‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 50 sur 259 · LA MUETTE, LA MEUTE · texte numérisé non relu

LA MUETTE, LA MEUTE

gens sachant lire et écrire, ou du moins des vaudevillistes, faisaient encore imprimer la Meute. On lit dans le Théâtre de MM. Piis et Barré (édition de Londres , Cazin, 1785) : « Les Amours d'été , divertissement en » un acte et en vaudevilles, représenté pour la première » fois A LA Meute , devant Leurs iMajestés , le jeudi » 20 septembre 1781. »

Comme je vous le disais, ce ne sont que des vaudevillistes; maisBachaumont, àla date du 30 octobre 1771, écrit : « Le jour de l'expérience a été indiqué la semaine » dernière , au bois de Boulogne , au château de la » Meute. » (Édit. de 1780.)

Eh bien , alors il y avait déjà quarante ans que la faute de dire la Muette s'était accréditée. Dès l'année 1740, les pères de Trévoux imprimaient :

« Muette, terme de chasse. C'est une maison bâtie » dans une capitainerie de chasse, tant pour y tenir la » jurisdiction concernant les chasses, que pour y loger » le capitaine ou quelques officiers, ou même les chiens » et l'équipage de chasse. On nomme ainsi celles du

» bois de Boulogne , de Saint-Germain, etc » Passe

jusque-là pour la définition ; mais Trévoux prétend expliquer l'origine de ce nom de muette : c Et on les » appelle ainsi à cause que les gardes et les sergens » apportent les mués , ou testes que les cerfs ont » posées, quand ils en trouvent dans les bois. »

Et s'ils n'en trouvent pas ?

Ou bien, s'ils les portaient ailleurs ?

Naturellement l'Académie s'est empressée de re-

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cueillir le mot et l'étymologie de Trévoux. Ainsi voilà la Muette scellée à jamais clans le beau langage ; et ceux qui ont dit ou qui diraient encore la Meute , sont des ignorans dignes d'être siffles et conspués. 11 y a arrêt!

La môme faute de lecture a fait appeler Mons-en- Puelle une ville dont le nom véritable est Mo?isen-Peule, c'est-à-dire Mons en pàlure , mous in pabulâ (1).

L'auteur inconnu du Baudouin de Sebourg ( partie inédite) promet d'amener son récit :

Jusqu'au biau roy Philippe, qui tant ot de renom, Qui dessous Mons en Peule tendit son pavillon.

{Suppl. fr., n" 205, fol" 164, v% col. 2.)

La Chronique de Saint-Denis, sur l'an 1304, écrit :

Mons-en-Peure, par la substitution des liquides / et r.

Peule, syncope de joaôw/a, pâture, pàtis , pâturage.

1 Les langues ressemblent aux fleuves, qui, à ne considérer que la surface , coulent régulièrement , uniformément; mais le travail s'accomplit au fond : chaque jour, chaque heure déplace un grain de sable , et , au bout de cent, de cinquante ans môme, les ingénieurs constatent que le lit s'est creusé, qu'ici l'ancienne rive a disparu, que là s'est formé un allerrisscment, (jue le

(1) l'abuld, (V, féminin de la 1" déclinaison, au lieu do pabulum, neutre, de la seconde (Du (Unoe). Ainsi, de gcsluin, i, le inoyeu Age avait fait gcsta, œ, la geste.

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courant a changé de direclion. La mer abandonne un rivage et empiète sur la côte opposée.

Si nous pouvions assister à une conversation de Voltaire et du maréchal de Richelieu, que de sujets d'étonnement et de remarques sur la langue ! Par exemple , Voltaire déclamant la Henriade n'eût jamais prononcé le nom de Sully sèchement comme nous faisons , mais en mouillant les deux //. C'était la tradition. Qui sait cela aujourd'hui? Peut-être un vieillard centenaire, ou quelque observateur qui, ayant connu jadis M. Dacier, se souvient que 31. Dacier ne manquait jamais à dire monsieur deSuyi. Le ministre d'Henri IV, revenant au monde, ne reconnaîtrait plus son nom.

Notre surprise augmenterait encore s'il pouvait nous être donné d'entendre le français dans la bouche de Boileau, de La Fontaine, de Saint-Simon, de madame de Sévigné ou de Louis XIV. Songez que, le 16 janvier 1640, Balzac écrivait à Chapelain : « Dites-moi si vous » approuvez la prononciation parisienne qui coupe en » deux le monosyllabe eu : j'ai e-î2, il a éû , et qui » rend Rome et Lionne comme ils sont écrits, au lieu » que toute la France prononce Roume et Lioune. »

Le grammairien Latouche , dans son Art de parler français, compilé, en 1630. d'après tout ce qui faisait alors autorité, nous apprend que « bien des gens n'as- » pircnt point Vh dans Holande et Holandois, Hongrie » et Hongrois (1). » — Le père Bouhours, en 1675,

(1) Tomcl, p. 23.

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prétend qu'il ne faut pas dire la hiérarchie , mais la jérarchie.

Quand on songe que ce beau parleur, ce raffiné de père Bouhours autorise, d'après Balzac et tous les courtisans, les Superlatifs en issime, comme rarissime, bellissime, habilissime , circonspectissi?ne (1) ; — qu'il dit de désagrément , « ce mot est nouveau » , et que cette façon de parler : « ce fut un grand désagrément pour moi y> , est précieuse et qu'il faut attendre pour oser s'en servir; — qu'il déclare le substantif sçavoir-faire , le savoir-faire, « monstrueux et composé contre le génie de la langue » ; — qu'il blâme indélébile « fait contre l'analogie de la langue » ; — qu'il passe à peine à Racine la nouveauté de cette expression : « Vinclémence des dieux » ; — quand on voit l'oracle Ménage prononcer hardiment contre lentilles et cassonade, en faveur de nentilles et castonadcy on se demande ce que c'est que le bel usage de la langue française, à quelle époque il faut le chercher, et surtout sur quels principes il repose.

Tout cela nous montre combien on devrait être retenu à se moquer de ceux qui parlent mal, et pourtant les railleries sur le langage sont colles qui se distribuent îivee 1(^ moins de rén<'xion <'t le moins de pitié :

[\) Il (Il aulori.se l'usage dans la laiipuc parii'c, sans aucune difficulté; pour la langue écrite, il e.^t moins tiardi. Otte distinction, aujourd'hui abolie, était alors sarramenlclle. Il y avait la langue parlée, la langue écrite; la langue familière, la langue oratoire; le style de la prose, le style des vers ; la déclamation et le parler courant, etc. Nous avons tout nivelé!

ATTENDE2-M0I SOUS l'oRME. 71

tout le monde s'y croit juge. Or, il n'y a guères de faute de français, je dis faute générale, accréditée, qui n'ait sa raison d'être et ne put au besoin produire ses lettres de noblesse; et souvent mieux en règle que celles des locutions qui ont usurpé leur place au soleil. Et nous prétendons juger les poètes du moyen âge !

Attexdez-moi sous l'orme. — La chanson de Regnard (ou plutôt de Dufresny ) achève la phrase et complète la pensée :

AUendez-moi sous l'orine, Vous m'aUeadrez loDgtems!

La plupart de ceux qui ont écrit sur les proverbes reportent l'origine de celui-là au tems oîi saint Louis rendait la justice sous un arbre, à Vincennes. Un mauvais payeur disait à son créancier qui le menaçait du tribunal : Attendez-moi sous l'orme, et il ajoutait tout bas : Vous m'attetidrez longtcms !

Par malheur, s'il est avéré que saint Louis ait rendu la justice sous un arbre , il ne l'est pas moins que cet arbre était un chêne. Les étymologistes à la grand' manche vous diront que , par corruption et laps de tems, l'orme a été substitué au chêne. Non pas, s'il vous plaît! nous n'acceptons pas cet accommodement. Dans des matières de cetle importance le peuple ne fait point de pareilles substitutions, ou bien il en reste dés traces aussi authentiques que si ladite substitution eût été faite et passée par-devant nohiire. Montrez-moi un exemple, un seul, de cette façon de parler : Attendez-

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moi sous le chêne , et je pourrai ouvrir Toreille à vos propositions; sinon, non.

Je connais bien un orme sous lequel la justice a été rendue, c'est celui d'où tomba l'illustre Micbel Morin en voulant dénicher des pies :

De brancâ ia brancam dégringolât alque facit ftoufl

dont il resta mort sur la place. Le poëme qui chante et son audace et son trépas débute par ces trois vers :

Est juxta nostratn grandissimus ormus eglisam ; Plebs paysatia suos ibi plaidatura processus CoQvenit, ut cuuclas demelet mairus afairas.

Voilà bien l'orme aux plaids , l'orme demandé. Mais une autre difficulté se présente : Gabriel Naudé , qui dans son Mascia^at fait l'histoire de la poésie macaronique et en donne la bibliographie , fixe l'origine du genre à l'an 1520 ou environ, et dans le Catalogue des macaronées publiées depuis l'inventeur Merlin Coccaic, alias Théophile Folengo, il ne fait aucune mention du Micheli Morini fwiestissimiis trépassas. Donc il ne le connaissait pas ; donc le poème sur Micbel Morin est de la fin du xvii'' siècle, au plus tôt ; or le proverbe existait dès le milieu du xv% puisqu'il y est fait allusion dans la farce de Patelin :

Maintenant chacun vous appelle Partout advocal dessoubs Vonw.

Avocat ([ui attend sous l'orme des causes (|ui ne viennent pas l'y trouver, avocat sans causes. Passons à une troisième explication.

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