‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 98 sur 259 · SAINT GRIS, VK.MUE-SAINT-GRIS · texte numérisé non relu

SAINT GRIS, VK.MUE-SAINT-GRIS

H. Di; RUS.

Qnand ils ont à leur léleun joli géDéral, Il D'est pour les grivois poiat de plaisir égal. (Scène xi.)

Entre parenthèse, cette comédie des Mots à la mode aurait besoin d'être refaite tous les cinquante ans. Mais il faudrait un poète aussi spirituel que Boursault; et, quoique ce nom soit aujourd'hui Lien effacé, les écrivains de cette valeur ne se rencontrent pas à la douzaine.

Au nombre des saints imaginaires inventés par les rieurs et plaisans du moyen âge, on compte saint Gris ; c'est comme qui dirait saint Ivrogne. Au chapitre 9 du livre IV de Pantagruel, Xénomanes jure par le sang saint Gris, c'est le vin tout simplement ; et Le Duchat me paraît avoir donné singulièrement à gauche, qui dit, avec un grand sérieux, que saint Gris est saint François d'Assise, père des capucins. — « Ici Xéno- » mânes jure par le sang que se tirent par la discipline

» les cordeliers Saint Gris, c'est saint François

» d'Assise, en tant qu'il étoit ceint d'une corde et vêtu » de gris... » De l'AuInaye n'a pas '.corrigé heureusement son devancier, en prétendant que saint Gris est le saint Gréai.

Henri IV, comme on sait , jurait ventre-saint-Gris. Ses gouverneurs, dans sa jeunesse, lui avaient permis cette apparence de juron, dont il conserva l'habitude, et qui ne signifiait rien du tout, comme l'observe avec raison Vigneul-Marville.

1/42 GRIS, LURD.

Saint Gris appartient à la même légende que saint Rabboni, qui rabonissait les maris ; saint Lâche, patron des paresseux ; saint Panchard , patron des goinfres; saint Frusquin, sainte Nitouche, et autres saints rabelaisiens.

Gris n'a pas été chez nous le nom primitif de la couleur grise ; c'était liard, en italien leardo :

Entra Marflsa su un destrier leardo.

{Orland. fur., XIX, st. 77.)

Athis i vint sur un liart , Et Prophilias d'autre part.

{Athis et Prophilias.)

On disait un liart , un bayart , comme nous disons un gris-pommelé, un bai, sous-entendu cheval.

a En Italie , dit Cardan , le peuple appelle leardo la couleur grise (1). »

Liard était un nom propre, comme Sorel (brun doré), Morel (Brun), Blanc, Lerouge, Leverd, etc. La famille des Liards était de Crémieu, en Dauphiné, où le dauphin de Viennois battait monnaie, et ce fut un Guignes Liard qui inventa, sous Louis XI, en 4 430, la piécette qui retint son nom. Ainsi l'attestent, sur preuves authentiques, Gui Aiard et Chorier. On a dit un liard, comme un louis, un carolus, un înojineron.

Les liards étaient d'un alliage grisâtre , et valaient trois deniers ; au xvn' siècle (16/iO), on en fit de cuivre pur qui ne valaient plus que doux deniers. Ceux-là

(1) Grisum italicum vulgus leardum vocal. (Ap. Cano. in Liardui.)

LIARD, GRIFFON. Îâ3

étaient rouges; de là cette expression du peuple pour signifier une misère extrême : // ne possède pas un rouge Hardi En d'autres termes, il Dépossède pas deux deniers.

Ménage dérive le nom du liard du grec miiiaretîon, petite monnaie que Constantin substitua aux anciens deniers. Toutefois il hésite devant l'explication séduisante d'un M. Chérac, selon lequel iiard serait le commencement de ces mots /i ardi , parce qu'on aurait inventé les liards sous Philippe le Hardi. Il faut avouer que voilà de l'érudition bien employée !

Quand et pourquoi la couleur liarde perdit-elle son nom pour s'appeler couleur grecque ou grise ? Je conjecture que ce fut à l'époque des croisades. Peut-être le gris était-il de mode à la cour de Constantinople? Je ne doute pas qu'en suivant l'indication du mot , on ne finît par découvrir dans les historiens quelque circonstance qui servirait à expliquer ce changement. Nos pères avaient pareillement donné le nom d'un pays à la couleur violette, qu'ils nommaient inde.

L'm consonne de griu, griv, se développe encore dans le d'iminiiiiî gri^on, employé comme terme de mépris. — « Johannis, à tout son ost de Bougres et de grimons, » s'en ala.... (1). » (Vjllihardolin.) — « Il advint que * H grifons s'assemblèrent et prirent conseil d'assaillir » les Latins. » [Contin. de Glillalme de Tyr.)

(1) Bougres, Bulgares. "Villchardouiii n'emploie que les formes gris grieùx, griffons. Le Roman d'Alexandre y ajoute Grigois, Grijois, Griois.

làh GRIGOU, GRÉGOIRE, FRONTIN.

Ricliaid Cœur-de-Lion avait construil en 1190 un château fort du sein duquel il se proposait de faire des incursions sur les Grecs, et qu'il appela par ce motif le château de Mate-Grifons (Du Gange, sous Griffones). En sorte qu'on pourrait traduire le vers de Juvénal :

Grœculus esuriens ad cœlutn, jusseris, ibit...

Un Griffon faméligae

Ira, quand vous voudrez, prendre la lune aux dents.

OU même « un Grigou famélique », car Grigou est une autre forme méprisante du même mot, très voisine de grigois ou de grégeois, qui nous reste encore dans/e« grégeois. Grigou, c'est toujours le Grœculus esuriens, et par métonymie un avare, un pince-maille, un gueux sordide.

Grigois fait penser à Grigoire, ancienne forme de Grégoire. Le rapport de ce nom à grœcari n'aura-t-il pas contrihiié à le faire choisir pour le type idéal du buveur? Un dévot à saint Gris doit naturellement s'appeler Grigoire. Et puis l'avantage de rimer à boire.

Il y aurait des recherches à faire sur ces sortes de noms. Le Frontin de la comédie, le valet aux expédiens, est peut-être par allusion aux Stratagèmes de Frontin? Il faudrait savoir quel auteur dramatique s'est le premier avisé de ce nom. La première édition des Froittini sti'atageniata est de 1670.

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