‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 250 sur 259 · DE FRERE THIBAUD · texte numérisé non relu

DE FRERE THIBAUD

Frère Thibaud pour soupor ca caresme Fait tous les jours sa lamproye rostir, Et puis avec une couleur fort blesme En pleine chaire il nous vicnl avertir Qu'il jeusne bien pour sa chair amortir Tout le caresme, en grand dévotion, Et qu'autre chose il n'a, sans point mentir, Qu'une roslie à sa collation !

On conçoit aisément par quel abus collation en est venu à signifier un festin donné à la suite d'un bal, d'une partie de plaisir quelconque. Ainsi la collation de Dorante dans le Menteur. C'est la modestie de l'ampbilryon qui rabaisse ce qu'il offre. Uemarquez cependant que la chose tt le mot restent toujours, par un côté, fidèles à leur origine : c'est toujours censé un

Zi30 COLLATION, CHARITÉ, TERMES MONASTIQUES.

simple rafraîchissement pris à la hâte, en dehors des repas proprement dits et des règles de la cérémonie. On ne donne pas une collation le matin ; on n'y sert pas de potages, d'entrées, etc.

Ménage a donné une fausse étymologie lorsqu'il fait venir « collation, repas, de collatio, dont les Latins ont » usé en celte signification , et qu'ils ont fait de con- 1) ferre comme les Grecs ay^^Zol-n de trouffi^ta. » 3[énage est ici fort inexact. Les Latins n'ont jamais employé collatio comme cœna, prandium, pour désigner un repas ; tout au plus en trouverait-on un exemple pour signifier un pique-nique où chacun paie son écot. Le grec aufjiêoXrî ne signifie pas non plus autre chose que l'écot, la quote part d'un convive, ce qui n'a jamais été le caractère dislinclif d'une collation, mais oui hien celui d'un pique-nique. Sur ce pied-là collation devrait s'appliquer aussi justement à un déjeuner et à un dîner somptueux, tandis que c'est un repas pris le soir et comme en passant : dans une collation on ne fait que goiiter ; c'est un rafraîchissement à la suite d'une conférence.

Je renianfue que dans le vocahulairo monastique le nom primitif de ce rafraîchissement était charité (caritas). Dans la règle de Cluny : « De la conférence > on se rend à la charité ( de collatione surgunt ad » charitatem ), et là personne ne doit s'ahstenir de « prendre au moins un doigt de vin. » Mais déjà dans Abnilard et dans h Monasticum anglicanum, on voit collatio signifier la collation, repas. « Et legat unus

PIQUE-MQUE. 431

» frater tam in prandio quam in cœna el colla- » tione (1). » — « Un frère fera la lecture au dîner, au souper et à la collation. » C'est donc du couvent que ce terme est passé dans le monde.

Je me suis servi tout à l'heure du moi pique-nique. La Manuel lexique des mots dont- la signification n'est pas familière à tout le monde (Didot, 1755) l'appelle « un terme de société d'origine obscure ». Dans le fail, je n'en ai vu nulle part proposer l'étymologie. Je pense donc qu'on ne sera pas fâché de la trouver ici.

La première chose à faire en pareil cas, c'est de s'assurer de la véritable forme de la locution. Je transcris Tarlicle du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1778 :

« PiQCE-NiQUE. Façon de parler adverbiale, qui n'a » d'usage que dans ces phrases : Souper à pique -nique, » — faire un repas à pique-nique ^ pour dire faire an » repas où chacun paie son écot. — Oli l'emploie aussi » substantivement : Faire un pique-nique. »

Tout lé monde sait ce que c'est qu'w/ie pique entre deux personnes, deux amis : // y a de la pique entre eux.

Nique, faire la nique, est d'origine allemande. Nick, en allemand, est un clin d'œil; nicken, faire ce clin d'œil, cligner de l'œil à quelqu'un en signe de moquerie ou de mépris. La français disait nique et

(1) Du CA.NGE, au mOt^CoLLATIO.

A 32 PIQL'E-NIQUE.

niquet. — « Pcrrin Cohen fist au suppliant, on soi moc- » quant de liiy, /emç?/^/. » [Lettre de rémiss, de 1458.

— Du Gange, sous xNiquetus) (1). Supposons un moment que le verbe niquer existât en français comme nicken, en allemand, on aurait pu faire la phrase suivante : Tu me piques, Je te nique, partant quittes. Eh bien! c'est justement le sens de ce mot à pique nique, locution faite comme : A bon chat bon rat. — A bien attaqué bien défendu. C'est partie et revanche ; c'est l'expression de l'équilibre, de l'égalité entre les parties. Dîner, souper à pique-nique, c'est faire, un repas dans lequel aucun des convives n'est redevable de rien à son voisin, attendu que chacun paie le mt^me écot. L'équilibre y est aussi juste qu'entre pique et nique, dont l'un vaut l'autre, nu^mc matériellement, par la rime et [)ar le nombre des syllabes.

En 1778, lorsque cette locution était encore peu ancienne dans la langue, elle avait le plus souvent la forme adverbiide à piquo-nique; cependant on commençait à dire substantivement ?/«y>>/V/;/r'-;?/Vy//^', ellipse de un repas fait à pique-nique. Ce substantif s'étant définitivement établi, a conduit à dire en pique-inque :

— Ils ont soupe en pique-nique. Cela s'entend et se justifie de soi seul. El la forme première à pique-nique est tombée en désuétude et en oubli.

(I) En 14 m, Henri V (il Trapper une petite monnaie de billon qui *'a|>|)ela une nique, un niquet, parce qu'elle ne valait que trois maillet :

Bii'ii atxilly, liio:i ilefcnilu,

Tcul re ni'i |iaj valu tiois nique* l

PAPELARD, PAPELARDIE. A33

Mais il esl bien étrange que l'Académie de 1835 exige qu'on dise au pluriel des pique-niqties, avec une 5 à nique, comme on écrit des chasse-mouches. Que s'est donc imaginé l'Académie sur cette expression ? A-t-elle cru qu'il s'agissait de piquer des niques ? Nouvelle preuve ajoutée à mille autres de la nécessité de citer des exemples, de motiver ses arrêts, en un mot, de daigner entrer en explication avec le public. Cette nécessité peut être quelquefois gênante, j'en demeure d'accord ; il est bien plus commode de laisser tomber des oracles sur la foule. Mais quoi ! la foi du cbarbonnier devient de plus en plus rare : un jour ou l'autre ces oracles seront examinés et convaincus de faux. Eh bien, quand ce jour arrivera, ne vaudra-t-il pas bien mieux avoir pris quelque peine, et ne pas courir le risque de faire rire à ses dépens ?

L'Académie devrait s'imposer cette salutaire contrainte. Tout le monde y gagnerait, et elle la première.

T Papelard, Papelardie sont des mots très-anciens dans notre langue. Dès le tems de saint Louis, Hulebœuf disait :

Papelard et béguin Ont le siècle honni.

L'auteur inconnu du joli conte àWiiberée de Cornpièyne fait ainsi parler cette vieille entremetteuse au mari qu'elle veut décevoir : [Quoi ! lu l'envoies à ma- I. 37

ÛS/i PAPFXARD PAPER.

tines dès le point du jour, toute seule! quelle imprudence de la part de l'époux d'une si jolie femme, de ce tendron !

De ce tendron qui fu bien née.

Qui déiist la grant matinée Céans dormir sous ses courtines, Et tu l'envoies à matines!

Vielz la tu faire papelarde ?

Le nom du pape n'est pour rien dans papelard; la racine de ce mot est le verbe joajoer, manger avec sensualité, formé du \di\\\\ pappare . Perse a dit pappare minutum, paper menu. Nous n'aurions pas dans la langue d'aujourd'hui de quoi traduire l'expression de Perse. Un papelard est un homme qui feint im régime austère, et qui en secret pape du lard, et peut-être encore les jours maigres ! Crime capital, dont Marot a fait le refrain d'une ballade sur sa propre aventure :

Un jourj'escrivis à ma raie Son inconstance seulement ; Mais elle ne fut endormie A me le rendre chaudement, Car dès l'heure tint parlement A je ne sais quel papelart, Et lui a dit tout bellement :

Preucz-le, il a mangé le larl !

Un poôte plus ancien eût dit : // a pape le lard !

Il est manifeste qu'on devrait écrire au pluriel des papa-lard, sans 5, comme on écrit des brise-raison; mais pour avoir perdu de vue l'élymologie, on a rangé ce mot sous la loi commune : des papelards avec une s est une faute consacrée.

ABAIE-LARD, ABÉLARD. /l35

L'auteur des Miracles de la sainte Vierge :

Tel fait devaat le papelart, Qui par derrière pape lart...

Tel ne mengue ne ne pape (Quant povres est) chair ne sain (1), Qui puis en fait moult grant trabin.

« Tel fait l'hypocrite devant le monde, qui par Aqvrière pape le lard; tel, aussi longtems qu'il est pauvre, ne mange ni ne pape viande ni graisse, qui plus tard en fait grande chère. »

Nos aïeux faisaient grand cas du lard : c'était pour eux le mets succulent par excellence. Il n'y a qu'à voir comme Rabelais parle des pois au lard ! Il eût été bien capable de composer le savant traité qu'il met dans la bibliothèque de Saint-Victor : « Des pois au lart ctwi commento. » C'est qu'il y avait de quoi commenter sur un texte si riche ! Le lard entrait encore comme racine dans le nom d'un illustre philosophe : Abailard, c'est-à-dire celui qui aboie le lard, après le lard. Tous les noms propres étaient originairement des sobriquets caractéristiques. Cette étymologie détermine la véritable orthographe du nom d'Abailard. Ld^ îovme Abaielard serait la meilleure (Aboie-lard), mais la forme Abélard doit être rejetée comme insignifiante, et c'est justement la plus en usage. Elle vient du latin Abce^

(1) Sain (dissyllabe, sa-in) et saien, est le latin sa{g]ina. Il nous en reste le mot sain-doux. C'est de la graisse de porc fondue, mais non salée.

Li petit pouciii

Soûl boa cuit en sain.

/|36 PAPEFIGUE, PAPEFIGUIÈRE.

lardiis, calqué lui-même [sur le français, mais d'une Iranscription à l'autre le sens s'est évanoui. Un papelard est fait comme un mange-tout , un vaut-rien, un va-nu-pieds, un fait-néant, un ricti-qni-vailie, un touche- à- tout, etc. Nos pères afieclioniiaient celte composition (le mots. Rabelais en a fabriqué beaucoup sur le modèle de papelard; voyez le chapitre ih du V' livre f\Q Pantagruel : « Comment les chats fourrez vivent de corruption (1). » — « Demain le Grippeminaud marie 1) une sienne chatte fourrée avec un gros Mitouard chat » bien fourré. Au tcms passé on les appeloit niaschc- » fein (màche-foin) -, mais las! ilz n'en maschent plus. JB Nous, de présent, nous les appelons masche-levraulx, » masche-perdrix, masche- bécasses, masche- faisans, » masche-poulels, masche-chevraulx, maschc-connilz » (mâche-lapins), masche -cochons : d'aultres viandes » ne sont alimentez. — Bren, bren ! dist frère Jean :

» l'année prochaine on les nommera masche- »

Je n'ose dire quoi : allez y voir, s'il vous plall.

Qui n'a pas lu dans La Fontaine au moins le conte du Diable de Pape figuier e ?

Papcfigue se nomme

L'Ile el province où les jsens autrefois Firent la figue au portrait du saint-père; Punis on sont : chez eux rien ne prospère. Ainsi nous l'a conté maître François.

Le nom dcspapefgues signilie littéralement màchcurs

(I) Les chalf Tourrés sont les gens de loii Grippeminaud est leur archidur.

PAPEFIGUE, PAPEFIGLIÈRE. 437

OU gobeurs de figues. Rabelais, qui doit avoir pris quelque part ce nom et l'historiette qui s'y rattache, ne nous dit-il pas que cette île avait commencé par être un pays de cocagne, une terre de délices, laquelle se changea en terre de désolation par la circonstance de l'affront fait à l'image du pape? Cette étymologie ressemble à quantité d'autres dont l'auteur de Pantagruel a semé son livre. C'est ainsi qu'il explique avoir la puce à l'oreille ; — ce chemin va à Rome ; — passer condamnation, etc. Tout l'épisode de l'île des Lanternes et des Lanternois semble n'avoir été inspiré que par la métaphore du verbe lanterner. De même, rencontrant quelque part le nom de pape figue, Timagination bouffonne de Rabelais improvise pour étymologie l'anecdote du pjape à qui l'on fait la /?^z<e. Mais il doit y avoir autre chose là-dessous : je signale ce point aux investigateurs des mystères rabelaisiens (1).

Et tout de suite, pour leur ouvrir la voie, j'observe que l'oiseau que nous appelons bec figue ( becquefigue) s'appelait en vieux français papefigue. J'en trouve la preuve dans ce passage du Dialogue des

1 ) Rien n'est plas naturel qu'une étymologie assise sur un jeu da mois. Rabelais se moque, mais Virgile parle très-sérieusement lorsqu'il explique le nom du quartier de Rome appelé Argilelum. Sur cet emplacement se trouvait jadis un bois où fut tué Argus ; le Heu garda le nom d'-ir^i lethum :

Ttec non et tacri moDStrat oemus Argileli, Testaturque iocum, et letum docet hospilis Jrgi.

Le peuple en général , dit M. Masse, ne procède pas autrement. {Du Romancium occidenlal, I, p. 28.)

A38 PAPEGAULT, papegay; papetër.

créatures (dialogue 63) : « Tune ficedula^ ici esipapa- » /tgo, ad eam (avem) accedens, plurimum vilupe- » rabat. » Ficedula est le vrai nom chez les Latins : « id e?,t papa/igo », voilà le nom en vulgaire. L'Ile des Papefigues serait donc l'Ile des becfigues ; il devait y faire aussi bon que dans l'île des Cailles ou dans l'Ile des Faisans.

Le papegault, comme on appela d'abord le perroquet, a certainement reçu ce nom de ce qu'il pape, c'est-à'dire mâche les branches de la forêt, du gault (1). Voyez un perroquet sur son bâton : il est toujours à lemàchoimer. Il était naturel de dénommer cet oiseau de son trait caractéristique : c'est la force du bec. Plus tard on a dit papegay; c'est une altération probablement suggérée par le plumage verd gag du perroquet ; mais la traduction latine papagallm prouve que la forme primitive était papegault. Il est bien entendu (\{ie papagallas ne signifie rien, et ne représente que les sons du mot à traduire. Rabelais dit Ir plus souvont papegault ; c'est l'ancienne forme :

Lt papegaux sailli en pies :

Seignor, dil-il, ocz, oez :

Ge di que li rossigiiox ment.

{Le Roman (le Florence.)

Paper avait U; diminutif /M/^e/tr ;

Plus le maschenl, plus le pnp^fenf...

(Dit Cangf., sous Papare.)

(1) Gaclt, saltm^ d'où le nom propre OaulUer, le même que Foresiier.

papotage; papyer; papin. ii39

C'est probablement de ce papeter que descendaient le verbe papoter et le substantif papotage, si en vogue dans les salons et les boudoirs du xvni" siècle, pour signifier le cailletage de deux bonnes amies entre elles.

On trouve aussi papyer dans le Testament de Pathelin, faible et froide suite du chef-d'œuvre que j'attribue à Antoine de la Sale. Patelin malade demande à boire à sa femme, se plaignant de ne pouvoir entr'ouvrir ses lèvres collées par la sécheresse de la fièvre :

. . .Mais que j'aie à pyer :

Je puis à peine papyer.

Dans quelques provinces, la colle de farine s'appelle du papin, par analogie avec la bouillie que papent les petits enfans (1). Et de papin s'était fait le verbe empapiner : ft Ils trouvèrent ce pauvre prisonnier doré et » empapiné d'œufs, de fromaige, de lait, et aultres » choses plus de cent. » (73* des Cent Nouvelles.) Dans toute cette famille de mots, il y a de l'onomatopée , c'est-à-dire de l'harmonie imitative.

Voici l'opinion de Du Gange, au motPAPELARDUS. — « C'est un hypocrite, un flatteur, qui s'écrie souvent ■b papœî ou bien qui prend la voix doucereuse du petit » enfant qui dit à son père papa ! Je sais que quelques- » uns {\re\\\. papelard du grec iratTraXr/fxa {paipalima)^ » fourberie ; d'autres le font venir de l'hébreu papel.

(I) Papr>e, en anglais, est de la bouillie : « Pappe, meal for cbyldre, houille. K CFALScaAVË, p. 256.)

ààO CHIQUENAUDE, CHIQUE, CHIQUER.

» s'aiguiser l'esprit; ces origines sont trop ridicules » pour être admises. »

Je ne dirai pas que l'élymologie de Du Gange soit aussi ridicule, mais je ne la crois pas plus vraie. Ah ! si les Latins avaient connu le moi papœlar dus, j'admettrais qu'il peut avoir été fait de leur interjection admirative papœ ! Mais il n'en est rien . papelardus est travesti du français papelard, comme popagallus de papegaidty papietarius de papetier^ et mille autres pareils. Cette erreur d'un homme tel que Du Gange doit nous avertir d'être modestes et circonspects.

I Ghiquenaude ; Ghipper. — Un écolier me demande d'oii vient le verbe chipper; un grave personnage voudrait savoir l'origine du mot chiquenaude. Je réunis leurs questions dans un seul article , en donnant , comme il est juste, le pas au grave personnage.

Chiquenaude se compose de deux racines, dont la première se retrouve dans plusieurs autres mots : « Chicot, chicoter, contester sur des bagatelles. » (FuRETiÈRE.) Chiquet, chiqueter, déchiqueter^ chiquer \.u tabac; jouer aux chiques, en termes d'enfans, c'est-à-dire aux billes, etc.

Tous ces mots sont la postérité du mot cicum, qui date des commencemens de la langue latine et signifiait au moyen âge un grain de grenade. Un glossaire latinitalien manuscrit, cité dans Du Gange, dit : « Cicum, h (jranello del porno granato. »

Ce mot chez les Latins, qui l'avaient emprunté

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