ARISTE
Un pédant, qu*à tout coup votre femme apostrophe Du nom de bel esprit et de grand philosophe, D'homme qu'en vers galans jamais on n'égala, El qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela.
Il sera tout ce que vous voudrez plutôt que bel esprit, grand philosophe, poète galant inimitable. De tous les titres possibles, ce sont là ceux qui lui conviennent le moins.
Écoutez Molière parlant en son propre nom à Louis XIV, dans son premier placet à l'occasion du Tartufe , où les faux dévots dénonçaient une attaque à la religion : — « Ma comédie n'est rien moisis que
» ce qu'on veut qu'elle soit. » C'est-à-dire , ce que ma comédie est le plus loin d'être, c'est ce qu'on veut qu'elle soit.
Vous voyez que Molière ne varie pas dans l'emploi de cette tournure, et que l'analyse rend facilement compte du rôle des mots rie7i et moins, en suivant leur sens habituel.
Maintenant je voudrais voir par quelle subtilité d'analyse on tournerait ces trois exemples dans le sens contraire : Mes gens font complètement leur besogne,
— Monsieur Trissotin est un miracle de la nature,
— Ma comédie est précisément ce que prétendent les hypocrites.
On le pourrait cependant à l'aide, d'un changement minime dans la locution, rien de moins au lieii de rien moins. Oublions la logique du discours, les sentimens du personnage, et ne voyons que la syntaxe : Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, et tous ne font RIEN DE MOINS çuc cc çu'Hs Ont à faire : — fonî tout ce qu'ils ont à faire, rien de plus, rien de moins.
Trissotin nest rien de moins qu*un génie. Il ne lui manque rien pour être un génie ; c'est un génie complet : rien de moins.
On n'a pas calomnié ma comédie, et, quelque forte que soit l'expression, ce n'est rien de moins q\£une impiété et un sacrilège. C'est un sacrilège dans toute la force du mot.
Par conséquent les termes de l'académicien étaient de nature à induire en erreur : Un tel n'est rien moins
H8 RIEN DE MQINS.
que votre concurrent^ c'est-à-dire, est tout au monde plutôt que votre concurrent. — Vous lui devez le respect y car il n'est rien de moins qu£ votre père^ à la bonne heure. Et si Ton comprend la phrase avec rien moinsy c'est que la pensée est entraînée par lalogiqqe de ridée, et ne s'arrête pas à éplucher une faute de syntaxe résultant de l'absence de ce petit mot de. Cette rapidité de l'intelligence a introduit dans le discours beaucoup de vices qui passent ensuite dans la langue écrite; alors l'inconvénient qui avait échappé à l'oreille saute aux yeux.
C'est contre ces entrainerpens et ces surprises qu'il faudrait pouvoir mettre le poids de la gravité ffcad^mique.
Mais si l'Académie ellp-môme jette son poids dans le plateau de l'erreur, comment la vérité l'empqrterait-elle? Tout est perdu! « Vos estis sal terrœ; quod si sal evanuerity in quo condietur? » — Ypus q'êtes rien de moins que le sel de la société; or, si le sel lui-même s'affadit, avec quoi salera-t-on?
L'auteur d'Antonio Ferez est assurément, par l'élévation de son talent comme par celle de son caractère, un des hommes qui font le plus d'honneur à la France. Aqcun écrivain ne mépte mieux d'être propqsé CQipme modèle d'un style pur, pet et limpide. Là-dessus il n'y a pas de conteste. Eh bien , voyez ces deqx pi^ssaçés de M. Mignet :
« Ceux-ci, renfermés dans leur château, qui était î> très-fort, n étaient rien moins que ^disposés à céder
RiEv m Moms. 119
» aux injonctions de }» révolte. » {Antonio Ferez p. 160.)
Étaient-ils disposés à céder ou à se défendre ? A se défendre , c'est clair. La tournure de la phrase , pes mots : « leur château, qui était très-fort^ » lèvent toute incertitude : ils étaient disposés à tout plutôt qu'à céder. Bon ! Voyons Vautre exemple.
« La victoire remportée par le peuple de Saragosse » sur l'inquisition n était rien moins que définitive. > {Ibid., p. 164.)
Était-elle définitive ou non? D'après l'exemple précédent, d'après la règle de Laveaux, rien moins est ici qégatif : nor), cette victoire n'était nullement définitive. — Eh bien, vous vous trompez : elle l'était. Mais il faut avoir lu tout ce qui précède et ce qui suit pour comprendre que c'est là le sens de l'auteur, et que l'inquisition échouait définitivement dans ses tentatives pour ressaisir Antonio Ferez.
Laissez là toutes vos éprouvettes grammaticales , et votre verbe être , et vos distinctions d'adjectif ou de substantif spbséquent. La pensée ii'est jamais assez tôt expliquée ; le discours ne doit pas être une énigme , eût-on même la recette infaillible pour en trouver le root (et la vôtre ne l'est pas). Pourquoi ne pas adopter ces deux formes qui suppriment toute équivoque : riet^ moins et rien de moins?%\ M. Mignet eût écrit : La victoire n'était rien de moins que définitive^ il était iiflppssiWe de s'y tromper.
Je s^is q4e l'Académie ne manque pas d'autorité^
illustres. Bossuet , par exemple , a dit : < II ne fallut > rien moins que la main de Dieu et un miracle visible • pour les empêcher d'accabler la Judée. » (Révolutions des empires.) — « Il y a dans l'église de Sardis 1 un petit nombre de fidèles qui n'ont pas souillé leurs » vètemens..., vètemens qui ne sont rien moins que » Jésus-Christ môme. > (Orais. fun. de Marie-Thérèse d'Autriche.) Il est certain que cette expression isolée du reste est équivoque. Elle a beau venir de Bossuet: au-dessus de l'autorité de Bossuet, il y a l'autorité de la logique et la nécessité d'être net, qui est le génie de la langue.
La première de ces deux phrases de Bossuet finit ainsi : c On leur vit envahir le royaume de Babylone, » où la famille royale étoit dé faillie. » Or l'Académie n'approuve pas cet emploi du participe passé. Pourquoi dans un cas s'arrêtera-t-elle devant l'autorité de Bossuet, et dans un autre cas passe-t-elle outre ?
Il faut demander, demander sans relâche à l'Académie d'abord de dresser un canon d'auteurs ; ensuite de ne pas hésiter à juger les écrivains même de son canon , et à les condamner au besoin haut et ferme. Car personne n'est infaillible, Bossuet pas plus qu'un autre. Et puis, nous autres gallicans, nous mettons le concile au-dessus du pape.
^ Pendus. — C'est chose merveilleuse que la fidélité avec laquelle le peuple garde le dépôt des traditions. Tous les jours nous lisons dans les journaux qu'un
malheureux s^est pendu ; des voisins , des ouvriers étaient arrivés avant qu'il eût rendu le dernier soupir ; mais ces gens , sous Tempire d^un préjugé populaire profondément enraciné, n'ont pas osé couper la corde avant d'avoir appelé le commissaire , et, pendant ce tems, le suicide a été consommé. Là-dessus quantité de réflexions philosophiques sur la barbarie et l'absurdité de cette opinion du peuple. On se demande chaque fois ce qui a pu donner naissance à un préjugé si funeste et si contraire à l'impulsion de la nature ; car, enfin , le premier mouvement n'est-il pas de courir au secours et de détacher le corps, etc., etc.?
Oui, c'est le premier mouvement, c'est l'impulsion naturelle, à ce point qu'il a fallu édicter des peines sévères pour l'arrêter.
La justice n'a pas toujours été environnée de cet appareil de formes, de ces garanties solennelles au milieu desquelles nous la voyons marcher aujourd'hui. Durant tout le moyen âge, et même longtems auparavant , la procédure était parfois très-sommaire. Par exemple , on saisissait un espion , un scélérat quelconque en flagrant délit, l'autorité ne perdait pas son tems à instruire 'l'aflaire, à la plaider contradictoirement, par avocats, devant une assemblée de juges. Point ! c'est à faire i gens civilisés. On accrochait mon coquin au premier arbre qui se rencontrait, et l'armée continuait sa roule. La justice civile n'en usait pas autrement; elle ^pendait aux ormes des grands chemins. C'est seulement au xiv* siècle, sous Philippe
le Bel, qu'elle eut un li^u attitré pour les exécutions et qu gibet officiel dans les fourches patibulaires de Montfaucon, élevées par Enguerrand de Marigny Jequel y termina lui-môme ses jours déshonorés par la calomnie. Jusque-là on avait la chance, en faisant une petite promenade bucolique, de se trouver inopinément^ au fond de quelque aimable solitude , nez à nez avec un pendu. Le premier mouvement, comme vous dites, était de courir au secours et de couper la corde ; mais alors que devenait la justice? Pour assurer l'impunité du crime, il eût suffi au criminel d'avoir un compère en embuscade, qui serait arrivé sur les talons du bourreau. Heureusement la loi salique y avait mis boQ ordre :
« Titre LXiX. Article !•'. — Celui qui décrochera » un pendu du gibet, sans la volonté du juge, sera mis » à l'amepde de dix-huit mille deniers, ou quara^te- » cinq sous.
» Article 2. — Celui qui , sans le conseqteinent du » juge, aura osé détacher un corps de la hranche où il > était accroché, paiera pne amendq 4^ douze cents B depiers, qui font trente. sous (i).»
Ces dispositions pénales s'étaient gravées de^ns la mémoire du peuple, qui les avait formulées enreprour vier^ en proverbe :
Car on senlt dire en reproatier :
pni je pendu dp«i(eQ()era , Dessus son col le faix cherra.
[Le tasioiemehL)
(\} Voyez IsA^ffiERT. lois uO^iue e< r»pt*a«r$, }g28.
LA BOPCPÉC: HAUPITE. i&jl
Ainsi , en décrochapt le corps, pn devenait respopT sable du crime qui l'avait fait pendre.
L'impression de cette terrible |oi s^lique, œuvrp de Pharamond ou de Clovis, s'est continuée jusqu'à nous. Le peuple se dit eiicore , au xix" siècle comme au v* : Ne touchons pas à un pendu hors de la présence d'un magistrat ! C'est là âahs doiitë uh de§ filbs singuliers exemples de la persévérance des traditions, et ce n'est pas le seul.
Notons, en passant, que l'auteur dé ta loi salique n'a pas dû se préoccuper de la crainte d'èmpécher de secourir les suicides : lé suibide h'étistàit pas alors, c'est un fruit de la civilisation très-avancée. Au tems de la loi saliqûe ^ il n'f avait que des pendus involontaires ; aujourd'hui; tout au rebours; la pendaison juridique étant abolie, il n'y a plus que des pendus volontaires. Il faudrait donc une pébalité pour obliger de les décrocher au plus vite» comme jadis il eii a failb une pour le défendre.
La superstition de )a bouchée tiçiaudite nous fqUrnit un autre exemple de cette persistance des traditions.
Un homme était soujpçonné d'un cripie et voulait prouver son innocence : il avalait une bouchée de pain bénite ad hoe par sofa âbchSâtétir, Sipt-èâ avoir prié le ciel que cette bouchée, s'il était coupable, lui servit de poison. Innocent, il avalait sans difficulté ; coupable, la fatale bouchée l'étranglait au passage.
Ingulphe raconte l'histoire du comte Godwin voulant se purffer auprès d'Edouard de l'accusation d'assassinat