‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 88 sur 259 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Grimoire. — Passage de Dante expliqué. — Hasard, hauneton, sans aspirer Vh. — Être gris. — Mots terminés autrefois par o consonne ou Y. — Liard. — Griffon, grigou. — Grégoire, — Frontin.

J*ai reçu trop lard , pour en faire usage dans mon dernier article, une étymologie de grimoire. Grimoire^ m'écrit-on, vient de l'italien rimario, un livre de rimes, parce que les oracles, les prophéties, les formules magiques étaient en vers. Notre correspondant étaie sa proposition d'un rapprochement ingénieux entre le latin Carmen, pièce de poésie, et le français charme, charmer.

Je connais cette étymologie, et si bien que j'en puis nommer l'auteur à celui qui nous l'adresse : elle est de Le Duchat , dans son commentaire sur Rabelais. Au livre IV, chapitre A5, de Pantagruel , Rabelais nous montre le pauvre laboureur de Papefiguière affublé d'étoles et plongé dans le bénitier comme un canard , « excepté un peu du nez pour respirer. Autour de luy » estoient trois prebslres bien raz et tonsurés, lisans le » grimoire et conjuransles dyables. » — Sur ce passage Le Duchat met en note : « Comme de carmen on a fait » charme et charmer, de l'italien rimario nous avons » fait grimoire , dans la signification d'un recueil de » versets de la Rible servant à exorciser les démons. »

lâA GRIMOIRE, RIMARIO-POLTRO.

Le mot rimario ne se trouve dans aucun des dictionnaires italiens que j'ai consultés. J'en connais cependant un exemple. En 1559, Jérôme Ruscelli publia: Rimario pieno et oniatissi?no di lutte le voci délia lingiia italiana. C'est un dictionnaire des rimes, et il est remarquable que le mot rimario ne s'y rencontre pas ailleurs que sur le titre, preuve que c'était un mot nouveau et sans doute forgé par Ruscelli.

Dans tous les cas, un dictionnaire de rimes n'est pas un recueil de versets de la Bible. Les versets de la Bible ne sont pas rimes.

Et puis 011 Le Duchat prend-il que le grimoire était un recueil de versets de la Bible ?

Il a cédé à l'attrait de se procurer une belle élymologie à bon marché. En eiïet , il ne lui en coûtait que la dépense d'un g initial : rimario^ grimarioy grimoire. C'est dommage que la vérité s'y oppose.

Je m'en tiens donc à grammaire , grimoire. J'ai d'ailleurs par-dcvers moi des raisons d'analogie qui seront appréciées de quiconque aura consacré autant d'années que je l'ai fait à l'élude de la grammaire.

La même lettre, qui paraît d'un amateur de la littérature italienne, défend joo//yo , lit, par l'autorité de Landino, commentateur du Dante. Ce mot fût-il italien dans cette acception, il ne s'ensuivrait pas encore qu'il a formé notre moi poltron ; mais je lui ai nié son droit de bourgeoisie au delà des Alpes, et je persiste. Il ne s'agit pas d»; dire Landino! c'est trop facile : « Xon otnnes qui clamant Domine ! Domine ! » Il faut voir, il

POLTRIRE. DANTE, LIPPI. 125

fautexaminer mèmeLandino, etnejurersurla parolt de personne. Voyonsdonc, examinons. Le résultalnousaura assez appris s'il nous apprend à nous défier et à vérifier. Le passage invoqué est du chant XXIV de Y Enfer :

Ornai convien che tu cosi ti spoltre.

Disse '1 maeslro ; che seggendo in pluma In fama non si vien, ne solto coltrc.

J'emprunte la traduction et la note de M. Artaud :

« Maintenant, dit mon maître , il faut que tu dépa- » resses ; quand on reste couché sur la plume ou sur » le duvet, on n'acquiert pas de renommée. »

Note, a J'ai employé le mot déparesse}'; poltrire » signifie paresser. Le Dante a dit spoltre. J'ai osé » traduire par déparesser : je ne prends pas souvent » de ces libertés, je demande excuse pour cette fois. »

De la mcine po/tro, signifiant un lit, pas un mot. Cependant d'où viennent joo//Wre et poltrone'l Je le laisserai dire à Paul Minucci, dans son savant commentaire sur le Mahnantile racquistato, de Lippi, à propos de ce vers :

Di Yeder quanto river sa unpoUrone.

(Gant. IX, V. 39.)

Minucci , après avoir cité le pollex trwicatus de Saumaise , ajoute : « Etymologie ingénieuse et spiri- » tuelle, mais que je crois fausse. Poltrane^ à mon » avis, dérive plutôt de jwo///*o, c'est-à-dire ^We</;'o, un » petit poulain , et s'applique à un homme qui ne veut » ou ne peut endurer la fatigue, comme le poulain qui » est encore impropre au travail. »

Page 1