CHARLATAN. BATELEUR
de ritalien darlare, babiller, Jaser, étourdir de son caquet, blaguer (passez-moi le mot) ; imposez la loi du silence à un charlatan, il n*y a plus de charlatan.
M. Paulin Paris fait venir charlatan de chcdan^ sorte de bateau, nacelle, qu'il si^ rencontré deux fois écrit avec une r, charlan,
< Nous n'hésitons pas, dit le savant académicien, » à y reconnaître (dans chalan) l'origine d'une autre » expression qui jusqu'à présent avait bien donné de » l'occupation aux étymologistes. Charlatan en est > dérivé, comme bateleur de bateau. L'analogie est » même ici trop frappante pour avoir besoin d'être » démontrée. » (Les Man. français de la BibL du roiy m, 160.)
Nous n'hésitons pas! C'est votre droit de savant officiel, mais en vérité il serait bien utile d'hésiter quelquefois. Pour ma part, je ne saisis pas l'analogie frappante qui se trouve entre un bateau et un char* latan. Mais je devine l'enclouûre : c'est le mot bateleur qui a dupé M. P. Paris. M. P. Paris croit que bateleur vient de bateau. Il s'est dit : Bateau, bateleur, ergd chalan, charlatan, et il n'a pas hésité. Faut-il donc apprendre... non! rappeler à M. P. Paris que ces petits meubles à l'usage des escamoteurs, appelés aujourd'hui des gobelets j s'appelaient au xiv* et au xv* siècle des basteaux; qu'on disait alors faire les basteaux^ jouer des bastedux ? — Jongleur ou faiseur de basteaux, — « Tous lesquels basteleurs fussent venus • » en la ville de Saint-Moris-sur-Vigenne pour jouer II. 5
66 bHocaAte.
I des bastÉoalx. » [Lettres de rémiss, de l4Ô9) (1). M. P. PaH§ â Confondu les bateliers et les bastelèurÈ. Sur cette première illusion, il en élève une seconde, et il s'autorise de Viiné ël dô Tautre pour gourniarider CàtëpiH, Mëhage et le père Labbe, qui n'ont pas su faire venir charlatan de chalan ou thartàh ! les ignorâhs! Il est Vrai que, dans un autre ehdroit, lé itiêhae sâfàtit il'à fias hésité ndH plus â dériver thàrlatàn dé Mfccftto^, tk-btripélir (à de (Ju'il dit) (2). Cette absence â'Hésitatl6A de IH part du ^piHtuél acadéitiiciéi) eil àbhnerft faébe§sâifeitient beâliKdup à ses lecteurs : t Devine^ Si lu jpeiii, et bhoisis, si tu Tôsés ! »
Jfe eibs eêt éplsbdë, et je revi6n§ aux bi-bëàhlëiits, d'où les bateleurs et les charlatans m'ont UH pèU détoUfhé.
NI les pères de trévblix, hi teUt. Didot, danfe \%\Xf QSih|)iefhëiit dQ Dictionnaire de l'Académie, hi Mt ffdpôlébh Llinflaié, H'bht accueilli le substantif brôcaiU^, âti te 9fbèmtè. ié suis donc obligé, t3bat- (Ju'ttrt ne ttiè §§Oj^|eHhë pas dé l'inventer, de prendre ràrlidë bel (jUêl dd Sidionnatre des e±prièssioAs iii'cî\iti^s :
k BRocA^fE. tous les oiivriéfs appellent imprt^l^i Iheht trùeantè uh ouvrage ihttttendii fet dé peu de t Valéttr tju'ils font pour leur cbnipte, pehdatil IfeS i hëUrê§ de repos et sahs nuire â l'ihlérèt Ad ttiaîtt-è » qui |»¥fe lëiir jbUf née : ^ Cei ouvrA^e mH ^'ûhè
|1 ) bu tiXIfefi, ïoàs %Xèfms%.
(2) Berteans gram piû^ p. 88.
BROCANTE, BROCANTAGK. 67
> BROCANTE. --^ Il a fmt une brocantk qui lui a valu * trois tivtes.,.
> On appelle encore brocante utt petit marché. Je % n*Ai eu^ je n*ai fait, dira un marchand, que deux ou » trois petites brocantes aujourd'hui. Dans ce sens on le » dérive de brocanter ^ brocanteur, qui sont français. »
Rien n*est excellent comme le langage du peuple pour mettre sur la voie des véritables origines. Dégâ»geons de cet article le trait essentiel. La broCùMê^ terme technique des ouvriers, est donc un ouvragé fait irrégulièrement, en dehors des heures du travail payé* par le patron, un ouvrage qui n'ira pas dans la boutique, maïs que Touvrier vendra de gré à gré, pour son propre compte, quand il pourra, quand il en tH)uvera l'occasion, en l'offrant à celui-ci, à celui-là; c'est toujours le sens dH abrocamentum. Le brocantagt est l'induitrie favorite des juifs, et c'est précisément cette incertitude de Torigine et de la valeur vraie des mar*' chàndîses brocantées qui jette une défaveur sur cette profession bâtarde , et attache une nuance de mépris aux expressions brocante^ brocanter^ brocantage j éroconteur.
Le colporteur tie subit pas ce mépris, pourquoi? Parce qu'il exerce franchement une profession loyale, reconnue V patentée* Ce n'est pas l'importance ou la modestie du métier, c'est l'honnêteté qui en déter*^ mine Testirtie* Sur quoi il y a lieu d'admirer la délica*» lesse qui préside à l'établissement de ces nuances dont notre ImgM «st pMrti^.
rt8 PLAISANTE ÉTYMOLOGIE DE BROCANTEUR.
En termes d*argot, une brocante est une bague (1). La raison se comprend toute seule. « Ces obscurs brillons » de M. Toutabas, « qui vont de doigts en doigts tous les jours circulansi>j autant de brocantes; le rubis des iles Philippines, dont Camille fil un troc si galant avec Gil Blas, brocante^ pure brocante! Valère, mettant en gage le portrait d'Angélique chez M"' la Ressource , a fait de ce don de l'amour une brocante. Quel avilissement ! On conçoit Findignation de Nérine :
S*il met votre portrait ainsi chez Tusarier
Étant encore amant, il vous vendra, madame,
A beaux deniers comptans, quand vous serez sa femme !
C'est une langue sinon très-claire, au moins trèsphilosophique que l'argot ; nous en dirons tout à l'heure quelque chose.
Le Duchal fait venir brocanteur du latin recantare^ se dédire , parce que , dit-il , les brocanteurs avaient vingt-quatre heures pour se dédire de leur marché. Voilà une plaisante étymologie ! Où cette règle des vingt-quatre heures est-elle écrite ? A moins que ce ne soit dans Aristote, au chapitre des brocanteurs, qui suit le fameux chapitre des chapeaux ? De plus, où prend Le Duchat que recantare ait jamais signifié se dédire ? Il le prend sous son bonnet. Non , le motif réel de Le Duchat, qu'il n'ose pas avouer, ce qui lui a suggéré cette belle étymologie , c'est que la syllabe cant est
(i) Dictionnaire de Targot, à la suite du podme de Ca/rtoiache.
RÉSERVE À l'égard DE MÉNAGE. 69
commune à recantare et à brocanter (toujours l'histoire de bateau et bateleur). Voilà la vérité; je le défie de produire une autre raison.
M. Napoléon Landais va chercher broque^ ancienne prononciation de broche^ attendu que les brocanteurs étalent leur marchandise sur des broches ou tringles de bois. Mais les épiciers aussi étalent leurs chandelles sur des broches, et les charcutiers leurs andouilles et leurs saucissons. D'où vient alors que les épiciers et les charcutiers ne s'appellent pas des brocanteurs ?
Et les rôtisseurs, donc,' qui ne font qu'embrocher? A ce compte, ils seraient les premiers brocanteurs du monde !
Ménage mourut à soixante et dix-neuf ans. Si le chagrin de n'avoir pu trouver l'étymologie de brocanteur abrégea ses jours, c'est bien le cas de dire que la mort a toujours des excuses. Mais c'est un conte : Ménage n'était pas homme à tomber dans le désespoir pour une étymologie : on peut dire qu'il en a dompté de plus rebelles que celle-là. Pour assouvir sa passion, il prenait tout ce qui lui tombait sous la main, et quand il ne trouvait rien, il inventait. C'est le moyen de ne jamais rester court, et personne ne l'a pratiqué avec plus de licence que l'auteur du Dictionnaire des origines de la langue française. Il a laissé en cet art d'illustres élèves.