CHAPITRE II
Uue épllre de M. Vienaet à Boileau. — Le vocabulaire des cheniius de fer. — Le verbe acclamer. — La langue du xvii* siècle nous suffit-elle? — Bibliophile, autographophile, et autres.
Le néologisme, malgré la première racine grecque de son nom, est un vieil abus. En 177â, le bon, l'aimable Gresset, qui se trouvait cette année-là directeur de l'Académie française, quitta sa retraite d'Amiens, sa jolie maison du Pinceau, où il vivait heureux et oublié, pour venir à Paris, répondre au discours de réception de M. Suard. Gresset, dans cette réponse, attaqua le néologisme ; mais le poêle qui dans le Méchant avait touché si finement le ton et les ridicules du jour, s'était beaucoup épaissi en province ! Dans l'ami , le pénitent de M. Dorléans de La Motte, on ne retrouva plus l'auteur de Vert-Vci't; bref, la grâce lui manqua : il n'eut aucun succès. M. Viennet vient de reprendre en vers la thèse perdue en prose par Gresset: il a lu, dans la séance publique des cinq Académies (1855), une épître à Boileau sur le néologisme, et les applaudissemens de l'auditoire, et les éloges unanimes de la presse ont couronné ses hémistiches. Gresset avait été sérieux et ennuyeux ; M. Viennet a été moqueur et amusant. Au bout du I. 2.
compte, le néologisme n'a pas été plus atteint la seconde fois que la première, et ne sera pas plus malade de la satire que du sermon. Pourquoi? C'est ce que je vais essayer de faire comprendre.
Le néologisme procède de deux causes qu'il faut soigneusement distinguer : d'un côté, le mauvais goût et l'envie de se singulariser à tout prix ; de l'autre, la nécessité d'exprimer des idées nouvelles, et l'insuffisance du vocabulaire ancien ; insuffisance plus souvent apparente que réelle, et qui n'est au fond que l'ignorance des ressources. A cernai quel remède? Dans le premier cas la raillerie, je le veux bien. Ceux qui veulent désubalterniser la femme, et qui traitent la raison de pudibarderie . je les abandonne volontiers aux alexandrins vengeurs de M. Viennet, encore que je ne les estime pas au fond bien dangereux. QueGresset déclame contre les caracos, que M. Viennet s'escrime contre le rococo, c'est, à mon sens, faire trop d'bonneur aux inventions saugrenues d'une marchande de modes et d'un loustic du boulevard ; toutefois, si cela vous amuse, à la bonne heure! iMais dans le second cas, dans le cas d'une ignorance sincère et de boime foi, ce procédé n'est plus de mise. Il est évident qu'il faut ici éclairer et instruire ; indiquer les richcbses d'une langue mal à propos réputée indigente, et, en les remollant dans la circulalion, faire bonté de l'emprunt.
M. Viennet a les oreilles déchirées par les mots employés dans les gares des chemins de fer, qui de là se répandent forcément dans le monde.