‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 28 sur 98 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

FniiU 8CC8. — Pays et mit de cocagne. -^ Guêtres. — Brimer. — 3>xlNgll9r. — ÇamoQ. -r- La béte à deux dof . — Dosnoi, domaitr.

T Fruits secs. — Un fait cligne de remarque, c'est la tendance de toute société , corporation , agrégation ë'hommes ou d'enfans à se créer un langage particulier, un argot. Voyez les écoles, les divers métiers, les sectes religieuses , les associations politiques ou dévoies, les philosophes, les courtisans (je laisse à part les eourtisanes et les voleurs), partout vous rencontrez des mots et des locutions à l'usage des seuls confrères et initiés, une langue sacrée plus ou moins complète, intelligible pour eux seuls. Dans nos campagnes, le patois se modifie d'un village à l'autre , en sorte que rétablissement d'une langue universelle, si jamais celte idée se réalise, ne pourra être que le dernier effort de la civilisation. Sans insister davantage sur ce point, je le recommande a ceux qui s'occupent de rechercher l'origine de la diversité des langues.

Dans le langqge convenu de l'école polytechnique , en dit d'un élève qui a manqué ses examens de sortie, •t par conséquent se trouve déchu du bénéfice de son litre, que c'est un fruit sec, ou plutôt qu'il est dans lês fruits sees, car c'est là la forme primitive, la véri-

Sk FRL'ITS SECSl.

table forme de la locution ; tout à Theur^on en verra la différence. Cette façon de parler s'étant répandue hors des murs de Técole, est aujourd'hui entendue de tout le monde ; on remploie dans la conversation , et elle pourra bien un jour ou l'autre entrer au Dictionnaire de l'Académie ; on y en a reçu qui sortaient de moins bon lieu. Il n'est donc pas sans utilité d'en marquer l'origine.

La chose, au premier coup d'œil, parait n'avoir pas besoin d'explication. Il semble que ce soit une métaphore prise des fruits desséchés sur l'arbre avant d'avoir atteint leur maturité. Ce n'est pas cela. L'histoire n)'a été racontée par un ancien élève de l'école , contemporain de l'affaire, aujourd'hui l'un des membres les plus illustres de l'Académie des sciences.

Donc il y avait alots à l'école (il s'agit d'une des premières promotions) un élève venu d'une province du Midi, où soft père faisait en grand le commerce des fruits secs. Ce jeune homme, dont la vocation n'était pas du côté des mathématiques, travaillait peu ou ne travaillait pas du tout. Et quand ses camarades essayaient de le stimuler par la crainte de manquer ses examens et de perdre sa carrière, il répondait d'un ton insouciant et avec son accent provençal : < Eh ! qu'est-ce que cela me fait? Eh bien ! je serai dans les fruits secs, comme mon père ! » Ce mot, obstinément répété, fil fortune. Le jeune homme fut effectivement dans les fruits secs ; et depuis on a dit par allusion et par euphémisme : Un tel sera d«ns les fruits secs ; -* il a été fruits-secs ;

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— c'est un fruits-secs de l'école polytechnique (et non fruit sec au singulier).

J'ai recueilli cette anecdote, d'autant qu'il serait plus naturel de prendre le change sur le sens et l'origine de l'expression.

Par une rencontre singulière, mais toute fortuite, les Napolitains donnaient déjà ce sobriquet de fruitssecs aux pauvres abbés étudians. Je laisserai Galiani lui-même en exposer la cause.

« En 1753, la veille de Noël, deux étudians calabrois se rendirent à la poste pour retirer des lettres de leurs familles. L'un des deux avait confié a son camarade qu'il attendait de son père un grand panier de pommes tapées, de figues, de raisins secs, enfin de tout ce que les Calabrois désignent sous le nom générique de fruits secs. Les deux pauvres garçons, n'ayant pas une obole, comptaient sur cet envoi pour se régaler comme c'est l'usage en ces jours de fêle solennelle. Effectivement don Nicolas trouve la lettre qu'il attendait ; il l'ouvre, il lit, non pas l'annonce du bienheureux panier, mais une verte semonce sur sa mauvaise conduite, sa dissipation, sa paresse, etc., etc. Quel désappointement! L'autre abbé, que la foule avait séparé de son ami et qui ne pouvait se douter du contenu de l'épître paternelle, crie de loin en se servant du plus franc dialecte calabrois : — Hé bien, don Nico ! est-il arrivé des fruits secs? Le malheureux don Nicolas, tout entier a son dépit, répond d'une voix irritée : — Il est arrivé les cornes du diable! Là-dessus tous les assistans qui

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