M. VIENNE! ET DESPRÉAUX
de quelques saillies ? Et s'il ne l'espère pas, oii tend sa pièce de vers? Ah ! ce n'est pas ainsi que s'y prenait Boileau à qui il s'adresse , et qu'il appelle académiquement cher Despréaux. Le cher Despréaux, puisque Despréaux il y a, commençait par s'établir solidement sur le terrain de la raison et de la vérité; il s'y rendait inexpugnable. Puis, ses précautions bien prises quant au fond, il abordait la forme avec le même soin rigoureux, la même circonspection de détail. S'il trouvait chemin faisant de l'esprit, tant mieux ! il en profitait. S'il n'en trouvait pas, cela n'importait guères : la raison et la vérité suffisaient au rehef, à l'éclat et à la force de son vers :
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
Le bon esprit était son principal ; le bel esprit n'était qu'accessoire. Mais retranchez le bel esprit des vers de M. Viennet, et vous verrez ce qu'il en restera!
Ce que c'est pourtant que la valeur de position et l'effet des miHeux ! toutes ces réflexions me sont veimes parce que j'ai lu les vers de M. Viennet imprimés , froidement assis dans mon fauteuil, devant mon bureau. Si je les avais entendu réciter par l'auteur en présence de tout ce monde illustre, élégant et disposé à l'émotion, il y a cent contre un à parier que j'aurais partagé l'impression générale, et qu'ils m'auraient paru charmans, ravissans, délicieux ! Et aujourd'hui, les yeux attachés sur mon journal, j'en serais à me dire comme Bridûison : « Eh bien! je suis donc aussi bête que monsieur, moi? »
De tout ce qui précède, je conclus qu'il y a un néologisme nécessaire dans une certaine mesure ; que ce néologisme peut être dans la pratique absurde ou raisonnable. Messieurs les directeurs de la langue publique, chargez-vous de nous faire le néologisme raisonnable, ou bien ne vous plaignez pas si l'on va au néologisme absurde. Faites, ou laissez faire.
Les dieux d'Epicure étaient des dieux fainéans, mais ils étaient indifférens aussi , et nulle part je n'ai lu qu'ils se plaignissent de la mauvaise allure des choses d'ici-bas.
Une des sources les plus fécondes du néologisme absurde, c'est la manie des mots dérivés du grec, composés avec des racines grecques. (Trop heureux quand le mot n'est pas formé de deux racines, l'une grecque, et l'autre latine ou française ! ) On n'en a jamais tant vu que depuis que l'étude du grec est honnie et mise au rebut. La conversation, les journaux, les livres, s'obscurcissent d'une nuée de ces termes la plupart inintelligibles, surtout à ceux qui savent le grec. Nous avons, par exemple, une société des ItihliopJiih's ; on voit des amateurs s'intituler hiblioplnlcs, auloijraplmpfdlesy etc. Les fabricateurs de ces mots ronllans eussent été silîlés des derniers grimauds de l'imprimerie des Eslienne, attendu que la racine />///A' (vi).oî'), pour exercer le sens aclil", doit marcher la première; quand elle vient la seconde, elle ne reçoit que le sens passif. Exemples : P/ii/olcc, qui aime Dieu ; Théophile, .tiiiH' de Dini.
BIBLIOPHILE, AUTOGRAPHOPHILE. 33
Plolémée II fut surnommé Philmlelphe . c'est-à-dire qui aime son frère. Adelj)hophUe eût signifié objet de la tendresse de son frère.
De même , Ptolémée IV a pour surnom Philopator^ et non Patrophile.
Pam])hile, Polyphile, à tous cher, à beaucoup cher. Interpréter ces noms, qui aime toiis, qui aime beaucoup, c'est un contre-sens.
Est-ce qu'on dit sop/iophile , anthropophiie ? fion, l'on dit philosophe ci philanthrope .
Ainsi bibliophile, autographophile, ne peuvent signifier autre chose sinon aimé des livres, aimé des autographes. Or en général les livres et les autographes ont plus de sujet de craindre ces messieurs que de les aimer.
Le parrain de l'huile philocome s'est montré meilleur helléniste que la Société des bibliophiles et que tous les autographophiles.
Les arts se sont enrichis d'une machine qui s'appelle un daguei'réotîjpe . Pourquoi type? pourquoi pas un Daguerre tout court? C'est une remarque fort juste de Barbazan que « les étoffes, pour la plupart, les vètemens » et les outils, portent le nom des inventeurs etfabri- » cateurs (Préface du CffS/o/(?/«<'/j/). » Basin,Quinquet, Rilttard, Villebrequin, sontdes noms propres. Un nommé llobin ou Piobinet invente une manière de douzil fermant à volonté à l'aide d'une clef; cela s'appelle un robinet, et non pas un robinetotype. Un compagnon menuisier dit à son camarade : Prête-moi ton bouvet, ou ton rifflard, ou ton guillaume. Il ne lui demande pas
3/j DU NÉOLOGISME.
son bouvetolypCy son rifflardotype ni son gtdllaumo' type. Le dagiierre eût pris régulièremenl sa |)lace dans la famille; le daguerréotype, avec ses prélenlions grecques, est absurde ! J'en suis fâché pour l'Académie des sciences qui l'a autorisé. Daguerréotyper, daguerréotypage, ou daguerréotypation ^ si ce n'est daguerréotypementation, seront toujours des mots ridicules et antipathiques à l'organe français. C'est à l'Institut à résister au vœu des inventeurs assez mal inspirés pour chercher dans ces dénominations grotesques l'immortalité due au résultat de leurs veilles. D'ailleurs, à ce point de vue même, le daguerre valait au moins le daguerréotype.
Saxophone, c'est-à-dire voix de Sax. Est-ce (jue MM. Sax hurlent, beuglent et mugissent comme les instrumens de cuivre auxquels ils ont imposé ce beau nom? On m'a certifié le contraire, et que leur voix ressemble à celle du reste des humains. Alors, pourquoi se vanter de ce qui n'est pas ? S'ils ont voulu dire autre chose, c'est là ce qu'ils ont dit : tant pis pour eux ! Ils seront bien attrapés si la postérité les prend au mot! Aussi sera l'inventeur du daguerréotype, lorsqu'un jour à venir quelque pédant, s'appuyant sur les racines grecques , démontrera que la nature avait conformé tous les membres do la famille Daguerre d'après le type de la boite à montrer la lanterne magique ! Historiquement ce pédani aura tort, mais il aura raison philologiquement.