‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 248 sur 259 · II · texte numérisé non relu

II

Je ne lerroie por lut l'or que Diex Gst Que je ne die.... (1,457.)

« Il ne laissera qu'il n'assaille Abisme. — Il ne laissera qu'il ne lui parle. — Pour tout l'or que Dieu lit je ne laisserais que je ne disse... »

Rien de plus logique, de plus clair que ces tournures de phrases; que y représente (/vanf <jue, à quoi nous l'employons tous les jours : Je ne partirai pas que vous ne soyez arrivé ; avant que vous ne soyez arrivé (1). — Laisser^ pris absolument et sans régime, signifie cesser, renoncer, quitter la partie : « Il ne cessera pas

(1) Ou a beaucoup dis|iutt' s'il foui dire atanl que ou avant que ne ; on a produit des exemples pour et roiUre. Si l'on veut sn décider par l'usage le pius ancien, il est hors de doute que rancieniie langue exprimait toujours ne. Ce sont les nécessites de la vcrsilicatiun qui ont amené les poêles h le supprimer; les prosateurs ont suivi. Le génie de la Iftnguc est pour avant que ne.

NE PAS LAISSER DE OU QUE DE. hib

avant qu'il n'assaille Abismc..., avant qu'il ne parle. Je ne renoncerai pas avant que je ne dise... »

Vous voyez ici le verbe laisser conslruil avec quCy mais non pas que de. Observez aussi que le verbe suivant est au subjonctif, et non à l'infinitif.

Ne pas laisse?' de , au contraire, se construit avec linfinilif, et ne saurait se construire autrement : Quoique vous soyez brouillés, ne laissez pas de lui ÉCHiRE. Cette tournure est si claire, qu'elle n'a pas besoin d'être justifiée par l'analyse : l'analyse est ici superflue.

Savez-vous le latin, madame? Je le croirais volontiers , car iM"'« de Sévigné le savait. Il faudra bientôt que vous sachiez toutes le latin :

Et qu'il soit sauvé par les femmes Puisque les hommes en font fi !

Eh bien, voici nos deux locutions en latin pour en bien marquer l'esprit et la différence :

Non cessabit quin Abismum invadat.

11 ne laissera qu'il n'assaille Abisme.

Non cessabit Abismum invadere.

11 ne laissera d'assaillir Abisme.

Ainsi le verbe laisser, au sens de cesser, différer ^ omettre, se construit irréprochablement de deux manières : — avec que ne et le subjonctif; — avec de et l'inOnilif.

A présent, voici la syntaxe vicieuse : c'est d'avoir

fondu les deux tournures en une seule, — que de suivi de l'infinitif, — et de ces deux tournures correctes chacune en soi, d'avoir composé une locution dont il est impossible de se rendre compte, une véritable énigme; tranchons le mot, malgré le respect dû à l'Académie, un solécisme.

L'Académie , dans son édition de 1762, n'avait pas commis cette faute : elle n'autorisait que la construction avec de et l'infinitif. Dans l'édition de 1835, elle donne pour modèles ces phrases : <i Malgré leur brouillerie, il n'a pas laissé quk de lui écrire. — // nf LAISSE PAS QUE -DE GAGNER à ce marché. »

Je sais bien que Marmontel écrit : — « Celte petite supercherie ne lahse pas que d'en imposer aux sots. » Mais tant pis pour Marmontel ; qu'importe Marmontely qu'importent Fréron et l'abbé Sabalier, dont la Grammaire des grammaires invoque l'autorité à l'appui de cette fa(:on de parler? qu'importeraient toutes les autorités du monde contre l'autorité unique de la raison et du bon sens? La raison est un soleil victorieux de tous les brouillards de l'erreur et de la mauvaise foi : de là vient qu'elle importune si fort certaines gens qui voudraient l'éteindre. Mais on n'éteint pas le soleil : on ne peut que [doduire contre ses rayons une ombre plus ou moins intense, plus ou moins durable.

Ici nous avons, outre la raison, le léinoignage de nos anciens.

N'bésitons [)ns, madame, à proscrire comme un énorme solécisme et un non-sens granmiatical les

phrases pareilles à celle-ci : « // ne laisse pas que de GAGNER à ce marché. »

L'Académie, toute l'Académie qu'elle est, ne laisse pas de donner prise à la critique; et quand cela lui arrive, il ne faut pas laisser qu'on ne la reprenne : ce n'est pas l'attaquer, c'est lui rendre service.

L'Académie française n'a donc pas fait bonne garde le jour qu'elle a laissé se glisser dans son dictionnaire la décision sur ne pas laisser que de : sa prudence était endormie. Aussi, comment quarante gardiens pourraient-ils surveiller avec exactitude? Le défaut de vigilance où parfois elle se laisse surprendre me remet toujours en mémoire le conte de la V teille et la Bique, que j'ai lu dans un recueil d'apologues du xiii« siècle. La vieille, chaque malin , en lâchant sa bique dans le bois, ne manquait pas de la recommander au saint du jour : — 0 grand saint Jean! saint Pierre! saint Nicolas ! je vous conGe ma bique ! C'est tout ce que j'ai de plus cher au monde : veillez sur elle , préservez-la, ramenez-la-moi saine et sauve ce soir! — Chaque prolecteur avait fait honneur à la conBance de la vieille et garanti l'ouaille; hélas! la pauvre bète fut croquée du loup le propre jour de la Toussaints !

Car un saint s'atlendoil à Faatre.

Â28 COLLATION, LÉGËK REPAS.

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