‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 90 sur 259 · HASARD · texte numérisé non relu

HASARD

Hasard. — L'autre jour, en traversant le Pont-N€uf, j'ai recueilli ce petit dialogue : Premier Homme en BLOUSE. Tiens ! te v'ià à Paris, Bourguignon ? Par quel hasard? — Deuxième Homme en blolse. Par l'hasard que... — M. Prldhomme [qui passait). Mon ami, dites par le hasard; \h est aspirée. — Le second. Merci, monsieur. — M. Prudhomme. H n'y a pas de quoi , mon ami.

Non, il n'y a pas de quoi, car l'ouvrier parlait bien, et M. Prudhomme parlait mal, tous deux à leur insu. Mais l'un n'avait de son côté que la logique et la tradition ; l'autre avait l'usage moderne et la légalité académique.

De l'espagnol el azar, en italien la zara (ils devaient écrire l'azara, car c'est évidemment le même mot, qui vient de Tarabe), nous avons fait le français ^«5«;'c?, ou Y h est parasite et n'était pas aspirée dans l'origine (1). Du tems de Ménage, qui prescrit l'aspiration, la prononciation primitive subsistait encore dans les rangs élevés de la société : « J'ai souvent entendu dire à des per-

(1) J'ai eu la satisfaction de rencontrer des exemples du mot hasard écrit sans h\ en voici un tiré du Songe doré de la pucelle, pièce du xin« siècle, publié par M. Crapelet. La Honte personniflée adresse des conseils à une jeune fille.

Veux-tu plus être diffames Que d'avoir nom d'être amoureuse D'un qui te dit sa bien-aime'e ?

Toutefois il ment, malheureuse !

Garde-toi, porre douleureuse ,

De toy bouter a tel azard '.

Basche verte pas i pas ard !

128 HASARD. H NON ASPIREE.

» sonnes très savantes et de la plus haute condition : » mo7i harangue, mon haquenée , l'Hollande, l'halle- » barde^ l'hasard. » (Observât, sur la langue française, p. 175.)

Oui , de la plus haute condition , car Louis XIV luimême ne parlait pas autrement. Nous en avons la preuve dans la lettre si dure qu'il écrivit de sa main à Colbert : « C'est la mémoire des services que vous » m'avés rendus et mon amitié qui me donne ce sen- • liment. Protités-en et n'asardés plus de me fascher » encore, car..., etc. (1). »

Avant Louis XIV, le franc archer do Bagnolet avait parlé de môme : « Aussy disoit le franc archior de » Baignolet : N'azardons rien , à ce que ne soyons » nazardés! » [Pantagruel, IV, chap. 55.)

Nous aspirons aujourd'hui 17/ d'une foule de mots où le xvn* siècle l'élidait sans scrupule. La fleur des courtisans , Hamilton , passerait chez nous pour un faiseur de cuirs, s'il s'avisait encore d'écrire :

De rochers une longue chaîne

Qui s'élcYoJl jusques aui cieux,

Des précipices furieux

Le mettoiont sans cesse hors d'haleine.

{La Pyramide el le Cheval d'or.)

Et plus loin, dans le même poème :

Ce monstre hideux que jadis Andromède Avec horreur vil approcher.

(1) Voyez M. P. Clémkst, Histoire de Colbert , 401.

H NON ASPIUÉE. 129

En viendrons-nous à dire que la cour de Louis XIV ne savait pas le français?

Scarron , chez qui se réunissait la meilleure compagnie, tout ce que la ville et la cour avaient d'instruit et d'élégant, Scarron viole si souvent la règle de Vh aspirée, qu'il faut que cette règle ne fût pas alors bien établie.

La rigueur d'un destin qui voulut m'accabler Favorisa si bien les desseins de ce Iraistre Que je ne puis Vliàir, quelque ingrat qu'il puisse eslre. (Le Marquis rilicuk, IV, 5.)

Darès faisant maint et maint saut,

Son homme tourne et le regarde

Pour trouver un memlre hors de garde.

[Virgile travesti, V, p. 47.)

Des mots de gueule hors de saison.

[Épitre à M. d'Âumale d^HaulcourL)

Dans son épître burlesque à M"^' de Hautefort , il parle de galoches renforcées

Avec lesquelles à la boue

On peut faire hardiment la moue.

Bachaumont n'aspirait pas non plus cette h :

Quoi donc? ici l'on osera

Dire hardiment ce qu'on voudra?

{Voyage.)

Sur quoi le pédant Ménage d'un ton aigre-doux : « Je donne avis en passant à M. Le Coigneux de » Bachaumont que l'A en hardiment tsi aspirée, et je » lui conseille en même tems comme son serviteur, son

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