‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 42 sur 259 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sacre; jurer comme un sacre. — Feu la reine. — Comment se notaient jadis les sons eu et u. — Château de la Muette. — Mons-eu-Puelle. De la prononciation du français sous Louis XIV. — Attendez-moi sous l'orme.

J'ai reçu la lettre suivante :

« Reims, 29 décembre 1852.

» Monsieur,

» La question que vous posez sur jw^er comme un sacre se trouve résolue dans les Remarques sur la langue française, sur le style et la composition littéraire, par M. Francis Wey, ouvrage où un savoir aussi solide que profond se cache sous les fleurs d'un élégant badinage. Vous devriez connaître ce livre, puisque vous en citez un passage que vous blâmez et que je défends à outrance : c'est la définition aussi spirituelle que juste des sociétaires du Théâtre-Français... » (Nous supprimons une page.) — «... Pour en revenir au livre de M. Wey, c'est une fourmilière de traits d'érudition et de traits d'esprit, dans laquelle, soit dit en passant, vous ne ferez pas mal de glaner quelquefois.

» Voici son avis sur la façon de parler proverbiale qui vous embarrasse. Je ne puis mieux faire que de vous transcrire le texte :

« On dit quelquefois, en parlant d'un homme de nié-

56 sacre; jukeh comme un sache.

» chante vie et de mauvaises manières : C'est un sacre, » un vrai sacre ; il s'est conduit comme un sacre.

» Quelques personnes même , trompées par la forme » (lu mot, croient pouvoir dire : Il jure commeunsacre.

» Un sacre ne jure pas plus qu'une oie ou qu'un tier- » celet. Le sacre est un oiseau de proie, le plus rapacc » de tous.

» Plaute et Horace ont usé dans le même sens du » substantif «cajoeVer.

» Ainsi le sacre ne peut servir de terme de compa- » raison ni à un bourru (1), ni à un homme qui jure, » ni à une personne mal élevée.

» Le sacre est l'emblème de la rapacité. »

{Remarques sur la langue française, I, p. 79.)

Nous voyons au ton et au style de notre correspondant qu'il est, en effet, nourri du livre dont il fait un éloge si bien senti. Glaner dans ime fourmilière est une phrase que nous n'avions pas rencontrée jusqu'ici ailleurs que dans les Jirmarqucs de M. Wey, sur le style et la composition littéraire (t. I, p. 180j. Mais, quoi que puisse en dire ou penser notre correspondant sur la question du sacre, nous ne nous rendons pas àTargumentation deM. Wey . Que devient toute cette argumenlatioii si le saa^e de la locution qui nous occupe n'est pas un oiseau ? Si c'est ce que les Latins appelaient liomo st/cer, ou simplement sacer , un maudit , un homme frappé

(1) Ne rau(Jr.'iil-il pas : " ni pour un bourru, ni iiuur, tu. - .'

sacre; jurer comme un sacre. 57

d'analhème, un sacrilège, un excommunié? Il ne fallait qu'ouvrir le premier dictionnaire venu :

Egosam malus, ego sum sacer, scelestus.

(Plaute, Bacchid., IV, 6.)

Oui, je suis un méchant, un sacre, un scélérat.

Auri sacra famés dans Virgile, la maudite soif de l'or.

Etiam irrides me, pessume ac sacerrume !

(Tdrpilics apud Nosium.)

« M'oses-tu bien encore railler, scélérat , sac?'e que tu es ! »

Ce sacreAk peut jurer, et jurer comme un sacre, c'est jurer comme un damné. Ainsi je maintiens la locution bonne, et sensée la comparaison.

Horace n'a jamais employé accipiter métaphoriquement pour dire un sacre; mais3I.FrancisWey aurait pu trouver chez lui sacer dans cette acception : intestabilis et sacer esto {Serm. II, 3,v,181). Quant à Plaute, il a dit une seule fois accipiter pour un voleur, encore est-ce dans une expression composée : accipiter pecuniœ {Persa, III, 3), ce qui change totalement la thèse.

Sans vouloir faire de peine à personne , nous engageons notre correspondant à n'accepter en général les assertions de l'auteur des Re7narques que sous bénéfice d'inventaire, autrement il s'exposerait à croire que la grammaire latine disait animalia currit [Remarques^ l, IxhQ). M. Wev confond ici Rome et Athènes.

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