SUBSTITUTION DES LIQUIDES
mettre ici quelques exemples, en faveur des personnes à qui cette proposition serait nouvelle.
Rappelons d'abord qu'il y a quatre liquides. Tout le monde sait que / et r sont des liquides ; m ei n sont moins généralement connues en cette qualité. Dans toutes les langues cependant les grammairiens les comptent pour telles, et l'expérience démontre qu'elles font cause commune avec les premières.
De currere vient corridor; le peuple trouve plus d'euphonie à dire colidor.
De crocire, l'ancien français avait fait grousser. Le drapier dans Patelin :
Je retournerai , qui qu'en grousse, Cheuz cet avocat d'eauve douce.
La langue moderne ne connaît plus que glousser. Pourquoi la substitution est-elle légitime dans glousser, et illégitime dans colidor ? Inconséquence , arrêt des savans!
Epistola nous a fait primitivement epistle ; c'est comme porte toujours la traduction du livre de Job , entre autres textes : épître est aujourd'hui la seule forme reçue.
Luscinia, en vieux français, lousegnol : « La douce » voix dou lousegrwl selvage. » Le français moderne dit rossignol.
« Lyscignol, dit Charles de Bouvelles, ou, selon la » prononciation corrompue des Parisiens, rossignol. » De vitiis linguamm vulgarium, p. 66.)
52 SlBSTlTtlTJON DES LIQUIDES.
Nous disons mélancolie ; les écrivains du xvi» siècle disaient mérencolie.
Marne et marner, autrefois marie et marier^ ce qu'attestent encore les noms propres de Marne et de Marie.
Diaconus , déjà syncopé dans Fortunat en diacniis, lit d'abord diactie : « Pur co dist as pruveires e as » diacnes que il alassent par les citez de Juda. » {Rois^ p. 389.) Nous ne disons plus que diacre, la liquide r pour la liquide n.
J'ai encore entendu des vieillards dire un ceîiie : Il y a un CEUNE autour de la lune. L'usage actuel se rapproche davantage du latin circ[u]lus, en disant un ce?'cle. Toutefois nous conservons dans le verbe la première forme du substantif, et nous disons : La lune est cernée ; des yeux cehnés ; cerner une maison et cercler un tonneau. Effet de la substitution des liquides / et n.
Et les cerneaux, d'où prennent-ils leur nom? De ce qu'on fait un cerne pour les tirer de la coquille.
Matelas s'est dit materas; en basse latinité matcrassa ; — fnar?niteux vient de malè-7nitis. — Mar est à chaque instant pour wîo/dans les poOmes du \\\' siècle : « mari fustes... mar i viendrez. » Le nom propre Marivault signifie malè-ibi-valet, mar-y-vault; c'est un sobriquet à l'inverse de Prudhommc ou de Gendebien , par exemple.
Marivaux, par x, doit être une orthograplie corrompue, ou bien ce peut être encore la seconde personne : malè-ibi-vales.
RÉSERVE A l'Égard de l'hébreu, etc. 53
Matta, natte ;me/«;«, nèfle, anciennemenlme5/e(l).
L'anglais dit level; le français, niveau.
Un marsault est un ?)iàle-saidt , un saule mâle, en bas latin marsalix, syncope de ïnascula salix. Ainsi, quand on dit saule-marsault , on exprime deux fois le mot saule : une fois à l'état libre, et une fois en composition. On voit la faute de ceux qui écrivent saulemarceau.
Ces exemples, une fois la règle bien comprise, suffiront pour mettre sur la voie d'une foule d'autres.
Nota. — Nous prions les personnes qui veulent bien nous adresser des solutions pour nos problèmes philologiques :
1» D'user avec infiniment de réserve de l'hébreu, du sanscrit, de l'islandais, de l'erse, des langues slaves, du celtique, du théotisque et du francique. Si toutes ces langues ont fourni des élémens au français, c'est en traversant soit la haute, soit la basse latinité ; contentons-nous modestement de remonter jusqu'au latin, d'où notre langue est sortie immédiatement.
(I) Rabelais ne dit que mesies; « Peu après que Abel feut occis par B soQ Trcre Caïn, la terre embue du saog du juste, feut certaine année
» Si très fertile en tous les fruicts
» Qui de ses flancs nous sont produilz,
B et singulièrement en mesles, qu'on l'appela de toute mémoire l'année
» des grosses mesles, car les troys en faisoyent le boisseau Faictes
» vostre compte que le monde voulentiers maogeoit desdictes mesles, » car elles cstoicnt belles à l'œuil et délilieuses au goust. >■ [Pantagruel, I, I.) Les paysans normands conservent cette forme du root, qui se retrouve encore d'ns le nom propre Mcslier.