VOLTAIRE ACCUSÉ A FAUX
» dans ma cendre , ce qui n'est pas français ; mais les » idées de cendre et de tombe sont si voisines, que la » pensée les confond par approximation et se prête à » l'ellipse qu'il faut supposer, dam la tombe où est ma » cendre. Cette licence n'est peut-être pas une faute, » mais n'est pas non plus une beauté. »
Et Laveaux se rallie à cette opinion de Laharpe.
Mais M. Wey s'est montré moins indulgent. Son austérité grammaticale ne transige pas avec les principes (surtout lorsqu'il s'agit de Voltaire).
Je n'aurai pas l'embarras de mé prononcer entre Voltaire et M. Wey, car, j'en suis fâché pour Laharpe et ceux qui n'ont pas vérifié après lui, la citation est fausse. Voici le passage dans son entier :
SHHIRAMIS.
Ombre de mon époux,
Permets qu'en ce lonibeau j'embrasse tes genoux, Que mes regrets
l'ombre.
Am^lc et respecte ma cendre!
Quand il en sera tcms, je t'y ferai descendre.
Il est évident que y descendre se rapporte îice tombeau et n.on à cetidre. l\ n'y a donc pas d'ellipse, ni de voisinage des idées, ni licence, ni beauté; il n'y a qu'une phrase tout-ordinaire et très-correcte. Laharpe a cité de mémoire ou lu connue un étourdi, et nos deux grammairiens ont donné tète baissée dans le panneau qu'il leur avait tendu sans le vouloir. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le dernier venu des deux donne cette
observation critique comme un fruit éclos dans ses propriétés. C'est un peu l'aventure de ce pauvre homme condamné pour avoir dérobé à l'étalage d'un magasin des ballots de toile grise, lesquels se trouvèrent n'être bourrés que de foin.
Et la reine Sémiramis a eu tort d'égorger son mari, et la postérité a eu raison de la blâmer pour ce fait.
Il sufiSt que dans les guerres de l'arianisme des milliers d'hommes aient péri « martyrs d'une diphthongue », comme dit Boileau ; aujourd'hui j'exhorte mes deux correspondans à ne point se brouiller pour l'ombre d'une métaphore qui n'a jamais existé.
1 Ne pas LAISSER DE. — A madame***, à Paris. — Vous êtes embarrassée, madame, sur l'emploi de cette locution ne pas laisser de ou que de suivie d'un infinitif. Le Dictionnaire de l'Académie vous met cependant fort à votre aise, puisque, sans motiver il est vrai ni l'une ni l'autre, il vous permet de choisir l'une ou l'autre à votre goût, et de dire avec une égale sécurité de conscience : « Il n'a pas laissé de lui écrire. — // >''a pas laissé que DE lui écrire. » Cette facilité ne vous suffit pas : vous êtes de l'école de saiiit Paul , qui veut que l'obéissance soit subordonnée à la raison, obsequium vestrum sit rationabile, tandis que saint Ignace la veut absolue, perindè ac cadaver. Point de raison ! s'écriait le bon père Canaye. Il paraît que la doctrine du père Canaye n'est point la vôtre ; malgré cette grande autorité de l'Académie , vous avez des
h'2à NK PAS- LAISSER DE OU QUE DE.
scrupules, et vous me priez de vous aider à les dissiper. Je m'efforcerai de répondre à l'honneur que vous me faites.
Il faut toujours, autant que possible, se reporter aux monumens primitifs de notre langue, car c'est là que son génie se laisse surprendre dans toute sa naïveté.
Voici des exemples puisés dans le Roland :
Ne laissera gu'Abisme nen assaille.
(Ch. m, V. 61.)
Ne laissera, ço dit, que n'i parolt.
(II, bfil.)
Ne laissera que dM parolt, ço dit.