‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 27 sur 259 · TUNNEL, RAILWAY, DÉRAILLER · texte numérisé non relu

TUNNEL, RAILWAY, DÉRAILLER

chaque jour davantage. Cela est plus sérieux qu'on ne pense !

Ce que M. Viennet avait à faire, c'était de montrer que nous possédons des équivalens de tous ces mots soi-disant indispensables, et même qu'ils sont ici pour la plupart du vieux français travesti. Dès lors pourquoi ne pas leur restituer leur forme française? Le tunnel est noire tonnel^ tonneau ou tonnelet^ qui subsiste encore dans la tonnelle chérie des buveurs et des chansonniers ; le ballast est le lest de la balle ou fardeau, mot qui se conserve dans porteballe ; le railway est une voie à rais ou rayons : on ne devrait pas dire les rails, mais les rais d'un chemin de fer. Dérailler, qui semble le rétrograde de railler, comme décoiffer l'est de coiffer, est un verbe absurde ! C'est déraijer qu'il faut dire (opposé à ewr^ryer), en le reprenant de l'ancien français où il existait non-seulement au sens propre, mais encore au figuré, témoin le passage où Rabelais nous peint le sac du clos de Sévillé : « Les porte-guidons » et porte-enseignes avoient mis leurs enseignes et gui- » dons l'orée des murs ; les taborineurs avoient défoncé » leurs taborins d'ung costé pour les emplir de raysins; » les trompettes estoient chargées de moussines ; cha- » cun estait desrayé! » {Gargantua, I, 27.)

Chacun était hors de sa voie. Quand Rabelais aurait connu nos chemins de fer, je vous demande s'il pouvait se servir d'une métaphore plus juste? Un écrivain de nos jours eût mis en style néologique : chacun avait déraillé. Rabelais a parlé français.

Et Bossuet aussi, quand il dit au dauphin, à propos de l'unité de l'Eglise : « Employez donc toutes vos » forces à rappeler dans cette unité tout ce qui s'en » est dévoyé. » Le prédicateur à la mode dirait : tout ce qui en a déraillé. Le bel effet !

Voyons , de bonne foi , quand on a deux termes de rechange , dérayé, dévoyé , entre lesquels on peut choisir, est-ce la peine d'en aller chercher un troisième, et de le préférer, pourquoi ? parce qu'il est barbare ! car je n'y peux trouver d'autre motif.

Le tort de M. Viennet, le tort de l'Académie française, est de ne pas réveiller ces souvenirs , de ne pas exercer ces réclamations et ces reprises, et de laisser la France tributaire en apparence et l'obligée de ceux-là même qu'elle a enrichis. Alors, c'est-à-dire quand vous aurez fourni les termes nécessaires a l'expression de toutes les idées, si l'on'prend en dehors de votre dictionnaire, vous aurez le droit de crier haro sur le néologisme. Mais quoi ! vous ne pouvez pourtant pas exiger que les employés des chemins de fer lisent, étudient Kabelais pour y puiser les élémens de leur vocabulaire'!* Eh bien, dérayer n'est pas dans le Dictionnaire de l'Académie. Il n'est pas davantage dans le Complément de MM. Didot, ni dans Napoléon Landais, ni dans Boiste. Entin , que voulez-vous qu'on fasse?

Autrefois, il y a longtems, avant la naissance de l'Académie, la langue française avait une douane : tout mot étranger (pii se présentait à la barrière payait l'octroi, ou bien il n'entrait pas. Tout le monde alors faisait la

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