PATOIS
Ragot qu'au chapitre 8, et occasionnellement au sujet de Tailleboudin, élève dudit Ragot. De ce chapitre même je tire un argument contre Tétymologie de Le Duchat ; en effet on y lit, à propos de l'organisation des gueux et des faux malades, estropiés, contrefaits : « Et ceux-là envoyons pour voir le monde, pour ap- > prendre ; par lesquels nous mandons de ville en ville • (le tout en nostre jargm) ce que savons de nou- » veau. » •
En nostre jargon ; si dès lors le mot argot eût existé, c'était le cas ou jamais de s'en servir, surtout pour un disciple admirateur et successeur de Ragot ! Au lieu de cela, Tailleboudin emploie l'ancien moi jargon. J'en conclus que la proposition de Le Duchat n'est qu^une rêverie, fondée sur un rapprochement ingénieux peut-être, mais résultant d'un pur effet du hasard.
Au reste , j'ai fidèlement rapporté toutes les pièces du procès : le lecteur jugera.
^ Patois. — Dans mon introduction à la farce de Patelin, j'ai conjecturé que ce mot pouvait être contracté depatelinois : mieux éclairé, je reviens sur cette erreur.
Patois était en usage dès le milieu du xv* siècle. Dans les Cent Nouvelles nouvelles , écrites certainement entre 1456 et 1461 , le mot patois se rencontre déjà : c Et les servoit grandement en son patois à ce » disner. » (20* nouv.)
78 PATROiS, PRAT0I8, PATOIS.
Il paraît ici dans racception qu'il a de nos jours, et qui emporte une idée de moquerie et de mauvais langage.
Mais ce sens est dégénéré» Patois est employé dans sa forme et son acceplioti primitives par Brutietto Latini^ au milieu du xiiie siècle. C'est ail début de son Trésor: « Et s'aucuns demande por coi chis livres % est escris en romans, selonc le patois de France i » puisque noz somes Yialiensi je dirai que c'est por » Il raysons.... »
M. Michelant s à qui je suis redevable de cette indication ^ a consulté dix-neuf manuscrits pour constater la vraie leçon de ce passage. Il en a trouvé sept donnant patois^ patrois^ pratois ^ et douze qUi substituent langue ^ langage^ par léure^ raison de France. Ceux-ci sont manifestement rajeunis. La leçon patrois, qui est la botine, nous livre l'étymologie du mot : c'est j»rt^rtMS, seuft- en tendu sermo^ discours ou langage patrois ^ c'est-à-dire du pays particulier, de la patrie ; par metathèse pratois, et en laissant tomber Vr, patois.
Il est à noter que cette terminaison ois appartient à Uhe (classe hombheuse d'adjectifs dont beaucoup s'emploient substantivement, c'est-à-dire avec ellipse dii substantif. Tels sont hongrois, françois, tufxois^ grégeois y angloisy chinois; le peuple souriquois datas La Fontàihe ; dâtts Rabelais, le patelindis , le lûrittrnm> (langage de Pàteli», du pays des lahtériies) ; danis EutrApel , le eorniiiois, la langue des tiorneîUes.
OiÈy dutts tous ces mots , paraît une forme càhjtièê sur la finale osus^ du latin. Le français l^àurhit ï^dtfiisé
MALOtRÛ. /9
pour représenter les différentes terminaisons latines en us^ tus^ iensis, etc.
T Malotru. — Ce mot a passé par plusieurs vicissitudes d'orthographe : malostru, malotru^ malautru^ malausiru. Cette dernière est la plus voisine de l*étymologie, qui est iflâlë et ûstrum^ ou plutôt maie et fl5^ro5W5, employé dans le même sens par Sidoine Apollinaire. Ce mot se retrouve dans la langue d'oc sous la forme astruc , qui est aussi un nom propre ; mais a&truc est celui qui a les astres favorables, qui est né sous une heureuse planète ; mal astruc ou malaustru est le contraire. Observez que nous avons en français le composé désastreïiâs y et que nous màtiqùons du si[h{)té. BéaUët)li{) d'adjëtîtifs sont dans le même cas. Ainsi, dans son origine^ malotru n'emporte qu'une idée de malheur et de t^ômpassioti ; hiàls, par une pente qui ne fait pas trop d*honneur à l'espèce humaine, on glisse facilement de la compassion au mépris. Montaigne emploie malotru dans sa véritable et primitive aifeèption. Lies mères, dît-il, sont mauvaises apprécîatfièes dû mérite de leurs enfans : « Communément oiî k fes void s'addonner aux plus foibles et malostrus^ ï bù à fceulx, si elles ett ont, qui leur pendent encore, i au 6xA. )>
Dans la Satire Ménippée , il signifie à la fois utt hôftime ttiâlhéureux et de la dernière classe du peuple : * Le sort ne totnba isur aUeiiti d'eux, ains stir uh pauVrè » Veàidûirû Yftèftëlir d'âsne. »
80 l*àbbé malotru.
Scarron emploie encore malotru dans sen acception précise et étymologique :
Parbleu, bon ! Je vay par les mes Mais je n'y vay pas de mon chef Ni de mes pieds, qui par inécbef Sont parties très malotrwi !
{Le Chemin du Marais au faubourg Saint-Germain.)
Malotrues, qui ressentent la mauvaise influence des astres , étant paralysées.
Mais , dès le xiv* siècle, on trouve ce mot pris dans un sens général, comme injure; tant il est vrai que de tout tems le malheur a été imputé à vice.
Baaduins fiert et frappe as garcbons mdlostrus.
[Baudouin de Sehourg, I, p. 197.)
Dont jura dame Dieu qui en crois fat pendus Qu'ainsi n'escapera li prestres malostrus.
Yo ribaut malostrus sera pendut an vent.
(/Wd., I, 198, 199.)
Au xvn* siècle, l'abbé de Saint-Martin, de Gaen, aussi difforme de sa personne que bizarre dans ses idées et sa conduite, était célèbre sous le nom de Tabbé Malotru. Son nom avait fini par disparaître dans ce sobriquet imposé par le peuple. Le Furetieriana et le Menagiana sont pleins de ses ridicules et de ses originalités. Il couchait sur une espèce de four de briques ; il avait inventé pour son usage cette espèce de charrette à bras connue sous le nom de brouette ou vincA-
L*ÂBBÉ MALOTRU. 81
grette y que<^ascal perfectionna en la suspendant suides ressorts. « Il est, dit Purètière, Vitiventeur de ces » petites chaises qu'un homme tire, et qu'on. nomme » à Paris vinaigrettes. Il en avoit une où il se faisoit » traîner dans les rues de Caen. »
Rien ne pouvait arriver à l'abbé Malotru comme à un autre : c'était l'influence de sa méchante étoile. Dans uu procès qu'il eut au tribunal de Caen, la sottise d'un clerc de procureur fit rire à ses dépens les juges et l'auditoire. L'abbé avait le titre de protonotaire du saint-siége apostolique. Or, en tête d'une pièce, ce malheureux clerc ne s'avise-t-il pas d'écrire, au lieu Ae protonotaire y propriétaire! L'avocat de la partie adverse, en vrai huguenot et Normand qu'il était, lut tout du long comme il y avait écrit , et de peur que la chose ne passât inaperçue, il eut soin d'ajouter : « Notez, messieurs, que le pape n'est que son fermier!» Personne ne put y tenir.
La première épigramme latine du recueil de Huet , intitulée Énigme^ et toute en épithètes composées avec des racines grecques, est un portrait physique et moral de l'abbé Malotru. Je traduirais ici cette pièce curieuse de tout point, si la meilleure partie de la plaisanterie ne consistait dans la fabrication de ces mots interminables qui servent à peindre l'extérieur hétéroclite du personnage, et ne peuvent se transporter en français.
L'abbé Malotru mourut à Caen en 1687. Il était natif de Saint-Lô. Aujourd'hui que la manie d'élever des slalues a envahi les plus petites localités , la .ville de 11. 6
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^aint-Iiô deyrait prner $a place publique ^e Tim^ç d^ Y^bhé Malotru. Il ne faudrait pas omettre de grav^ çur lé piédestal les yers de l'évêque d'Avraocbes. Celft vaudrait mieux que la statue 4^ ji^bprpond à Cba^oy.
Il faut bien prendre garde de confondre deu^ mot^ très-voisins de forme et de seps, malo$tru et male^tf^t. Çelpi-ci ^i^nige mfilbati , et vien(; ^ p^fé ^t^^^u^*
FHLITb SECS. ^i