‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 34 sur 259 · AU COLLÈGE DE FRANCE · texte numérisé non relu

AU COLLÈGE DE FRANCE

dû VOUS deviner plus tôt. Il s'agit de quelque chose concernant les langues et les littératures d'origine germanique? — Vous n'y êtes pas. — Ah! pour le coup m'y voilà : vous venez nous consulter sur les langues et les littératures de l'Europe méridionale ? — Ma foi , non. — Que diable donc venez-vous nous demander? J'ai épuisé la liste de nos chaires, et je crois qu'il n'en manque pas ! — Pardonnez-moi, il en manque une du haut de laquelle on puisse m'apprendre ce que c'est au juste qu^un haricot de mouton , et d'où vient ce terme singulier. — Vous êtes un impertinent, mon ami, avec votre question. Apprenez que le collège de France est

institué pour s'occuper de toutes les langues du monde,

le français excepté (1).

Rabattez-vous , pour voir, sur la Sorbonne , vous y

recevrez la même réponse : Cela ne nous regarde pas. En un mot , il n'existe pas à Paris ni dans toute la

France un seul établissement où vous ayez le droit de

vous enquérir de l'origine et du sens exact de ces

expressions : chanter pouille, un haricot de mouton. Cela ne remet-il pas en mémoire la plainte sensée du

bonhomme Chrysale ?

Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'oa sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir. On y sait comment vont lune, étoile polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point afTaire; Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin, On ne sait comment va mon pot dont j'ai besoin !

(1) Cette lacune a été comblée : il existe aujourd'hui au collège de France une chaire d'histoire de la langue française, malheureusement

40 PHOBLÈMliS PHILOLOGIQUES.

Puisc)iic nous sommes dans Molière, restons-y un peu ; il y fait bon. Vous vous rappelez ce vers de madame Pernelle , lorsqu'elle touche au doigt la preuve des noires trahisons de Tartufe :

Je suis tout ébaubie et je tombe des nues!

Qu'est-ce que c'est c\\i ébaubie ? Qu'est-ce que cela veut dire précisément? J'ai consulté \e Molière que vient de publier M. Louandre, oij il a condensé, dit-il, la quintessence des notes de tous les critiques et commentateurs passés et présens. Or je ne trouve pas un mot sur cet endroit; personne n'y a donc jamais pris garde. Et cependant par combien d'yeux, et d'yeux de lynx, le texte de Molière n'a-l-il pas été étudié, déchiffré, pénétré ?

Avais-je tort de dire que la routine ùe l'habitude nous dissimulait, effaçait pour nous les diflicultés les plus saillantes pour le regard d'un étranger? L'idée saisie en général, on s'en contente, et l'on ne va pas chercher plus loin.

Dans V Avare, acte I", scène v. Harpagon dit à son fils en lui reprochant le luxe de ses habits : a Voilà » qui crie vengeance au ciel! et à vous prendre depuis » les pieds jusqu'à la tète, il y aurait là de quoi faire » ime bojuie constiwtion. » A coup sûr il ne s'agit point là de ce que nous appelons dans le langage politique une bonne Constitution ; qu'est-ce donc? C'est appa-

Ic savnnt qui l'ocrupe iio suit |)ns l.i niiHliodo ndoptéo par d'illustres profcsiicurs pour répandre les Truits de leur eu$ciguement : il ne publie pas les leçons; il parle ur6t, niaif uou pas orlÀ.

PROBLÈMES PHILOLOGIQUES. Al

remment une façon de parler tombée en désuétude. Je consulte encore l'édition de M. Louandre, qui garde le même silence. Les commentateurs sont muets; cependant ils ont souvent pris la peine d'expliquer des locutions qui en avaient beaucoup moins besoin. Vous me direz à cela qu'ils les ont expliquées parce qu'elles étaient claires.

Je relisais l'autre jour, dans le théâtre de Regnard, la jolie petite comédie, Attendez-moi sous l'orme, et je me demandais quelle pouvait être l'origine de ce proverbe.

J'entends souvent autour de moi employer cette locution : Jurer comme un sacre ; il jure comme un sacre. Qu'est-ce qu'un sacre? et comment un sacre jure-t-il ?

Dans ces formules feu mon père, feu ma mère, qu'est-ce que le mot feu7 d'où vient-il? est-ce un adjectif? est-il variable en cette qualité et doit-on écrire feue au féminin dans ce cas, par exemple , la feue reine ? Et si l'on adopte cette orthographe , comme le veut l'Académie, il faudrait donc écrire aussi, pour être conséquent, les feus rois, ce que l'Académie défend expressément ?

J'aurais, monsieur, bien d'autres doutes à vous soumettre , bien d'autres questions à vous adresser, mais il faut aller doucement. Je vous aurai beaucoup de reconnaissance déjà si vous voulez bien faire passer ma lettre sous les yeux de vos lecteurs, et m'y procurer ou faire vous-même une réponse.

Veuillez agréer, etc. X.

42 SUPERLATIFS l'AR RÉPÉTITION.

Page 1