FEU DOIT ÊTRE INVARIABLE
invariable. Ménage avait attiré dans son parti Balzac, mais le père Bouhours comptait de son côté Gombaud, Chapelain, Segrais et Patru !
Le Dictionnaire de Trévoux allègue, à l'appui du sentiment de Bouhours, « les notaires de quelques pro- » vinces qui disent encore au pluriel furent, en par- » lant de deux personnes conjointes et décédées ; ce » qui marque que ce mot vient de ftiit et de fuerunt. »
M. Paulin Paris , dans une note sur les Chroniques de Saint-Denis rejette cette opinion : « Si je ne me » trompe, celle expression feu ne répond pas à celle » de fuit, mais à celle de functus. » (Tome V, p. 27.)
Nicot avait déjà proposé cette étymologie, mais M. Paulin Paris paraît l'avoir inventée à nouveau , puisqu'il dit si je ne me trompe. M. Paulin Paris, se détournant de fuit pour courir à functus , a lâché la proie pour l'ombre; d'ordinaire il choisit mieux.
Je conjecture que longtems feu s'est prononcé /«, comme le prétérit il fut, qui s'écrivait encore au XVI' siècle avec un e, // feut. On aurait dit : mon fu père, ma fu-mère. la fu-reine , celle qui fut ma mère , qui fut la reine. Fut devenant, pour ainsi dire, partie intégrante du substantif auquel il apporte un supplément de sens. Les Anglais usent d'un procédé semblable en construisant le pronom féminin she comme affixe de certains substantifs. A friend, un ami ; a she-fAend , une amie ; — a cousin , un cousin ; a she cousin , une cousine; — a dog, un chien ; a she-dog.^ une chienne, pour éviter le mot bitch, odieux dans leur langue.
64 EU PHONONCÉ l.
Eu prononcé u est aujourd'hui un gasconisnie , mais au xvn* siècle encore la coutume en étail répandue par toute la France. « Malherbe, dit Tallemanl des Réaux, » ne voulait point qu'on rimât sur bonheur ni sur mal- » heur, parce que les Parisiens n'en prononcent que » Vu, comme s'il y avait honhur et malhur. »
Le nom de la marquise do Mimeure, amie de Voltaire et l'une de ses correspondantes, se prononçait Mimûre ; comme le duc de Mercœur ne s'appelait à la cour que le duc de Merciir.
On rirait aujourd'hui de celui qui prononcerait jimer, déjùner. C'est cependant comme pariait Saint- Evremont, et sans doute la société au milieu de laquelle il vivait : Ninon, M"* de Mazarin, Grammont, Ilamilton et M™' d'Hervart, l'amie et la commensale de La Fontaine. Saint-Evremont écrit à M"""*** : « Je ne sais » si c'étoit aujourd'hui que celte petite troupe déjû- » nante devoit s'attabler. » (Œuvres, t. VI, édit. de Desmaizeaux.)
Cette prononciation date au moins du xiv siècle, car on la trouve marquée dans le liaiidouin de Sebourg, poOme qui doit avoir servi do modèle à l'Ariosle, et qui fut écrit sous Philippe le Bel : on apporte
Dos viandes et des vins iluec à quarion (1) Pour desjuttcr le poeple qui en ot granl bcson.
(Chant IV, p. 105.)
[i] A canon, c'est-à-dire par contribution levée sur le bourgeois, rnr le peuple ici signifie l'armép.
Le carion, à proprement parier, était la part que prenait le voilurier (tour conduire, charier, carier la dime chez le décimatcur.
EL l'RONOiNCÉ L. 65
Quant il fut ajournés,
Baudouins de Sebourc les a bien desjunes.
{Ibid., chant IX, p. 260.)
On voit ici déjeuner dans son sens primitif de rompi'e
le jeime. II était neutre ou actif : déjeuner^ déjeuner
quelqu'un.
La Fontaine aussi n'a-t-il pas fait rinaer émeute et
dispute :
Mars autrefois mit tout l'air en émeute. Il en naquit plus d'une aigre dispute.
Je sais bien que les commentateurs disent émute pour émeute, par licence poétique et pour la rime. C'est leur ressource ordinaire quand ils sont embarrassés ( et cela leur arrive souvent), d'alléguer une licence poétique. La Fontaine pouvait quelquefois se servir d'un archaïsme, mais il n'avait pas besoin d'estropier les mots pour trouver la rime. La véritable licence est celle que prend l'ignorance d'expliquer hardiment ce qu'elle ne comprend pas.
Tous nos participes passés en u s'écrivaient naguères par eu, ainsi que nombre de prétérits : j'ai leu, j'ai beu, j'ai receu. Nous disons encore j'us , et nous écrivons l'eus; nous prononçons gajure^ et nous écrivons gageure.
Mais si la notation eu valait u dans la prononciation, comment donc se notait le son eu ? Car enfin , il fallait bien qu'il fût, lui aussi, représenté.
Question fort judicieuse. Eh bien , le son eu était représenté (et cela dès l'origine de la langue) par le I. 0