‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 30 sur 98 · L'N FRUITS-SECS · texte numérisé non relu

L'N FRUITS-SECS

des gardes français ? Non ; Ton disait des garde^française, témoin la chanson populaire où ce mot rime avec braise :

Dans les garde-française J*avais un amoareui.

Ardent, chaud comme braise,,,

L* Académie chanterait donc : Dans les gardes nationaux j'avais un amoureux? Mais, dira-t*on , tout le monde parle comme cela ; les journaux ne s'expriment pas autrement. A quoi je réponds que le tort des journaux n'excuse pas celui de TAcadémie. Elle n'est pas instituée pour suivre la foule, mais pour la guider; elle est pour contrôler le mauvais usage, et non pour l'enregistrer en greffière aveugle, en le scellant du cachet de son autorité. Grâce à celte autorité, voilà implantée au beau milieu de notre langue une locution antigrammaticale, absurde, et qui donne un audacieux démenti à une locution jumelle que- le xvu' siècle nous avait léguée. De par l'Académie il faut dire un garde fran-çaise, sans l'accord , et avec l'accord , des gardes nationaux, La logique s'arrangera !

Tout le monde sait et comprend qu'il faut écrire des reine Claude y c'est-à-dire des prunes de la reine Claude ; Tellipse est entre des et reine. Cependant l'Académie veut nous faire écrire reines au pluriel, uni à des: — Des reines Claude. Combien donc l'Académie comptet-elle de reines dans cette locution? Hors de l'Académie on n'y avait jamais vu que la bonne reine, fille de Louis XII, et première femme de François T»,

à laquelle nous sommes redevables de cette espèce de prunes (que sa mémoire soit bénie !).

Des airs du pont neuf, qui se cbantent sur le Pont- Neuf, s'appellent par abréviation des pont-neuf. Des oiseaux qui ont la gorge rouge s'appellent des rougegorge. Paris n'a qu'un Pont-Neuf, et chaque oiseau n'a qu'une gorge rouge. Ici encore le pluriel tombe dans Tellipse. Cependant l'Académie écrit sans ellipse et avec le signe du pluriel des ponts-neufs^ des rouges-gorges.

Mais elle écrit, en gardant l'ellipse, des coq-à4*âne. Et pourquoi pas des coqs-à-l'âne? On ne sait! Sitpro rations voluntas.

^ Pays de Cocagî«e. — Cuccagna est un mot napolitain. Pendant le xvi" et le xvn* siècle, dans les occasions de réjouissances publiques, on élevait sur une des places de Naples une montagne qui était censée représenter l'Etna ou le Vésuve. Du cratère de ce volcan parodié jaillissait une éruption de saucisses, de viandes cuites et surtout de macaronis qui, en dégringolant, s'enfarinaient de fromage râpé, dont les flancs de la* montagne étaient revêtus en guise de cendre. Le peuple se battait pour en attraper, et cela s'appelait une cocagne : — Faire une cocagne^ donner une cocagne. (Voy. le Vocabulaire napolitain (1), au mot Cocgagna.)

Cette fête n'était que la mise en action d'une idée

(1) VocaJMario éMle parole del dialetlo napoîetano che più ii scostano del dicUetlo toscano. Napoli, 1789. 2 vol.

OÔ PATS DE COCAGNE.

deBoccace; mais Boccace ne connaissait pas le mot cocagne ; il se sert du mot forgé Bengodi , la contrada di Bengodi. C*est dans la troisième nouvelle de la hui* tième journée , ou il raconte les mystifications du crédule Calandrin. ie choisis^ et pour cause, la version d'Antoine le Maçon. « Macéresponditquela plus grande » part (de ces pierres) se trouvait en Berlinsone, ville » de fiasque, en une contrée qui se nommoit Bengodi, B eh laquelle on lioit les vignes de saulsîcces (1) ; et y » âvoît oh une oye pour de Targent, et Toyson parmi le » îharché. Éty estoit une moiltagne toute de fromage »parmelin gratté, sur laquelle demouroient des gens » qui ne faisoient autre chose que faire crousets et 1» râviollè^ qu'on cuièôitëhbobillorl, ti ()liis 6n 1ë§ Jetoit y dé là en bas ; et qui plus ett {trenôil, [ilus ëh âVoit. Et » là auprès couroît lin petit ruisseau de Malvoisie, Ift % meilleure qui se vendit jamais, sans qu'il y éust dêdftrtft i Utië goutte d'eau, dist Calandritl : c'est lin bon pàls ! I Vdilà eertàineinent le pays de Gocdgtic, dont il éàt clair* qii*t)h ne connaissait paè etlcoré le nom en Fràflèè àÔuS le règne dé FranÇoii F. Mais après l'éxpéâitlbh âfi dUb dé Ouise, en 1(5A8, les soldats qui avaient à^ SîSlé ÈluX fêles éblouissantes de cet éclair de royauté flë j^lifèrit ftîànqiier de voir la covcagnê, et ils en l*àp]^dftèrfent le nom dans leùb pàtHé. Ddns lëUhs t-ècils fhér^ Veillétix, Incroyables, le royaume de NapléS, jpliis d'iine

\\] Ësl-ce de ia que nous vient cette IbcûUon popatâire : il k'ollacke pa$ t$8 chims avec des saticSsei.^

PATS DE COCAGNE. ^i

fois sans doute, fut appelé le royaume de Cocagne. Lé duc de Guise avait été le roi de Cocagne.

Et la tradition de cette origine n'avait pas encore disparu coimpléternent aii milieu du xvin« siècle, câh je trouve dans les Spectacles de Paris, que, le 25 février 175Ô, on représenta la Coccagne , ou les Jours gras àe tfnples, ballet-pantomime par M. S )di.

Fénelon, dans une de ses fables composées pour le duc de Bourgogne (1689-1694), en avait besoin ; il n*a pas osé s'en servir. Pourquoi ? parce qiie ce mot n'était alors que dans la bouche du peuple. L'Académie vous le dit encore en 1778 : « Il est familier.» L'archevêque de Camorai ne pouvait pas enseigner au petit-fils de Louis XIV des façons de parler populaires et triviales, des mots de soldats. Le conte qui aurait dû s'intituler Voyage au royaume de Cocagne^ s'intitule Voyage "âàÂs tiiè aes Plaisirs.

Aujourd'hui cocagne est bon jfrançais, comme cuccorgna est bon italien.

Vous me demanderez où les ïîapolîtains avaient pris leur inol coccagna^ ils l'avaient pris dans le vieux français, où cocquaigne signifiait contestation, lutte, dispute. Dans un acte de l'an 13 U, accord entre le vidamc d'Amiens Renaud et la célèbre abbaye du Gard, on lit ce passage : « Le traversiers jurra seur saintes

• Evahgiles que il n*arrestera ne Fera arrester malicieu- » sèment ledit navel ou naviaux de l'esglise dou Gart,

• pour cause de cocaingne^ ne pour fere ennui ne do- » mage a ëscWnl. » (Du^ange, sous Sogagium.)

< Il ne fera pas arrêter les bateaux de Fabbaye sous prétexte d'une dispute survenue, b Cocaingne vient manifestement de coq : c'est le combat de deux coqs. Une dispute vive, animée, impétueuse, une cocquainffne.

Grafi, en usage dans le Berry, correspond à l'ancien sens de cocagne. On dit: Jeter quelque chose au gra/i^ par exemple des dragées à la suite de la cérémonie d'un baptême, parce qu'on se grafigne pour en attraper (1). Ce grafi est une véritable cocagne ; si le mot est différent, la chose est identique.

Le mot coccagna se rapportait donc, non pas à l'idée d'abondance qui depuis s'y est attachée, on voit comment et pourquoi, mais à l'idée de la lutte qu'il fallait livrer pour avoir part aux friandes éruptions de la montagne.

Et cette idée persévère dans le mât de cocagne^ où l'abondance n'est pas extraordinaire, mais où la lutte est essentielle, où il faut se disputer les lots mis au concours. Le mât français et la montagne napolitaine offrent un rapport qu'il est impossible de méconnaître.

On insistera : mais comment les Napolitains auraient-ils été chercher le vieux français cocaigne pour l'adopter et en faire un mot de leur dialecte? Aussi ne sont-ils pas venus le chercher : nous le leur avons porté. Le duc de Guise n'était pas le premier qui eût tenté avec succès de faire une pointe sur Naples. Sans

(i) M. le comte Jaubert, Glouairt du centre i» la Frtmce*

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remonter à Charles d'Anjou, rappelez-vous Vexpédition de Charles VIII et ses victoires à la course : les Français firent leur entrée triomphale à Florence le 14 novembre 1A94; à Rome, le 31 décembre suivant; à Naples, le 21 février 1A95. C'était assez brillant! La conquête de l'Italie ne coûta que quatre mois ; il est vrai qu'on ne la garda que trois , mais c'est plus qu'il n'en faut à nos soldats pour laisser de longs souvenirs et l'empreinte ineffaçable de leur passage. Ld Napolitain dit encore toccato^ une toque, un toquet de femme ; boccero^ un boucher ; mantà^ un manteau ; ckianchiay une planche , /ey^o/e, des giffles; nciarmOynciarmarêy charme , charmer ; nnoglia , andouille ; zosa^ sauce ; gavegliay cheville, etc., etc.

De notre côté, il nous est resté quelque chose de nos communications avec Naples. Je ne dis pas cela par allusion à la chute de Tépigramme bien connue : Qitand le Français à tête folle; non, non, je pense à quelques présens moins malhonnêtes et plus utiles. Les mots bretelle j bourrique , amidon, le verbe voler, bien d'autres encore, sont des emprunts au dialecte napolitain. Bertola^ en napolitain , est une besace qui traverse l'épaule et pend devant et derrière. De là, par analogie, est venu le nom de la bretelle, que le peuple prononce bertelle. Il parle mal, parce qu'il est fidèle à l'étymologie. Borrico, — dont nous avons fait bour» rique, — en napolitain, comme amitOy l'amidon, qui , dans notre vieille langue, s'appelait godron. Nous disons encore familièrement : Bête comme un chou. Lé

8^ PAYS DE Ç0Çji6N|.

ç)iQi|| en napolitain, a fourni la pnénie métaphore : i^ . eavfèfo, pn sot , un innbécile, un stupide ; pi çqvoleiane quelqu'un, c'est Ogurément, littpralenient Ip faire passer à rétat de cboii, Ca peuple énf;ineniippf)t spiriluel §i^ppose qu'il y a toujours ipfinque d'espri^ à se laisser yplef. Or, de çavoleiare^ çavoler, et pi^r abréviation, poler, Vops ine direz gue je retombe (Jans je procédé 4e Ménage ; pas tout à fait , car les traits d'unjon de Ifén^g^ne sont pas si courts : ce sont des leviers coqaposés. Après tou|. , j'aime mieux tirer voler dç cavor (fiarSi 9^6 de le tirer avec Ménage dy latin vojare^ auayel il prête le sens des cppiposés evq(arej involare. Je jx^^ range du côté de Tabbé Galiani, car c'est à lui qiie revient la gloire de celte étymologie, si gloire il y g.

Nptez bien que voler est très-récent dans nptre }^ngue. Jusqu'au xvii' siècle , on n'a dit que rober (Bt ^gsrgber^ ou bien larronner. Rabelais emploie robbe çt robbeur.

pastel est un mot italien ^ le nom français est ^a^^(/e, guède^ f()aide. Pastelli sont de petits gâteaux de^uèd^ séçhés en forage, soit de tablettes, soit de boules^ mais qu^nd ces petits pains de pastel ont la forpie cQnique, — condition essentielle spécifiée par Trévoqx , par l'Académie, et l^s dictionnaires à la suite, — alors on Jes appelle dans le Languedoc, des cocaignes. N'est-ce pas curieux de retrouver là ce mol ? L'Académie constate tout bonnement le fait ; Trévoux , qui a la bonne l^abitude de fouiller plus avant, en conclut que le nom df pav3 de Cocagne désignait le bai^t Languedoc, et

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fftit allusion à la fertilité de ces terres. Ce n*est q^^ reculer la question ; car pourquoi pays d^ Cgeqgng? |J resterait loujogrs à demander : Qu'est-ce que çocagfie ? d*où vient cocagne? Mais si Naples a commerpé m()|§ $ivec cette parpe de la France, si elle y expédiait (\e ces petites pyramides de pastel, il paraît tout naturel qq'dle Içur ait conféré, vu la ressemblance, le nom qgi rappelait sa cocçagnay son Vésuve de macaroni. Ou I)iep c'était le pastel du Langu^doc qui, transportée Naples, y avait reçu le nom de cocagne, toujours par allusion de la fornie du pain de couleur à celle du pôqe dg Vésuve. Ep effet, je lis dans les Coutumes locales dg bailliage d'Amiens, publiées par H. Bouthors, cett^ ppte : « Le pastel d'Âlbi est un tourteau de la forme d'un » cfine tronqué ^A\x poids de six décagraq^mes yîn^(-cinq » décj^amnies^ etc.» (Tome II, p. 633, cqI. 2.] Je prie les doctes de se recueillir sur ce texte.

L'Italie est si bien l'inventrice du pays de Copajgne qu'elle en a fait graver qne petite carte géogrf[phique. Dans cette carte, citée par Hinucci (1), on voit des prispns avec pette inscription : < Prisons pour ceux gui travaillent. » Ici marche un homme entre deux §erffiens, et on lit ; ^Ilva en prison pour avoir travaillé. :^ Plus loin d'autres sergens mettent la main sur le collet d'un paysan pris en flagrant délit : c Cet homme tra-- ^gillmt : il ira ibu prisori ! » Cela rappelle la plaiffintorie de RaMais, d'un pays o& les gens gagnent einq

SOUS par jour à dormir, et sept sous et demi quand ils ronflent (1). Cette bourgade devait être située aux environs du pays de Cocagne. Autour de la susdite carte se lit un beau sonnet dont voici la traduction :

c C'est ici un bien autre pays que TAllemagne, où » Ton ne boit au cabaret qu*en payant son écot ! Ici » chacun se donne du bon tems à table sans une obole » au gousset : c'est le pays de Cocagne !

» Ici, moins on travaille, plus on gagne, et qui n'est * pas fainéant est chassé avec ignominie. Etl'on chante, B libre de tout soin, La souris qui se plaint d'aimer.

» Ici les fours produisent naturellement le pain;

> s'il pleuf, c'est une pluie de lazagnes et de miroton,

> et s'il éclaire, il tombe des crépinettes.

» De tous côtés jaillissent des fontaines, des rivières

> de muscat et de grec. Les prés sont émaillés de » tourtes, d'omelettes et de beignets.

» Et mille autres merveilles, comme vous le verrez » dans la carte ci-contre, dressée par monsieur Le

> Craqueur. »

En réunissant cette carte du pays de Cocagne; la carte du Tendre, de M"" de Scudéry ; la carte du royaume de Coquetterie, de l'abbé d'Aubignac (2) ; la carte du

(1) Pantagruel, II, 32.

(2) C^est là qu'on trouve la place des Cajoleries, le combat des Belles-Jupes, le palais des Boones-Fortunes, le bureau des Récompenses, la borne des Coquettes, la chapelle de Saint-Retour, etc. L*abbé réclamait, prétendant que la carie du Tendre n'était qu*an plagiat de la sienne. Cette réclamatioû le brouilla avec M'** de Scudéry. Il eût mieux fait de dire son bréviaire.

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voyage de Cyrano, celle des navigations de Panurge, et quelques autres du même goût, on en ferait un joli petit atlas, mais qui ne serait pas à 1* usage des collèges et maisons d'éducation.

Un des vestiges les plus significatifs de notre ancien séjour â Naples, c'est le nom patois qu'on nous y donne. Le peuple ayant remarqué que nos soldats avaient souvent à la bouche celte affirmation : Ouil ouil en fit un sobriquet, et appelle les Français les oui-oui (qu'il figure gui-gui).

QaaDto avimmo^n sette antie sepportato Da ssi Gui-gui de mmerda ! e tante ! e tante !

(Fasamo.)

c Combien, depuis sept ans, en avons-nous supporté » de ces oui-oui de m....! et combien ! et combien ! »

Et Ton dit à. Naples, en forme de quolibet populaire, que les cochons parlent français {il porco parla fran^ cese)y par allusion à ce oui^ oui! qu'ils croient reconnaître dans le grognement du pourceau. ( Voy. le Vocabulaire napol. de Galiani, aux mots Guitto et GuiGut.)

Les Espagnols avaient été frappés, eux, d'une autre habitude du langage de nos troupes : c'est le Dis donc par leqiiel le soldat apostrophe son camarade « Aussi avaient-ils donné aux Français le sobriquet moqueur de los Didones , lequel , un jour, n'embarrassera pas médiocrement les étymologistes, aussi bien que le Guigtd napolitain. Hais que dis -je ? les étymologistes sont-ils jamais embarrassés? Guigui sera de l'étrusque, et Didones du phénicien. Didon n'était-elle pas reine II. 7

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