xtld' ou ///patfp vestes de riches babils, des babils à franges, ou par ironie des habits efliiloqués, frangés par la misère elle long usjige. Voilà noire point de départ comnnni, à M. Dvlàtre et à moi. De frepes est venu fripier ; soit encore. Mais que fripe ait signifié des guenilles, je ne
(1) \:niush(ttii»i (In I2ni*ûl i8r>i, p. 110.
FRIPPE , FRIPPER. 409
le croirai que sur la foi d^exemples bien positifs , car j'ai par-devers moi la preuve d'un sens tout différent, encore que dérivé de la même source : c'est un sens Oguré. La frippe était au pain ce que la freppe était au vêtement; un accessoire qui le relevait, une garniture, un ornement de luxe, en un mot c'est de la friandise : beurre, crème, confitures, voilà de la frippe, terme aujourd'hui vivant en Anjou , comme le montre un passage à'Eugénie Grandet :
« — Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
» — Pas une miette, monsieur.
» Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, » et il allait le couper, quand Nanon lui dit :
» — Nous sommes cinq aujourd'hui, monsieur.
» — C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse » six livres, il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de » Paris, tu verras que ça ne mange point de pain.
» — Ça mangera donc de la frippe? dit Nanon.
» En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, » exprime l'accompagnement du pain, depuis le beurre » étendu sur la tartine, frippe vulgaire, jusqu'aux con- » filures d'alberge, la plus distinguée des frippes. Et » tous ceux qui dans leur enfance ont léché la fripjpe n et laissé le pain , comprendront la portée de cette » locution. »
C'est de cette frippe que vient l'adjeclif à terminaison diminulive fripon. Pour nous en convaincre, écoutons Furetière :
« Fripper , manger gouluement (il eût mieux dit I. 35
AlO FRIPER, FRIPONNER.
» sensuellement). — Il y avoit à ce festin assez de quoi » fripper. Et en ce même sens on appelle des goulus, » des parasites, frippe-sauces . »
Friper y de notre tems n'est plus qu'un synonyme de chiffonner : du linge fripé; mais au xvu'' siècle il signifiait dérober en cachette, à la façon des écoliers qui dérobent des friandises. Ce même Furelière, dans son poëme satirique en prose des Couches de l' Académie , reproche à Charpentier (travesti en Marmcntier) son embonpoint, son parasitisme et surtout une prodigieuse avarice : « Son cabinet même n'était rempli que de » livres donnés ou frippés, »
Dans son dictionnaire, il explique Friponnkr : « Man- » ger en cachette ou hors des repas quelque friandise. » Les femmes ont toujours en poche dequoy fripponner. » — Ce galand.a toujours dans son cabinet quelque lan- » gue de bœuf, quelques confitures pour fripponner. »
Cette acception s'est tout à fait perdue ; nous n'avons conservé à fripon et friponner que le sens dérivé du primitif, et qui s'applique à une probité douteuse. En effet, de convoiter la fripe à la dérober, il n'y a qu'un tour de main. Voleur est le gros mot ; fripon en est un aimable diminutif. Le voleur étail pendu, le fripon en était quitte pour le fouet ou quelques férules. Cartouche est un voleur; Pasquin est un fripon.
On a dit bien des fois que l'Amour est un fripon; ou n'a jamais entendu par là que l'Amour portât d.es guenilles et qifil s'habillât à la friperie. On ne lui a mêmt> jaipais connu de tailleur.