FKIMAS KMPLOYÉ JADIS DANS LE SENS FIGURÉ
l'autre langue, le sens s'est modifié de gosier à mine y du physique au moral : ce n'est pas merveille. Frume^ frime, frimouse : une vilaine frimouse.
La preuve de ce passage du sens propre au sens figuré, c'est que frimas, une autre forme altérée de frime, aujourd'hui consacrée exclusivement à un objet matériel, s'est employé jadis dans le sens figuré :
Hau ! Wattville, pour le frimas Faites venir Trere Thomas Tantost, qui me conressera.
(Patelin.)
« Holà, Watteville, faites venir le père Thomas, qui me confessera pour la frime. »
Voilà un exemple de frimas pour mine^ en attendant que vous en trouviez un de frime pour gelée ou verglas.
Mais les frimas de l'hiver? — Hé bien, ce sont tous les phénomènes atmosphériques par où le ciel nous déclare sa mauvaise humeur, nous fait la mine : pluie» neige, vent, gelée, etc. Les noirs frimas sont blancs ou sans couleur; mais ce qui est noir, métaphorique* ment parlant, c'est la frume. Ne dit-on pas encore faire grise mine à quelqu'un ; une mine sombre, rem* brunie, etc., etc.
Par conséquent, au lieu que la frime, dans son acception propre et primitive, soit du verglas, c'est au contraire le verglas qui est une frime au seris figuré, et même par une figure très-hardie.
Mais comme les Latins disaient cœli fûcies^ nos
28 EXPLICATION hNGÉNlEUSE OË DÉBAUCHER.
pères, leurs élèves, ont élé conduits naturellement à prêter une frime au ciel.
J'insisle sur la nécessité . d*Qxiger des exemples : les exemples sont Tunique frein des étymologistes , qui, délivrés de ce salutaire contre-poids, s'emportent dans les nuages à la poursuite de chimères colorées; et le bon public ne manque pas d'admirer ce vaste essor d'érudition. Mais les exemples les rattachent, quoi qu'ils en aient, au bon sens et à la réalité des choses :
C'est le balancier qui vous gène, Mais qui Tait votre sûreté.
€ L'explication du mot débaucher n'est pas moins ingénieuse, » dit l'article du Moniteur, qui est un article de foi, en ce sens qu'il accepte les yeux fermés toutes les explications de son livre. — « L'ancien mot » bau^he signifie boutique ou atelier... » (Où prenezvous cela, s'il vous plaît? « .... De là embaucher, » engager un commis pour une boutique, admettre un » ouvrier dans un atelier. Débaucher est le contraire. » M. Delâtre fait venir bauche de l'allemand balken, » une poutre, et par extension une construction quelle conque. »
En vérité, c'est une extension un peu trop étendue. Balkeriy une poutre, une bauche, donc une boutique ! J'ajouterai : donc un palais, une grange, un vaisseau, une potence, et même la guillotine, car tout cela emploie des poutres. Ah! s'il lui avait fallu pro-
CK QIE (:*KST Qt'E PI-: LA BAl'CHE. 29
(luire des exemples au bout de ces belles assertions, M. Delâlre les eût sans doute laissées à Huet et à Ménage.
Une bavjche^ en latin du moyen âge batica^ est une sorte de tuile ou d'ardoise de bois, ce qu'on appelle en Lorraine essandre ou ancelle; ailleurs des essatùx, du bardeau, etc. Quiconque a un peu voyagé a remarqué, surtout dans nos provinces de l'Est, des maisons cou* vertes et souvent aussi habillées de la sorte du côté exposé au vent de la pluie. Ce genre de toiture, ce revêtement, cette boiserie en feuilles, cela s'appelle dans le Dictionnaire de l'Académie, du bardeau; cela s'appelait du tems de nos pères de la bàuche, dans la bouche des Picards de la bauque. La racine n'est pas l'allemand balken^ mais tout uniment le français bois^ qu'on prononçait, comme fait encore le patois, dubos^ témoin les noms propres Dubos^ Dubochet^ Boquety Dubosquet, Boquillon, etc.
Dans Baudouin de Sebourg, les fossés de la ville d'Orbrie sont comblés par les chrétiens assiégeans
Qui d'arbres et de haus ont chez fossés emplis.
Des exemples de bauche? en voici :
« L esglise Nostre-Dame et de tous Sainz qui jadis » fut apelée Panthéon , fist couvrir de bauche. » (Chroniques de Saint-Denis, V, chap. 17.)
« Nous li devons livrer et amener tout mairien sur > le lîu, hormis pel, latte, verge et bauke. » {Charte de 1301, Du Cakgb, sous Baudatuh.)
SO BArCHRR, EMBAUCHER, DÉBAUCHER.
Le nom propre Baychart signifie ud ciiarpentier de hauche.
Les embauchoirs sont des bos qui se placent en ou dans^ — sous-enlendu les boftes. Les gens qui préfèrent embauchoirs sont déterminés parce qu'ils connaissent la racine bouche et ne connaissent pas la racine bos. L'Académie a raison d'admettre embctuchoir ^ mais je crois qu'elle a tort de permettre embouchoir comme synonyme. Quel rapport y a-t-il entre un embouchoir de cor ou de pipe et des embouchoirs de bottes ?
Baueher^ revêtir de bouche.
Embaucher^ faire entrer dans la bouche.
Débaucher^ en faire sortir.
Rien de plus régulier à l'œil que cette bouche. Quand l'exlrémité de chaque essandre est arrondie, l'ensemble présente l'aspect d'une peau de serpent ou d'un poisson couvert d'écaillés. Après avoir établi le sens propre, il serait superflu de montrer Tanalogie du sens figuré. Le vent débauche une ardoise de votre toil ; le maître ouvrier embauche un compagnon pour remplir un vide dans son monde.
Ébaucher^ tirer un ouvrage du bloc, dégager l'image et^fèrmée dans un tronc d'arbre. Mais ébaucher est moderne : nos pères se servaient de débaucher pour signifier sculpter^ mot barbare, atroce, révoltant, qui n'a pu être forgé qu'au xvi« siècle, après le bouleversement et Foubli de toutes les règles du parler français. — 9 In quo saline est dbboyschatus unus draeo. >
BOUQUIN. Si
— «Sur laquelle salière on voit un dragon sculpté, débauché, » (Texte de D. Martotne, cité par Du Cange, seus Debotsghatus.)
Après cela, est-il encore possible de douter que toute cette lignée sorte de la racine bois ?
La poutre allemande, balken^ n'a donc rien à faire ici : le dénouement ne réclamait pas Tintervention du germanisme; ce qui n'empêche pas la justesse de la réflexion qui suit :
fl Le peuple donc e^t un grand poôte, et les langues, » qui sont un de ses chefs-d'œuvre, attestent la jus- » tesse de son coup d'œil et la richesse de son imagi-* I nation. Le peuple anime tout ce qu'il voit; il donne » à tout un corps et une âme. »
Tout cela est très-vrai, mais l'étymologie qui l'amène est fausse. Un bachelier du tems de la scolastique dirait ici : « Nego majorem, concedo comequentiam. » C'était un affront dans l'école, aussi ajoutait-on la formule : « salva revereniia, » sauf votre respect. Je l'ajoute donc.
Un des correspondans de Y Illustration m'avait dans le temps offert de faire venir bouquin et bouquiniste de l'anglais book^ un livre. La proposition paraissait assez avantageuse ; je l'ai refusée toutefois, et j'en ai regret, en présence de l'étymologie que nous impose ce même article, sous l'autorité majestueuse des lan-, gués indo-européennes.
« Prenez pour exemple, nous dit-on, l'anglais^ou^A,
32 BOL'QtlN, DU 6E<IHA7IIQIR BIKGKN.
h branche. Assurément ce mol-là n'existe pas dans la » langue française. Que signifie bough? il signifie ce » qui ploie, ce qui est flexible; il vient du germanique » biegen, courber. Or, ce verbe nous a donné cinq ou » six mots, entre autres boucle^ ce qui est recourbé; » bouquin, ce qui est plié, livre. »
Admettons un moment qu'un livre soit plié comme une branche d'arbre, la ressemblance n'est pas saisis* santé, mais je veux m'en contenter; à ce compte, un livre tout neuf est donc un bouquin? car il n'est pas plié diiTéremmenl, et tout ce qui se plie aurait droit de s'appeler un bouquin : une table, un mouchoir, un arc, le bras, la jambe, etc., etc., bouquins, bouquins, bouquins! Sans doute! ne vous Ta-t-on pas fait voir par raison démonstrative ! c'est le germanique biegen, courber.
Les logiciens disent qu'une bonne définition doit non-seulement convenir à l'objet défini, mais necon-^ venir qu'à lui. Ou peut dire la même chose d'une bonne étymologie. Si je définis le sang une liqueur rouge, je serai moqué des garçons marchands de vin. De quel droit, par quelle fantaisie, selon vous, auraiton appliqué le biegen au livre plutôt qu'à la table, plutôt qu'au mouchoir, à l'arc, au bras, à la jambe, enfin à tout objet qui se plie? Voilà ce que vous êtes tenu de nous dire, et de quoi vous ne vous mettez .nullement en peine.
Je risquerai une autre explication.
La demi-reliure est une invention de notre siècle
(>«IGINK DE BOUQIÎIN. 33
économe. Au lems jadis, on ne faisait que de belles et bonnes reliures pleines, en veau, basane, maroquin, etc.; c'est qu'alors les livres en valaient la peine et étaient estimés. Aujourd'hui les relieurs font cent cartonnages contre une seule reliure pleine, et par là seulement on pourrait juger de la situation des lettres dans l'opinion publique. Or, quand un de ces . anciens volumes, faisant partie d'une bibliothèque séculaire, était resté de longues années immobile et privé d'air sur son rayon, où la poussière combinée avec l'humidité avait fini par l'encrasser, le pénétrer, le ronger (sans compter les mites et autres malignes bêtes), il contractait une odeur forte analogue à celle d'un bouc ou bouquin {cornet à bouquin et non cornet àhouc)\ et de là est venu qu'un volume moisi qui sentait le bouquin s'est appelé par abréviation un ôomquin : car notez que ce vieux livre rhabillé de neuf ne s'appelle plus un bouquin, non plus qu'un volume d'impression récente, mais qui serait gâté, déchiré, dépenaillé; il y faut la vieillesse, la décomposition de la peau et l'odeur qui s'ensuit.
Cette origine n'a pas, j'en conviens, la noblesse du germanique, du sanscrit ni de l'indo-européen; mais, dame ! chacun ne peut donner que selon ses moyens, et la Providence est si bonne, qu'elle permet qu'on fasse des étymologies, ne sachant même que le français.
Book du moins, ce hook que j'ai rejeté, se prononçait Inmc^ tandis que bough se prononce hau. Il ne faut pas nous laisser duper par les yeux : il y a pour II. 3
3 A BOUCLE, «OUCLIEB»
roreille une certaine distance de bau à bouquin; or les idiomes^ quoi qu'on dise, ont été forgés par les langues pour les oreiHes, et non par les doigts pour les yeux. C'est ce qu'oublient toujours les savans.
Boucle ne vient pas davantage de l'anglais bougk , ni de l'allemand biegen^ mais du latin buccula sur lequel on a pratiqué l'éviscération dont j'ai marqué ailleurs le procédé : bi}c(c2/)la.
Que si vous vous imaginez que boucle dans l'aneien français ait signifié une boucle de soulier, de ceinture ou de culotte, vous êtes loin de compte! Détrompez-^ vous : b&ucle était cette pointe qui se dresse au centre de i'écu {seuitmi). L'usage de l'antiquité était de peindre à cette place une tête humaine, avec la bour cbe béante comme pour avaler l'ennemi. De èetie énorme bouche, appelée par antiphrase buecula^ houc^ chette, sortait cette pointe menaçante. En sorte que buccula a fini par désigner et la pointe et I'écu tout entier. Juvénal décrivant un trophée d'armes :
Lorica et fracta de casside buccula pendens.
, « Une cuirasse et un éou, un bouclier rattaobé § un casque brisé. »
Aussi, dans la langue de nos pères, bowliep q*^-il pas un substantif, mais un adjectif, épith^t^ or4i|asâre d'écu ; un eseu bouclier, c'est-^à-dire $cutum ^u^ulatum, un écu armé d'une pqinte centr$|le ; pnis pf^r abrégé, un bomlier, et le mot 4cu a disparu.
TJlOqBLB» TRIBOUIL, TRIBULA'f ION. 36
Ce qu'on appelle aujourd'hui ardillon et qui ressemble à cette pointe saillante au centre de Técu, voila ce qui a valu plus tard le nom de boucle à Tobjet que Içs Latins nommaient fibula. Prenez une de ces groli^es boucles ovales de ceintures de cuir; dressez l'ardillon, et vous aurez une image assez fidèle d'un escu bauélier^ ou à boucle^ ou à bouche^ puisque boucle a'est en somme autre cbose que le diminutif latin de bucca.
Mais consentir que boucle vienne de l'anglais bough parée qu'une boucle ressemble à une branche d'arbre, veto I
Faut-il lai$ser dire aussi que trouble vient de trUm- /m5, chardon, à preuve que la forme première àe trouble était triboil? Non; je n'y puis consentir. Certes, votre étymologie est très-poétique ; mais comme tout ce qui est vrai n'est pas toujours poétique, de même tout ce qui est poétique n'est pas nécessairement vrai.
Trouble vient de turba, dont Plante et Apulée ont employé les diminutifs turbula^ turbela. L'r a été transposée comme en des centaines d'autres mots, et appuyée derrière la consoime forte pour le soin de l'euphonie; mais l'orthographe tourble et tourbler^ qui dépose de l'origine du mot, n'était pas encore en désuétude au xiv* siècle :
El Gau trois el le» siens furent en gr«nt iourmçot Pour le tourble du teros qui dura longuement.
{Batidoum de Sebourg, I, p. 283.)
Dans un manuscrit do la Pénitence d'Adam, cité par
'Ml TROUBLR, TltlROUlL, TRIBULATION.
Du Caiige au mot Parturitio : — « Et quant le tems » de parturir ou d'enfanler approucha, elle (Eve) se » commença à tourbler. » — « Cœpit turbulari. »
Et turbulent? Le ferez-vous venir aussi de tribulus?
Dites-moi que tribuius a fait tribulations ah! ceci est une autre affaire. Tribulare, dans Galon (De re rusticâ), au propre, c'ost fouetter avec des orties; au figuré, affliger, .inquiéter. S'il y a qu^ilque poésie à avoir fait de tribulus, tribulare et tribulatio, ce mérite appartient aux vieux Romains et nullement aux vieux Français qui ont calqué tribouil et triboniller sur les formes latines.
Encore ne faut-il pas croire que tribouil, chez nous, ait jamais signifié un chardon; nos pères n'avaient emprunté que le sens métaphorique; voilà la vérité.
Mais cette vérité est fade, et il semblera toujours plus ingénieux de dire : Nous avons fait trouble avec le mot latin qui signifie chardon. C'est avec ces rapproôhemens qu'on se fait applaudir de la foule ; qu'importe alors qu'ils soient faux?
Veux-je insinuer par là que l'auteur a sacrifié la vérité au désir d'être applaudi? rien n'est plus éloigné de ma pensée. Non, non, l'on ne fait pas si bon marché de la vérité lorsqu'on a tant travaillé pour la chercher. Ainsi je suis convaincu de la parfaite sincérité de M. Delâtre; mais je crois aussi que lui-même tout le premier s'est laissé éblouir aux faux brillans de son étymologie.
UABACUEti. 37
Je reprends le Moniteur :
« Rabâcher parait à première vue un des mots les >plus difficiles à expliquer; cependant aucun n*est
> plus clair quand on sait décomposer ce mot dans
> ses éléments constitutifs, qui sont la particule re^
* et fl, et le primitif bâche. Cherchez bâche dans le
* premier dictionnaire venu, et vous aurez le sens
> de rabâcher. — « Bâche , dit l'Académie , sorte de
* cuvette où se rend l'eau puisée par une pompe aspi- » rante^ et où elle est reprise par d'autres pompes qui » ïélèvent de nouveau. » Ainsi rabâcher^ c'est pro- » prement puiser et repuiser sans cesse la même eau » dans une bâche; puis, métaphoriquement, sans cesse » les mêmes choses. »
Il y a des formules d'un effet infaillible : Ouvrez le premier dictionnaire venu... Vous êtes bien sûr que personne n'ouvrira aucun dictionnaire. Eh bien ! j'en ai ouvert plusieurs, et voici ce que j'ai constaté.
Bâche, cuvette hydraulique, ne se trouve pas dans le Dictionnaire de Trévoux, en six volumes in-folio (1 7A0);
Ni dans le Supplément publié en 1752;
Ni dans le grand Dictionnaire français-laUj^du P.Joubert (1732);
Ni dans l'Académie, édition de 1778 -,
Ni dans le Manuel-Lexique des mots dont la signification n'est pas familière à tout le monde (Didot, 1756);
Ni dans le Vocabulaire de Wailly (1803) ;
Ni dans le Yocabulnire portatif des mécaniques, par Cotte (1801) ;