FRIPON, FRIPPE^SAUCE
Un œil fripon n'est pas davantage un œil déguenillé, tant s'en faut !
Dans une farce du xvi* siècle, la Farce du badin qui se loue, on trouve ces vers :
Baillez-moy, je vous pry, la clef De la cave et du celier, Du paiD, du lard et de l'argent; Je m'y raonlreray diligent :
J'ay esté frippon d'ung collège.
Par où il semble que fi'ippon ait été jadis un litre d'office, comme économe ou dépensier. Peut-être était-ce tout simplement l'équivalent de marmiton? Dans le Théâtre de la foire, Frippe-Sauce est un nom de marmiton :
Frippe-Sauce, fais-moi plaisir :
Débrocbe la broche et m'embroche.
Il est heureux que le mot frippe soit resté en usage parmi le peuple angevin pour nous mettre sur la voie de la véritable origine de fripon , et quMl ait été recueilli par un écrivain observateur. Combien d'autres mots qu'il serait aussi utile de connaître sont disséminés au hasard dans les anciennes provinces de la France , où ils périssent obscurs et méprisés ? Ne serait-ce pas à l'Académie française à les rechercher et à leur donner place dans ce dictionnaire historique de la langue auquel on dit qu'elle travaille?
M. Napoléon Landais fait venir fripon de fripier : « Parce que c'est à des fripiers que les escrocs vendent
h^ 2 BIAIS , DE BUIS.
les hardes qu'ils dérobent. » Il emprunte cette belle étymologie à Le Duchat.
Tallemant dit de M"" de Puisieux : « Jamais il n'y » eut une si grande friande... Elle endetta le couvent » des Dix- Vertus d'une somme considérable et cela » pour des friponneries, car le pâtissier seul demande » beaucoup. »
Je vois dans Trévoux que des boites de cotignac d'Orléans s'appelaient des fripons. Cela s'explique tout seul par l'étymologie fripe, mais il paraît difficile d'en rendre raison à l'aide des fripiers.
^ Biais. — Il gst, dit un de nos poètes comiques :
Il est certains esprits qu'il faut prendre d0 Mat;, Et que heurtant de Tront vous ne gagnez jamais.
Molière affectionne cette expression. Cléante à Orgon, en parlant de Tartufe :
Le pousser est cncor grande imprudence à vous, El vous deviez chercher quelque biais plus doux.
Et Pliilaminte à Henriette :
J'ai donc cherché longtoms un biais de >ous donner La beauté que les ans ne peuvent moissonner.
Sur quoi l'on me demande ce que c'est qu'un biais et rorigine de ce mot; car de dire avec Fup'lièrc que c ce mot vient de l'ancien gaulois bihay, qui veut dire de travers, » ce n'est rien dire du tout : oîi sont les preuves? qu'est-ce que l'ancien gaulois? qui est-ce (jui
BIAIS, BIEF. Al 3
sait l'ancien gaulois? sait-on même an juste ce que c'était que Tancien gaulois?
Biais est le même substantif qui s'écrit bief:\e bief d'un moulin, la prise d'eau, le canal artificiel qui détourne l'eau de la rivière pour faire tourner le moulin. L'idée de ô/e/ emporte toujours l'idée d'obliquité, puisque tout canal est nécessairement latéral au cours d'eau sur lequel il est pris. C'est pourquoi de biais signifie obliquement, d'une manière détournée, comme est posé un bief. C'est une des mille bizarreries de notre langue, d'avoir consacré deux ortbograpbes, l'une pour le sens propre, l'autre pour le sens figuré, ce qui parait faire deux, mots distincts, lorsqu'il n'en existe qu'un.
L'occasion de cela, c'est la prononciation : bief est l'orthographe ancienne; mais 1'/ y était muette, ce (pii a donné lieu d'écrire biais, et nous faisons retentir r/finaiedeô/e/de moulin. Quand je dis wow5, j'entends les citadins, les gens instruits, qui ne connaissons le mot que de vue ; car les paysans qui l'ont gardé de tradition orale disent toujours le biais du moulin. Au XIV* siècle, la distinction n'existait pas entre bief et biais ; les lettrés l'écrivaient comme les paysans le prononcent.
Baudouin voulant, après une longue absence, revoir secrètement le château de Sebourg, où il avait été nourri, se déguise en moine noir, et se rend à cheval à Valenciennes, chez un aubergiste appelé Simon, qui lui offre (c'était jour maigre) « boin pain et boin pisson ». Le faux moine, sans respect de son habit, lui demande i. 35.
hlh BIEF, BEC ; l'àbbaye du bec.
de bon gibier, soupe gaiement avec son hôte, et, à la nuit close, se dirige vers Sebourg. Il ne risquait pas de s'égarer, car il connaissait parfaitement le pays :
• Devers Sebourc s'en va ; pas ne fu desvoiés, Car il y savoit bien les Icres el les fiés, Les bois et les rivières, les aiguës et les biés. (Tome 11, p. 93.)
Ce passage et une foule d'autres pareils prouvent que nous prononçons aussi mal le mot /?e/ que le mot bief.
Sfre ce n'est marlièrc viez,
Ne grant fossez, ne parront fcjcs,
Ains est abisme voirement.
{Roman de Renart, 111, p. 17.)
« Seigneur, ce n'est ni un vieux trou à marne, ni un fossé , ni un bief profond : c'est réellement un abîme ! »
Bu Biez, Du Bief, noms nobiliaires, cL jamais bu Biais, parce que cette orthographe n'a été créée (jue sur le lard, pour le sens figuré.
Mais l'étymologie ? Bief, dans la basse latinité, a trois formes : bedum, becium et biesium. La dernière, que Du Gange cite dans un acte de 1209., me parait calquée manifestement sur la forme française ; elle ne coujpte pas. Les deux autres sont des racines anglosaxonnes' latinisées. Becc éiait, en an^çlo-saxon, un ruisseau, en allemand d'aujourd'hui bach; d'où le nom de la célèbre abhave du Bec, ou du Hec-Helluin, parce que Helluin en était le fondateur. Bed, (pii subsiste dans