AURIOL, LORIOT
confusion de faite comme cela ! Mais enfin tâchons du moins que nos sottises passées nous profilent dans l'avenir. Et comment nous profiteront-elles? En nous rendant plus circonspects à recevoir la parole de ces réformateurs d'abus , de ces grammairiens arrogans , vrais lions de syntaxe, qui viennent à nous couverts d'une simarre de docteur, et ne sont par-dessous que des aliborons fieffés.
AuRiOL, dans les textes du moyen âge, est le nom de l'oiseau que nous appelons loriot.
Ce nom vient du latin aureolus («î/mo/ws), par allusion au plumage doré de cet oiseau. C'est l'opinion de Scaligcr. Ménage, qui, comme on dit, va toujours chercher midi à quatorze heures , le tire de loHdottus, diminutif (selon lui) de litridus, pâle.
D'abord loridottus n'a jamais existé dans aucune langue ; ensuite pâle ou pâlot n'est pas doré; enfin Ménage suppose que le nom est loriot, et il a fabriqué son barbarisme en conséquence ; mais le nom est o;-/o/, qu'on prononçait oi'ioii devant une consonne :
Ce Tut en mai, que la rose est florie : Voriouz chanle et li mauvis s'escrie.
(ficrardde Viane, v. 3293.)
Et parmi les geiiz plaisséis (1) Russignous, merles et mauvis, Geais, oriouz, treicet calandre.
{Chron. des ducs de Normandie, H, p, 133.)
{l) Plaisséis {implexa, imp/ici7a), les haies; d'où les noms propret P/wjiset Du Pkssis : c'est La Haie, De la Haie.
ALRIOL, LORIOT. lOl
Dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem^ p. 12.
Là sist li empereres sur un cuisin vaillant : La plume est d'ork){, la teie d'escarimant.
« Là était assis l'empereur sur un coussin précieux de plume de loriot, avec une taie d'écarlate (1). »
Les anciens ont appelé le loriot galhula, le moyen âge l'appelait oriol, la science moderne l'appelle oriolus-galbula.
Aw'ioi , qui est la meilleure orthographe comme la plus rapprochée de l'étymologie , est la forme provençale, et ce mot figure dans le Glossaire de M. Renouard. Loriot n'est pas un nom propre plus étrange que Rossignol , Merle ou Serin. Orioli est aussi un nom propre chez les Italiens.
A chaque siècle selon ses goûts : le xix" possède Auriol, comique du Cirque impérial ; au xiii* hrillait Petrus Aiireolus , illustre théologien, natif de Verberies, adversaire de saint Thomas, dont la doctrine sur « l'universel post rem » fit grand bruit dans l'école. Aussi l'auteur, surnommé le docteur abondant , mourut-il évêque d'Ai.x^, de simple franciscain qu'il était à son point de départ. M. Hauréau, dans son savant livre sur
(1) L'Illustration du 8 janvier 1853, dans un article sur le Compost des bergers, almanach pour l'an 1728, cite des vers où l'auteur fait parler tour à tour le rossignol, le pinçon, l'hirondelle, etc.
L'oaior.
Quand cerises sont eu saison , Je dis : Confileor Deo '.
On a mal à propos imprimé l'orion, soit que la Taute existe dan s l'original, soit qu'elle résulte d'une inadvertance récente.
la scolastique , couronné par l'Institut, a fort bien rétabli le nom français de Petrus Aineolus en le traduisant Pierre Auriol (voy. De la philosophie scolastique, t. II, p. AO/i et suiv.). La Biographie universelle lui a consacré un article sous le nom d'ORiOL. Ce Pierre Auriol ou Oriol avait succédé à son maître, Jean Scott, le docteur subtil, dans une des chaires de l'Université de Paris.
Mais comment est-on venu à dire un loriot au lieu d'un oriol?
C'est par une erreur et un vice de langage , dont la Jangue française offre d'assez nombreux exemples. Ce vice consiste à incorporer l'article avec son substantif, et à mettre ensuite devant le mot ainsi déformé et défiguré un. nouvel article.
Exemples : Du latin hedera on avait fait le substantif///er;-e, l'hierre. Nous disons aujourd'hui, avec deux articles, le lierre; mais le nom des !les d'Hierres, du village et de la rivière (ïlfierres, des nonnains d'Hierres, témoignent encore de la forme primitive du mot, la seule raisonnable. Il ne faut pas croire que tous les remuemens survenus dans notre langue depuis le x* siècle aient été des perfectionnemens conformes à la logique.
Nos pères disaient toujours , comme le veut le bon sens, l'endemain, c'est-à-dire le jour en demain. Comment justifier [notre façon actuelle de parler, le lendemain ?
Un petit pays, dont la capitale s'appelait en latin Emporiœ (les marchés), et en français Ampmtries^ se nommait jadis l' Ampourdcm ; nous en avons fait le Lampourdan.
Une foire célèbre , instituée par Charlemagne à Aixla-Chapelle et transportée par Charles le Chauve à Saint- Denis, s'appelait Vendit ^ du latin indictum , indicta dies , indictœ feriœ. Dès le xvi* siècle (époque où, soit dit en passant, la manie du grec et du latin eut une fâcheuse intluence sur notre langue et la fit dévier de son courant primitif) on disait déjà le landit , ou au féminin la landit, comme la Guibray, par elhpse du mot foire.
Au tems que la landit Tenoit.
(Marot.)
Dans la basse latinité, anderius est un grand chenet de cuisine. Le mot français était andier. Du Cange cite un passage du Cartulaire de Corbie : « Une payelle, » un andier. » — Depuis longtems on ne dit plus qu'un landier , que Ménage tire du bas breton lander, sans examiner si par hasard ce ne serait pas le bas breton lander qui viendrait du français landier. En tout cas, lander ne se trouve pas dans le Dictionnaire celtobreton de Legonidec.
Nous assistons à la métamorphose déjà très-avancée du moiévier (la pierre qui fait écouler au dehors les eaux vaines de la cuisine). A Paris, presque tout le monde en est à dire le levier, un levier : — Nettoyez le levier. — // faut m' établir ici un levier. Quelques années
encore, et les philosophes chercheront une étymologie commune au levier^ du verbe lever^ et à Vévier, du substantif eve, eau. Non-seulement ils la chercheront, mais, qui pis est, ils la trouveront.
Cette revue pourrait nous mener loin : contentonsnous d'avoir indiqué le fait, et laissons aux curieux le soin d'en approfondir les détails. Je terminerai par une étymologie qui , aujourd'hui plus que jamais, doit paraître intéressante à tout le monde : c'est celle de liîigot.
Ce mot vient de l'anglais (et d'où pouvait-il mieux venir?); les Anglais disent ingot , et depuis longtems, car dès le xii* siècle Chaucer s'en servait : il est trois fois dans les contes de Canterbury, comme on peut s'en assurer dans le Glossaire de Tyrwhitt, qui l'interprète : « Moule à fondre les lingots. » L'étymologie est évidente : Gotf du verbe to get, et in, couler dans. Nous devrions dire, avec apostrophe, l'ingot, mi ingot; mais continuant un vieux péché d'habitude, nous y avons mis deux articles pour un , nous disons le lingot , un lingot.
Les Italiens ont suivi le procédé contraire en détachant comme un article 17 initiale de Inscinia, et disant l'usignolo : ils devaient dire la lusignolo; ils l'ont dit autrefois.
M. Nodier a fait une fausse application de l'arlicle redoublé au mot loisir, (ju'il dérive dotiuni, et qui devrait, selon lui, s'écrire avec une apostrophe, l'oisir, et non le loisir.
LOISIR MAL A PROPOS TIRÉ d'oTIUM. 105
C'est une erreur : loish' est un verbe, c'est l'infinitif licere, employé substantivement, à la grecque, comme le dormir, le boire^ le manger.
La première forme de cet infinitif est loire, comme (le bibere, boire. Voici quelques-uns des tems de ce verbe :
Imparfait de l'indicatif : // loisoit. — « Et messires » Renaut disoit qu'il s'estoit présenté dedans l'ore, » à lieu et tens ; et disoit que bien li loisoit {licebat) » avoir tel hiaume. » (Beaumanoir, II, p. /lOO.)
Prétérit : // lut. — « Pur quel lut en la vielz lei que » li ordenez (1) oussent muillers. » ( Rois , 1. ) — « Pur » quel lur lut [licuit illis) aveir plusurs femmes. » {Ihid.,1.)
Subjonctif : Qu'il léust. — « Il me requist ententi- » vement que li leust aler en Bethléem. » [Rois, 80.)
Participe passé : Le, lez (licitum) :
Olivier sent qu'il est à mort nafrez ; De lui venger jamais ne lui ert lez.
{Roland, III, 528.)
L'adjectif loisible aurait dû éclairer M. Nodier sur sa méprise. Le sens de loisible ne se rapporte pas à otium, repos, mais à licet, il est permis. 31. Nodier a terriblement de légèretés pareilles ou pires !
Si loisir se prend aujourd'hui pour repos, c'est par extension et voisinage de sens; le sens propre, c'est permission, liberté de.
(1) Les ordonnés, les prêtres.