FAIRE LA BÉTE'A DEUX DOS
» bélier noir monte sur votre brebis blanche. Allons, > allons , debout ! Descendez, ou le diable va faire de » vous un grand-père !
» ~ Lb Sénateur. Quel profane coquin me parle » ainsi?
» — Iago. Eh ! oui ; sachez que votre fille Desde- » mena et le Maure Othello font à présent la bête à » deuœ dos. » {Appel à toutes les nations de l'Europe.)
Cet Appel est de Tannée 1761 j en 1776, dans sa Lettre à l'Académie française, Voltaire ramène encore cette citation , et il met en note : « Nous demandons » pardon aux lecteurs honnêtes, et surtout aux dames, » de traduire fidèlement ; mais nous sommes obligé » d'étaler l'infamie dont les Welches ont voulu couvrir » la France depuis quelques années. ))
Assurément la métaphore manque de noblesse trd-» gique et de délicatesse, et Zaïre est écrite d'un plus beau style : ce n'est pas de cela que je dispute. Mais on eût bien étonné Voltaire, qui lui eût appris que cette scandaleuse expression, Shakspeare Pavait empruntée à la langue française elle-même, à notre vieux théâtre français ! et le fait ne saurait être douteux. Véritablement ce n'est pas dans des tragédies , c'est dans les farces du xvr siècle, qu'on rencontre cette expression (1). Mais qu'importe, en bonne foi ? et surtout pour Shakspeare, qui mêlait systématiquement les deux genres.
(i) Othello est de 1604.
110 DOl^NOI, BOSNOIER.
LK feADUt.
Vodi n'y allet pat par compas!
Et que dyable raictes-voas ?
Vous f aides la beste à detix dous /...
[Farce du badin qui se loue, Ànc. th. fr., I, tsS.)
Mot ! mot ! paix ! paix ! là je les os.
Ron ! .... ils font la beste à deux dos /.. .
(Farce d*wt gentUhomméf Ibid.) I, S59.)
Sire Dieô, fais croistre les bledz Afin qne ne soyons trouvez En faisant la beste à deux dos !
Te rogamus, audi nos.
[ànc. ih.fr., n, 121.)
Cette parodie des litanies de TÉglise paraît un peu bien irrévérencieuse. On ne la souffrirait pas aujourd'hui , et l'on aurait raison , parce que nous sommes dans un siècle immoral , irréligieux et pervers ; mais , au bon vieux tems, tout n'était qu'édification, jusqu'aux ordures et aux impiétés.
La bête à deux dos avait engendré le verbe dosnoier et le substantif dosnoi , plus honnêtes dans la l'orme, et qui , outre leur sens littéral , s'employaient aussi dans l'acception générale d'amour, volupté, prendre du plaisir. Voici des exemples de l'un et de l'autre :
U et la dame demaine son dosnoi.
(Aubri le Bourgwgwm.)
Quant ii Taliés espousé eut,
Et sa femme le vous aqueut (accueille)
Et nuit et jour à dosnoier
A acoler et à besier.
{Du vaUet oui XlIfh^Mi^.)
86 seëmsifez rien de dostiof Grant pitié yoos presist de moi.
{Partonopeus^ ?. 7033.)
C'est-à-dire tout simplement : Si vous connaissiez l'amour.
L'auteur de Garin le Lôherain vantant la vigueur du bras de Begon :
Qni il ataint n'a soing de âosncMr,
[Garin, II, p. 84.)
OÙ l'éditeur, M. P. Paris, met en note : « Domoier, fairto le plaisant. »
Dosnoier est ce que les Latins disaient amori ou voluptati indulgere, La racine est le mot français dos. Le provençal a domnei el dompneyament , tous deux pris du français dosnoi et dosnoiement. On sait que Yo se sonnait souvent ou : le dos, le dous. C'est ce qui fait que . l'on rencontre les formes douznei et dousneier^ qui peuvent dérouter au premier coup d'oeil. Par exemple, dans la Chronique des ducs de Normandie :
c Ah ! mon corps, s'écrie un moine repentant de ses débauches , ah ! mon corps , quelles peines vous attendent ! Désormais plus de volQpté pour vous. Dieu , faites-moi miséricorde ! »
Jà n'os (1) tiendra mais de douznei !
Diex, or aies merci de mei !
{Chron. des ducs de NormaMie, R, p. 356.)
Le duc Guillaume s'en revient joyeux d'une bataille (1) N'os syncope de ne vous — n^ous.
Ii2 DOSNOI, DOSNOIER.
qu'il a gagnée ; il n*avait pourtant pas Tair d'un chevalier qui sort d'une partie de plaisir ; son heaume était percé, son haubert sanglant, etc. :
MaU ne semblet pas cbeyalier Qui tait eifiui de doiMna^...
(lUd., l 147.)
Dotn Carpenlier se trompe lorsqu'il rapporte doênoi et dosnoier au latin domtus, un bâtard. Le français disait aussi un donné ou donnet dans ce sens ; mais c'est une autre famille de mots.