DU VERBE ACCLAMER
déclamer^ proclamer? Pourquoi notre langue toute latine n'userait- elle pas ôi' acclamer , comme les Romains usaient à' acclamare ? Suétone dit que Uomitien « acclamari etiam in amphitheatro libenter audiit domino et dominœ féliciter. » Quel est donc le vice secret qui, malgré l'analogie, la convenance et le besoin, doit faire proscrire acclamer? Le voici : c'est qu'on a acclamé la république, et M. de Lamartine, pour s'être en cette occasion servi de ce mot acclamer^ essuie un vigoureux sarcasme de 31. Viennet. Oh! si 3L de Lamartine avait dit que la république a été saluée d'acclamations, M. Viennet ne réclamerait pas, il serait satisfait d'esprit et de cœur ; mais il ne peut digérer acclamer!
J'ai vu de février les apprentis Solons , Frappant du même coup ie trône et le lexique, Par le verbe acclamer ouvrir leur république. Et comme eui, en hurlant, le peuple Yacclamait, Et dans ce peuple immense aucun ne réclamait Contre un chef qui, prenant sa^ place dans l'histoire, D'un affreux barbarisme entachait sa mémoire; Et de tant de bonheur, de gloire et de plaisir, Qu'à la France, à l'Europe, au monde, à l'avenir, Avait de ces Scions promis le manifeste. Ce verbe, Despréaus, est tout ce qui nous reste !
La plaisanterie est d'un à-propos et d'un goût parfaits, ce n'est pas cela que j'entends contester; mais c'est l'exactitude de deux assertions considérées historiquement. Non, le verbe acclamer n'est pas tout ce qui nous reste de la république : il nous en reste encore (sujet d'allégresse) monseigneur l'archevêque de Paris ; il nous en reste encore (sujet de douleur) des concitoyens en
exil que les bons mois, mèmedcM. Viennet, soiil insuffisans à consoler de la patrie absente.
Il y a assez longtems que je m'oecupe de l'bisloire des mots. Je puis certifier à M. Viennet que le verbe acclamer n'a pas été inventé en 1848, et qu'on s'en était servi déjà en 1830. Les apprentis Solons de cette année-là acclamèrent aussi la république ; il est vrai que c'était la meilleure des républiques, mais cela no fait rien pour l'âge du mot. M. Viennet aurait pu s'en souvenir ; il n'a pas voulu faire remonter son blâme si liaut, soit! Il a ses raisons, mais cette affreuse république de 1848 a bien assez de ses méfaits réels sans qu'on vienne encore lui imputer après sa mort ceux qu'elle n'a pas commis. «Rien n'est beau que le vrai, » monsieur Viennet !
Non, la mémoire de M. de Lamartine ne sera pas «entachée d'un affreux barbarisme», car acclamer n'est pas un barbarisme. M. Viennet pousse à la charge avec de gros mots; pour lui, un barbarisme se délinit un mot qui n'est pas inscrit au Dictionnaire de l'Académie. Mais la définition est fausse, Dieu merci! J'en appelle à Voltaire, dont l'autorité peut bien contrebalancer l'autorité de M. Viennet. « Il y a (dit Voltaire » sur un vers du Cid) un dictionnaire d'orthograpliC » où il est dit (\\i invaincu est un barbarisme. Non -, c'est » un terme hasardé et nécessaire. Il y a deux sortes (hr • barbarisme, celui des mots et celui des phrases. A',y</t User les fortunes [tour éyaler; éduquer^ pour donner » de l'éducation^ voilà des barbarismes de mois...» Etc.
LA LANGUE DU XVIl" SIÈCLE SUFFIT-ELLE ? 29
C'est que le véritable esprit philosophique élevait Voltaire au-dessus de l'esprit de secte et de rancune. Il allait d'abord et à travers tous les obstacles droit au bon sens; c'est ce qui fait de lui un génie de premier ordre, et lui assure une autorité impérissable. Mais M. Viennet prend le Dictionnaire de l'Académie ; il s'enferme dans cet espace étroit, et delà-haut il rit, draille, il mitraille, se croyant dans le château des Sept-Tours, dans quelque forteresse à l'épreuve de la sape et du canon.
M. Viennet, voulant avant tout amuser son auditoire et faire rire les belles dames qui suivent les séances de l'Institut, a tout sacrifié à l'envie de paraître plaisant ; il a confondu de propos délibéré l'usage et l'abus du néologisme. S'il n'y avait pas un néologisme rationnel, utile, indispensable, ou si M. Viennet et sa doctrine académique eussent existé du tems de saint Bernard, nous parlerions encore le français du tems de saint Bernard. Eh! monsieur Viennet, «aimez donc la raison » ! Mais M. Viennet aime mieux les bravos.
Il nous rappelle sans cesse à la langue de Pascal, de Corneille et de Molière. Cette langue, à coup sûr beaucoup plus large que le français officiel de l'Académie, n'est pas, comme le répète M. Viennet, suffisante à tout exprimer aujourd'hui. C'est là un lieu commun usé jusqu'à la décrépitude, ou du moins il faut distinguer [)Our rester dans le vrai : leur grammaire, oui ; leur vocabulaire, non! Et la preuve, c'est que M. Viennet, tout en faisant cette leçon aux autres, se sert de mots I. 3.
inconnus à Corneille, à Pascal et à Molière. Dans quelle provinciale, dans quelle tragédie ou quelle comédie du lems de Louis XIV M. Vienneta-t-il rencontré les mots yaz^ shérif, entrain?
Et ce gra;s qui, doublant, triplant la Torce humaine (1)... Quel reproche adresser à l'un de nos shérifs... Vanter de ses écrits le lyrisme et l'entrain.
En sorte qu'on peut lui appliquer ses propres vers :
La langue trouve ainsi parmi ses corrupteurs Ceux même que la loi lui donnait pour tuteurs.
La loi ! Quelle loi ? quel est l'article du Code auquel ce vers fait allusion ? Le terme est impro[)re. La loi, que je sache, n'astreint personne à suivre les décisions académiques, non pas même les académiciens, et c'est fort heureux pour tout le monde. Car eniin si l'Académie ne veut pas marcher, il faudra donc que la nation tout entière s'arrête avec elle? Il faudra que les arts, les sciences, l'industrie, manquent de termes correspondans à leurs progrès, parce que tel est le bon plaisir de l'Académie? Comment caractériser avec politesse une pareille prétention ? Et pourtant c'est celle qui ressort des vers de M. Viennet, (jui proscrit le néologisme, et qui voil le néologisme partout hors du salon des quarante fauteuils.
En bonne foi, M. Viemiet espère-t-il faire accepter une pareille doctrine à l'aide de quelques bons mots et
(i) Doublant, triplant ! Ontuplanl serait encore bien au-dcssuus de In véril(', niiiis en vers on ne dit que ce qu'on peut ; seulement on n'est pas alors de l'école de Boileuu.