CHAPITRE VI
Rien moias et rien de moins. ~ Les pendus. — Trois petits pâtés, ma chemise brûle ! — Porter les culottes. — Porter un poulet. — Radoter. — Éclanche et gigot. — Un petit peu. — Foutre le camp et Jean-foutre.
T Rien moins. — Uh candidat à un emploi du gouvernement se flattait de l'emporter, lorsqu'on l'avertit qu'il a pour concurrent secret et redoutable monsieur un tel. « Quoi ! un tel ! mon ami de vingt ans, qui tous les jours me serre la main, et le confident de toutes mes démarches et de toutes mes espérances?... Allons donc ! c'est impossible. » Puis par réflexion (caj le poste était lucratif) il écrit à un ami commun pour s'enquérir confidentiellement de la vérité du fait. C(îlui-ci, honnête homme et de plus membre de l'Académie française, répondit : « Personne n'est plus à nîême que moi » d'éclairer vos soupçons; il faut être net : je vous le .» déclare donc , monsieur un tel n'est rien moins que » votre concurrent, ne songe à rienràwinsquà vous » supplanter. Agissez en conséquence. ;> Parbleu ! j'en étais bien certain, se dit le candidat ras sure, et il dormit sur ses deux oreilles. A quinze jour î de la , en dépliant son journal, il voit, stupéfait : « Le > ministre vient dénommer aux fonctions vacantes mous deur un tel. » Il iU 8
IIÂ RIEN MOINS.
n'en peut croire ses yeux ; il court, le journal en main, chez son correspondant : c Hé bien ! un tel a la place ! Vous m'aviez joliment renseigné!... — Sans doute. Que vouliez-vous de mieux ? — Qu'au lieu de m'endormir et de paralyser mes démarches... — Moi! j'ai tout fait au contrs^ire pour vous donner l'éveil sur votrp danger. — Ah ! ceci est un peu fort ! Voilà votre lefttre : « Un tel n'est rien moins que votre concurrent. » Cela veut dire qu'il ne l'était pas. — Cela veut dire qu'il l'était. — Mais non ! — Mais si ! — Je ne suis pas cause si vous n'entendez pas le français ! — C'est vous qui ne parlez pas français, académicien que vous êtes !
— Une injure n'est pas up argument. Voyons, voulezvous nous en rapporter à une autorité ? — Volontiers.
— Voici le Dictionnaire de l'Académie... —Belle autorité , ma foi ! Allez demander à mon compagnon si je suis larron l — Eh ! mais, enfin, laquelle accepterezvous?...» Après quelques difficultés, on tomba d'accord de s'en remettre au Dictionnaire des difficultés de la langue française^ de Laveaux. Le volume apporté, on lut :
« Rien MOirls, expression adverbiale qui a quelque- » fois deux a fcceptions opposées. Avec le verbe être^ » rien moins signifie le contraire de l'adjectif qui le » suit : // n'e st rien moins que sage veut dire : il n'est » pas sage... ;»
« Là! vous voyez, s'écria le solliciteur désappointé : // n'est RIEN MOINS que votre concurrent signifie : il n'est pas votr 'e concurrent. — Attendez, reprit l'acadé-
tnicieii; concurrent h'est pas un adjectif. Suivons, s'il vous platt :
«... Mais quand cette expression est suivie d'un
> substantif (comme concurrent , par exemple), elle
> peut avoir, selon la circonstance, un sens positif ou * négatif : Votis lui devez du respect, car il n'est
> RIEN MOINS que votre père, c'est-à-dire, il est votre » père. — Vous ne lui devez point de respect, il n'est % feiEN MOINS que votre père, c'est-à-dire, il n'est pas i vdtrfe tjêre...»
«Eh! comment voulez-vous que j'aille distingueh si concurrent est adjectif ou substantif? — Avec le Dictionnaire de l'Académie, tiens ! — Au diable votre dictionnaire, et la grammaire, et la chienne de règle qui nie coA(^ ma place ! — Oh ! si vous ôtes si vif !.... Il faut du sang-froid pour apprendre. Sans moi, vous perdriez la conclusion finale : — «... Au reste, il faut » autant qu'on peut éviter çettp façon de parler, » àcausè de l'équivoque qu'elle présente assez souvent.]»
On me fait l'honneur de me déférer ce cas litigieux.
Je commence par mettre hors de cause le Dictionnaire des difficultés , bon livre , mais qui se borne à présenter l'inventaire exact, le procès-verbal à jour de l'état de la science, sans manifester la prétention d'avoir des doctrines à soi. Il suit religieusement pas à pas l'Académie française, à laquelle par conséquent s'attache la responsabilité tout entière des solutions présentées par Laveaux.
L'Académie est faite pour résoudre les difficultés, et
ce n'est pas résoudre une difficulté que de dire : évitez-la. Avec cette méthode commode, on ferait immédiatement tomber en désuétude un dixième de la langue' française.
L'Académie, pour se tirer d'embarras, n'a pas besoin d'inventer ni de prendre sur elle ; non : elle n'a qu'à constater l'usage des auteurs classiques, et tout au plus à le justifier par l'analyse. On ne lui en demande pas davantage. Ici , par exemple, il suffirait d'ouvrir Molière. (Un académicien devrait-il môme avoir besoin de l'ouvrir.)
CBRTSALE. -
Mes gens à la science aspirent pour voas plaire, Et tous ne font rien moins que ce qu*il8 ont à faire.
Ce qu'ils font le moins, c'est leur ouvrage. Ce qu'ils ont à faire est la dernière chose dont ils s'occupent.