CHAPITRE X
Objections sur poltron et fleur d'orange. — Réponse. — Picard. — Giffe ou giflle; giffer ou giffler.
a Altkircb (Haut-Rhin), 5 février 1853.
» Monsieur le Directeur de h Illustration^
» Permettez à un de vos lecteurs de vous soumettre quelques observations au sujet des intéressans articles intitulés Problèmes philologiques , que vous avez eu l'heureuse idée d'introduire depuis quelque tems dans vos colonnes.
» M. F. Génin, dont tout le monde se plaît à reconnaître la compétence en matière de philologie, combat, dans le numéro du 22 janvier, l'opinion émise par Saumaise sur l'étymologie du mot poltron [pollex trwicatus). Cette explication ne pourrait-elle pas être la véritable , malgré les excentricités de l'illustre grammairien, malgré le cx{ro) Dk{ta) yEK{mibus) spirituellement cité par l'auteur de l'article? On trouve dans le Dictionnaire de R'rchelet l'explication suivante du moi poltron, dans une de ses acceptions particulières. Je cite textuellement :
« Poltron [avis à pollice trunco). En termes de laii- » connerie, il se dit d'un oiseau de proye auquel on a » coupé les ongles des pouces , qui sont les ongles de I. 13
146 QUESTION SUR FLEUR d'oRANGE.
» derrière, pour lui ôter le courage, et empêcher qu'il » ne vole le gros gibier. »
» Bien que l'on ne puisse prétendre que les amateurs de chasse au faucon soient des grammairiens et des étymologistes infaillibles , ce fait indique néanmoins que le mot en litige a été employé à une époque assez reculée avec le sens que lui attribue Saumaise. En tout cas, on ne saurait appliquer en aucune manière à l'oiseau poltron l'étymologie proposée par M. Génin. Faut-il donc supposer, ce qui est peu probable , que, dans le sens général du moi, poltron dérive de />OM/^re, et que, dans une application particulière , ce même mot ait une racine différente ?
» Dans le numéro du 29 janvier, M. Génin donne de l'expression fleur d'oranije une explication^ sinon contradictoire, du moins peu en harmonie avec la manière dont il traite la même question dans son ouvrage sur les Variations du langage français depuis le douzième siècle.
» La solution qu'il donne dans cet ouvrage reposa plus spécialement sur le sens du mot fleur; dans l'article de Y Illustration , elle porte sur le mot orange. Voici du reste quelques extraits de l'article spécial consacré par M. Génin à la locution fleur d'orange (chap. 7, § 1"). (Ici notre correspondant transcrit ce paragraphe, qu'il est inutile de reproduire.)
» Il semble résulter de toutes ces citations et explications que M. Génin adopte l'expression fleur d'orange comme signifiant eau de senteur d'oratige {fleur raas-
FAUCON APOLTRONI. 147
culin, pour senteur); tandis que la solution du problème, dans \ Illustration , porte dans son entier sur l'emploi à' orange àdiXiS le sens ^oranger. (Explication à laquelle il fait seulement allusion , et qu'il ne fait qu'effleurer dans l'ouvrage cité, sans s'y arrêter davantage.) Ne pourrait-on pas faire remarquer encore, au sujet de Xeau de fleur ou senteur d'orange, que la difficulté ne serait que tournée et éludée , puisque cette eau se fait , non pas avec le fruit , mais avec la fleur de l'oranger? Tout en déclarant notre insuffisance dans une pareille question, nous demandons à M. Génin une solution plus précise : conserve-t-il sa première explication, ou bien s'arrêtet-il à la seconde, ou bien encore veut-il les combiner? C'est ce qui ne ressort nullement de son dernier article. Nous espérons quelque chose de plus explicite.
» Veuillez , monsieur, excuser la longueur de cette lettre, et agréer, etc. » A. K.
RÉPONSE
« L'objection tirée d'un terme de fauconnerie contre mon étymologie àe poltron (voy. pages 85, 86) n'a rien d'embarrassant, car cette étymologie s'applique de la façon la plus naturelle à \ oiseau poltron. Que signifie en italien poltrone? Paresseux. En français? Ombrageux , prompt à fuir devant l'apparence du danger. Qu'était-ce que le faucon apoltroni? Un faucon rendu paresseux, fuyant devant la proie capable de livrer combat. Ce sont les caractères du jeune cheval : le faucon a été rendu semblable à un petit poulain quant au courage et au travail, apoltroni. Maintenant on
148 FAUCON APOLTRONI.
apoltronisait l'oiseau (c'est le mot technique) en lui rognant l'ongle du pouce, et de cette coïncidence mots fortuite, notre correspondant fait l'occasion d'un retour à l'élymologie de Saumaiso, pollex truncatm. La diflerence qui nous sépare se réduit à ceci : il se reporte à la cause, et je me reporte à l'effet. Mais il ne faut pas dire que mon étymologie « ne saurait s'appliquer en aucune manière à l'oiseau poltron ». Dites, si vous voulez, que l'autre étymologie, celle qui procède de la cause, vous plaît mieux que celle qui se rattache à l'effet; qu'elle vous paraît plus vraisemblahle. C'est affaire de goût : on n'en peut disputer.
» Mais je répliquerai : Prenez garde ! si le vrai n'est pas toujours vraisemblable, il arrive encore plus souvent que le vraisemblable ne soit pas vrai. Et puis la vraisemblance change suivant la vue et le point de vue du spectateur. Comment se fait-il que d'un sobriquet donné aux conscrits mutilés volontairement, et qui devait être si commun , puisqu'il a fallu une loi pour arrêter cet abus ; comment se fait-il que , de ce mot populaire latin qui serait resté dans la langue française, Saumaise ne puisse apporter un seul exemple i* qu'il en soit réduit à une simple conjecture, laquelle vous paraît, comme à lui, vraisemblable, et me paraît, à moi, plus qu'invraisemblable ?
» Voulez-vous, monsieur et honorable correspondant, me ramener vers votre sentiment, et possible m'y convertir? Je vous en dirai le moyen.
» Le peuple qui fait sa langue n'invente pas un procédé
FLEUR d'orange. PICARD. Iâ9
pour s'en servir une fois, et le laisser là : il est trop sagement économe. Eh bien, indiquez-moi (je ne suis pas exigeant !) un mot, un seul, formé, comme Saumaise et vous croyez que Ta èlé poltron, des premières syllabes réunies de plusieurs mots ; je vous promets alors... que je tacherai de croire kpollex truncatus.
» Passons à la fleur d'orange.
» Oui, dans mes Recherches sur les variations de la langue française, rédigées en 1845, j'indiquais une double étymologie ; j'hésitais entre le fleur (la senteur) et l'orange , nom de l'arbre aussi bien que du fruit. Aujourd'hui je n'hésite plus : la première explication peut encore être vraisemblable ; la seconde, à mes yeux, est la seule véritable. D'où me vient cette conviction ? De ce que, depuis 1845, j'ai trouvé de nouveaux exemples d'une dénomination unique pour un arbre et pour son fruit. De mes deux conjectures, l'une est restée conjecture, l'autre est devenue certitude. Mal vit qui ne s'amende, dit le vieux Régnier. Je me suis amendé, et j'engage chacun à en faire aulant quand il pourra.
» Je ne veux pas clore cette réponse sans rémercier mon correspondant inconnu de.l'opinion flatteuse qu'il a la bonté d'exprimer sur mes travaux. »
T Picard. — Quelle est l'origine de ce nom? Nous commencerons par l'opinion la plus récemment émise : c'est celle du savant éditeur de \nClmnson d'Antioche (18/18), à propos de ce vers :
Li dus de Normendie, et Normeat, et Poier. I. 13.
150 PICARDS, POIERS.
« Poier, les habitans du pays de Poix, et de tout ce » qu'on a depuis appelé Picardie ; peut-être les Poicars » au lieu des Poiers. Voilà une nouvelle étymologie. Si D Orderic Vital appelle le château de Poix castrum de » Pice , pourquoi de Pica les écoliers n'auraient-ils pas » fait Picardi ? » {Chanson d'Antioche, I, 5.)
Pourquoi? Parce qu'il n'y a jamais eu d'écoliers capables de rattacher l'ablatif ^zce au nominatif /î/c«; de confondre jd/j:^, la poix, avec pica, la pie, et la troisième déclinaison avec la première.
« Voilà une nouvelle étymologie.... » Pas si nouvelle puisque l'abbé Valart, mort en février 1781, l'avait déjà proposée à l'Académie d'Amiens, dont il était membre. Seulement l'abbé Valart , excellent latiniste , ne s'appuyait pas sur le castrum de Pice d'Orderic Vital, mais sur le substantif pica y qu'il supposait le nom latin de Poix, tandis que ce nom était réellement Pix, ou, si l'on en croit Trévoux , Pisce. L'étymologie de l'abbé Valart était fausse, et ce que M. Paulin Paris y a introduit de neuf ne l'a pas rendue plus vraie.
Sur la question souvent agitée de l'origine du nom des Picards, Du Gange ne se prononce pas; il fait seulement observer que les Picards , sous la domination romaine et môme fort au delà, ne paraissent pas avoir formé un pays distinct dans le Belgium , et dont les habitans aient porté un nom particulier. Le premier point à démêler, selon lui , serait donc la date la plus reculée où l'on voit ce nom apparaître.
Nousrépondrons par quelques lignes empruntées à
PICARDS. iSi
un bon travail archéologique trop peu connu : — « Des » auteurs modernes, dit M. l'abbé Decagny, avancent » qu'il n'est question de Picard et de Picardie que » depuis le xiii* siècle, et cependant l'abbé Carlier, dans » sa dissertation couronnée par l'Académie d'Amiens , » 1752, cite le moi Picard pour la première fois dans » un acte de 1025.
j> Il faut avouer néanmoins que ce mot ne fut bien » en vogue que dans le xiir siècle, et surtout depuis » la division que fit l'université de la Picardie d'avec » les autres provinces (1). »
Fauchet, Papyre Masson et quelques autres à leur suite, veulent que les Picards aient tiré leur nom des piques qu'ils auraient maniées avec une dextérité particulière : c'est une supposition faite pour le besoin de la cause et qui n'a d'autre appui que les deux tiers d'un vers de Lucain :
Longisque levés Saessones in armis.
« Et les Soissonnais si lestes malgré leurs longues armes. »
Il n'y a pas là de quoi baptiser une province.
(1) L'arrondissement de Péronne, ou Recherches sur les villes, bourgs, villages et hameaux qui le composent, par M. Paul Decaguy, curé d'Eanemain, de la Société des antiquaires de Picardie, 18*4, p. 7.
Les quatre nations de la faculté des arts étaient : la nation de France, celle de Picardie, celle de Normandie et celle d'Angleterre. Elles sont ainsi désignées dans une charte de 1266. (Voyez Du Gange,
sous PlCARDlA.)