CHAPITRE IV
Brocante. — Brocanter» brocantear. — « Argot, Utin» jargon. — Patois. — Malotru.
A Monsieur F. Génin.
«Metz, 1" octobre 1853.
» Monsieur, je lisais Fautre jour que Ménage mourut de chagrin de n'avoir pu découvrir l'étymologie du mot brocanteur, qu'il avait pourtant vu naître. Je serais bien marri que ma curiosité coûtât la vie à personne, et j'avcfue en même temps que j'ai grande envie de savoir l'étymologie de brocanteur. J'espère, monsieur, que vous pourrez nous la déterrer à meilleur marché que Ménage, lequel encore a fini par s'en passer.
» Dans cet espoir et en vous remerciant d'avance de la peine que vous aurez bien voulu prendre, etc.
» Dn de vos LECTEURS. » RÉPONSE.
Pour essayer de répondre à votre question, monsieur, examinons ensemble, je vous prie, les traits caractéristiques du brocantage.
Le brocanteur ne fait pas fabriquer; il n'achète pas dans les fabriques qui existent telle ou telle partie de marchandise d'une nature déterminée.
•s BROCANTER, BROCANTEUR*
Il achète au hasard, à droite, à gauche, d'individus qu'il ne connaît pas, qu'il ne reverra peut-être jamais, toute sorte d'objets déflorés par l'usage, imprévus, disparates, dont il tire ensuite le meilleur parti qu'il peut; car, de prix fine, il n'ett saurait être question chez lui. Chacun de ses marchés est un traité de gré à gré et débattu verbalement. Notez ce point. ^ Si vous voyez aujourd*hiii au brocâtiteur un magasin, une boutique, c'est un effet de la civilisation qui finit par tout agrandir et tout organiser; mais en principe, le brocanteur n'attend pas le chaland : il va le chercher; il va de maison en maison, comme l'ancienne marchande à la. toilette, offrir les objets qu'il suppose de nature à séduire les amateurs. C'est là llessence du brocantage, industrie cousine germaine de l'usure. Harpagon avec ses vieux luths de Bologne, ses trousmadame, ses jeux de l'oie et ses lézards empaillés, était un véritable brocanteur. Et madame la Ressource :
. &est tiae illastfe, au moinâ! et qui sait en sectet Couler adroitement un amoureux poulet, Habile en tous métiers, intrigante parfaite, Qui prête, vend, revend, brocarUe, troque, achète, Met à perfection un bymeo ébauché.
Vend son argent bien cher, marie à bon marché.
,. < Il fait bon avec elle,
Je vous en avertis : en bijoux et brillans,
En poche elle a toujours plus de vingt mille fi-ancs !
(£6/(i«Mr,y^2.) Voilà l'ancien type du genre, le type priiailif.
BROCANtEtt, BROCANTEUR. ÔS
A pl'éseftt, ferme* Regnard et ouvrez Da Cange; allés àt) mot AbrocaMentum t fe C'est dti totiitnerce • d'objets de toute espèce achetés en dehors du marché » public et revendus en détail. » — On ne peut mieux définir le brocantage.
Transportez-vous au mot Abrocator. Abrocator^st un intermédiaire, un courtier qui s'abouche avec les deux parties et les amène à conclure. Du Gange renvoie AU mot ABBOCÀtio comme étant de la même famille, et il a traduit abrocamentum par l'italien abboccd" mentOy aboudiement. il est clair, d'après cela, que Du Catige ne considère pas IV d' abrocamentum et à*abrocator (1) comme appartenant à la racine de ces mots; elle y est parasite, adventice, attirée par l'euphotiie, pOlir tnieux faire saillir la consonne prétédèhte. Les exemples ne manquent pas : Fronde, dé FtJNDA; -^ trésor, de thésaurus; — ckartre, de èkMk (2); )7ialingtey de maliginosus ; — de rëgestum, registre^ etc. (3).
(1) Da Gange donne aussi la forme ahboccator.
(S) Il faut dit tia«tt«r deux racines, comme delà seui de ehartrt: eêrta et carcer. Du second l'on fit primitivement charcret et par cer<^ raption, confusion du c et du t,'ckartrei Tenir en ahartre privée^ tu frrlMfo eareere. -^ L'école des Chartres, c'est la raauvaUe forme et celle ^ue veut faire prévaloir TAcadémie. L'école des charle$i c'eit la ferme adoptée par celte école même; Cependant les uns et le» autres disent chartrier*
(9) A est encore adventice dans poutre, qui vient da 4atiii postis (poste, poute, poutre, poteau, poutrelle), et dans patrouUtef patromUer^ dent la racine est patte. Patrouiller ^ c'est toucher et retoueher avec les pattes ; c'est agiter «es pattes , patauger. La forme est fréquent*-