‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 54 sur 98 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

FoDts baptismaux. — Le Dictionnaire de rAcadëmie française. — Le Dictionnaire des beaux-arts. — Fnretière chassé de T Académie. — Lettre prophétique d'Etienne Pavillon à Fnretière. r- A quelle date fût Joué Patelin,

^ Fonts baptismaux. — Tous les dictionnaires français et français-latins , depuis qu'il existe des dictionnaires, répètent que fonts est un substantif masculin. On le passe encore aux autres, mais à TAcadémie française ! Comment, au point où en est la science, l'Académie française, dans sa dernière édition , a-t-elle pu conserver cette énoï*me bévue des éditions précédentes, et sceller de son autorité une si profonde erreur? Gomment, à défaut de la certitude, si facile à rencontrer, le doute au moins ne s'est-il présenté à l'esprit d'aucun des membres de l'illustre compagnie au souvenir de ces noms propres si répandus : Lafont^ Bêlafont^ Bonnefonty Bellefont, Fonfrède, de même que Froide font, la Chaudefont , etc. Était-ce l'Académie française qui devait s'en laisser imposer par la terminaison de l'adjectif baptismaux? Pour être conséquente, elle devait donc mettre aussi Lettre, substantif masculin^ sur la foi de cette vieille locution de palais enchâssée dans ce vers des Plaideurs :

J'obtiens lettres royaux et je mMnscris en faui.

¥ofits n'est pas plus masculin que lettres. Royaux el baptismaux sont d'un tems où les adjectifs français lires d'adjectifs latins terminés en w, comme regalis^ baptismaliSj viridis, n'avaient qu'une seule forme servant pour les dçMx genres, et ce^ fon^fi siur ce q^*an . latin la terminaison %$ était aussi commune au masonlin et au féminin. Le français n*a une seconde forint en aie que depuis le xvi* siècle. Cela est élémentaire.

lie b$is latin disait /onfa, et le français ut^ font. Une charte de 1374, de la ville d'Aiguepersç, qUée di^ns Du Cange : t .... e^ les conduits dçs eftups y^^mi » à ladite fans et abreuvoir. »

On serait tenté de croire que le mot fozks n'e^t antife chose que le hl\nfons tout pyr. et a précédé h forffie fontaine; il n'en est rien, fontaiw sç li^ pariawt d^ps la traduction du Livre des Mois, répufé jmKjq'ic^ Je plus ancien monument de noire langMf^ ;

« E le seignur vus liverad Moab as vm^^y ?t tul^s » |ur citez e lur ferniçte? prendrez e dçslrnîreï ; ^\ Xyz M les ^rhres ki fruit portent colpere?, qt tûtes lur (w » teims estuppr^^j^.* » (Pïfge 5^3.)

«....£ les c^stels pristrent.^.. e les kon^ f%9f^e^s » estuperent.... » ( Page 3&40

« Tophet, ce} Un |(i tant est dçlit4b)e de ^U fur^res » ç rte |)ele§i/w?i^^me5. » (Page 427.)

Fontaine, également dans les sermons d^ ^/^^i ^rnard : « Criz (CUriaO iH^slre sires ç^st fo^aim % POS , » par cui nos sommes lavez. » (Page 588.) Je cite le passage suivant pour ta singularité des

métaphores mystiques. Le saint suppose Irois fontaines, et conseille d'en chercher une quatrième : — « Nos » é\àuÈ de la fotitainë de miséricorde les awés (eaUx) » de remission por laveir nos colpes ; — nos avons dé » la fontaine de grâce les awes de dévotion por arfot seir les racines de no§ bones oy vres ; — nos avons de ift la fontaine de sapiei^ge les awes de discrétion por » abevrer nostre soif. — Or quarrons après por coyre î^ lès mangiers (cuire les alimens) les fervens awes > d'amor. Cez awes condient (assaisonnent) vrayement » et coysenl (ôuisent) noz affections, et si vienent tôtés » buillanz (1) de la fontaine de charitet. » (P. 589.)

Le goût de cette éloquence se continua jusqu'au ïVii* siècle. Il n'y a qu'à lire la correspondance dévote de révoque de Meaux, Guillaume Briçonnet, avecMarguérite, alors duchesse d'Alençon, sœur de François I*» (Introd. aux Lettres de Marguerite). Tant il est vrai que le naturel et la simplicité sont dans tout le dernier effort et le dernier terme de Fart.

Mais revenons à la philologie. Il demeure avéré, par ces divers passages, que fontaine est la forme primitive, de laquelle font est une apocope ou abréviation. Voici quel me paraît être l'ordre généalogique : Le latin du tems d'Auguste disait /o/w, d'où Y adieciiî fontanus ;

(1) ÛQ fMNivqiim «Miop fervenf, eaum bo^Uatis, e( Qon fervwtei, bouillantes. C'est comme fonts baptismaux et lettres royaulx : les adjectifs rentis du latin en ens {fervens, bullien^) n'avaient non plus, et. par le même motif, qu'une terminaison au service des deux genres. Ilâfè tout prend Un féminin, parce qu'il n'appartient à aucune de ces deux catégories (en ens ou en alis) : « Des eaux toutes bau^fans. »

le latin de la décadence a dit, au lieu àefonSj fontana^ sous-entendu aqua (1). De fontana le français a formé fontaine^ et ensuite, par apocope> forU , en sorte que le dernier terme est identique avec le premier.

Fonta^ que je citais tout à l'heure, doit avoir été fait sur le français font. Les rédacteurs d'actes "publies, pour couper au court , travestissaient les mots de^ la langue vulgaire quand le terme latin ne leur venait pas tout de suite. C'est ainsi qu*ils ont fabriqué bargnus ^ jaiousus j louchare^ et mille autres pareils. Il serait par trop naïf de s'imaginer que borgne^ jaloux^ et le verbe loticher^ descendent de ce prétendu latin. Mais la généalogie n'est pas toujours si claire, et l'anr tériorité Qst parfois douteuse. C'est un piège tendu continuellement, où les étymologistes peuvent se laisser prendre. Du Cange ni D. Carpentier ne se sont pas * occupés de cette distinction de l'âge des mots.

Je finis comme j'ai commencé , par insister sur le genre féminin de fontj et sur la nécessité d'une rectification dans le Dictionnaire de TAcadémie.

^ Il y a de certains esprits naturellement curieux qui rappellent le propos de Lubin a Clitandre : « C'est grand dommage, monsieur, que je n'aie point étudié : je me serais avisé de questions où jamais personne n'a songé.» Je reçois une de ces questions singulières »

(1) Voyez le Leiique de MM. LouU Quicherat et Dtvelay, an mot

FOHTAIfUS.

LE DICTIONNAIRE OE l' ACADÉMIE. FRANÇAISE. 185

difiScileset délicates. Un correspontiant.donl je neveux pas publier la lellre ni le nom , par charité pour luimême, ne s'avise-t-il pas de me denoander combien coûte à la nation française.... le Dictionnaire de l'Académie ! Et qu'importe ce qu'il coûte , indiscret que vous êtes? A coup sûr il coûte moins qu'il ne vaut, voilà ce qu'on peut affirmer à priori , et la France , combien qu'elle ait dépensé pour cet article, est toujours en bénéfice. Voilà qui est incontestable et convenu. C'est donc simplement un renseignement de statistique ou d'histoire littéraire que vous désirez? Sur ce pied-là, j'y consens, car je ne me prêterais pas à seconder une intention maligne, je vous en avertis. Le monde est aujourd'hui si méchant que je suis bien aise de prendre mes précautions; et si , nonobstant cela, quelqu'un persiste à me soupçonner, je proteste ici par avance , et , comme Rabelais , j'en appelle au prochain concile.

Ce préliminaire réglé, je vous dirai, monsieur, que, seule au monde , l'Académie pourrait satisfaire complètement votre curiosité , car elle seule possède les élémens indispensables pour établir ce calcul. Or, n'étant pas probable qu'elle consentit à vous dire son secret, je rassemble quelques données qui, faute de mieux, pourront servir de point de départ aux inductions et aux conjectures.

Dans le second factum de Furetière, on lit, page 5: — c 11 y a assez longtems que le public est leur dupe > dans la vaine attente d'un dictionnaire qu'ils ne

186 LE DICTIONNAIRE DE l' ACADÉMIE FRANÇAISE.

» montreront jamais , et qu'ils abusent des libéralitez » du Roy, dont ils ont touché desj à trente mille bscùs* » sans montrer une page de leur ouvrage. »

Ainsi parlait Furetière en 1688, Furetière Tennemi déclaré de l'Académie, c'est vrai, mais par cela même d'autant plus obligé d'être exaôt dans ses dires et de ne pas prêter le flanc par de fausses attaques ; car il avait affaire à forte partie, et l'Académie qui, en excipant de son privilège exclusif, avait eu le crédit de faire supprimer l'ouvrage de Furetière avant inême qu'il parût, l'Académie aurait eu beau jeu à faire cohdamner Furetière comme calomniateur, S'il eût dépassé les limites de la vérité* Or son assertion sur les trente mille écus et plus n'a pas été contredite : nous pouvons donc nous y fier et accepter le fait pour authentique.

La valeur de l'argent depuis Louis XIV a plus que doublé; contentons-nous de le prendre au double. Laissons encore de côté la fraction , que Furetière ne précise pas ; mettons trente mille écus de compte rond. Trente mille écus du xvii' siècle, ce sont soixante mille du xix% et soixante mille écus , ce sont cent quatre*vingt mille francs.

Continuons d'écouter les révélations de Furetière :

« On doit les cinq ou six premières lettres de ce » dictionnaire à M. de Vaugelas, qui y a travaillé » douze ou quinze ans , et toutes les autres à M. cîé

» Mézeray, qui s'y est appliqué trente-trois années

» lia comté ïi?A}X mille esgus au Roy pour faire trans- » crîrc ces minutes en de grands cahiers , en grosse

LE DICTIONNAIRE DE l' ACADÉMIE FRANÇAISE. iS7

> lettre et avec de grandes marges sur lesquelles on » travailloit à la correction. » (Page 06.)

Deux mille écus, en langage de Furetière, o'est<*à-dire qqatre mille, qui font douie mille francs; et douae mille îtànen ajoutAs à cent quatre-vingt mille font bien cent quatre-vingt-douze mille francs. Poq! les voilà, comme dit Argan.

Donc , au compte de Furetière , le Dictionnaire de TAcAdémie, en 1088, onze ans avant de voir le joqr, ooAtait déjà cent quatre-vingt-douze mille francs, pour lé moins.

II y avait ausâi dès lors des frais d'impression, dont nous ne parlons que pour mémoire, fi' Académie, ainsi que cela se.pratique encore aujourd'hui, travaillait tur des fascicules imprimés pour elle seule. Gela ressort du passage suivant : < On a veu souvent M. Aacine, trou- » vant à Touverture du Dictionnaire imprimé des choses » qui ne luy plaisoient pas^ s'écrier en plein bureau :

> Bon Dieu ! où nous fourrerons^nous quand ce livte » viendra à paroistre? Le publio nous jettera des » pierres !... » (Page 72.)

Il est vrai qu'on a qoelquefuia jeté la pierre à l'Académie pour son Dictionnaire ; mais on n'a jamais jeté de pierres au^ ^c^idémiçi^n^, heureusement !

A partir de 1683, les documens nous font défaut jusqu'à la nouvelle organisation de l'Institut, en 1803. Pendant cent vingt ans , nous ne pouvons savoir les sommes allouées à l'Académie française pour les trçivaux de son Dictionnaire.

188 LE DiCTlONNAltlË DE l'aCADÉMIH; FRANÇAISE.

Le décret d'organisation de Tlnstitut du 3 pfuYiôse an X[ (1803) ne contient rien de spécial aux frai^ du Dictionnaire; il est dit simplement, article XI, que « rinstitut recevra pour ses dépenses une somme qui > sera déterminée tous les ans sur sa demande. »

L'article IJI porte : « La seconde classe ( l'Académie » française) est particulièrement chargée de la con^- » fection du Dictionnaire de la langue française. Elle » fera, sous le rapport de la langue^ t examen des » ouvrages importants de littérature, d'histoire et de » sciences. Le recueil de ses observations critiques » sera publié au moins qiiatre fois par an, »

Il est regrettable à jamais que la seconde partie de cet article soit demeurée sans exéculioo. La grammaire, la critique, la littérature ne seraient pas où elles en sont, et la gloire môme de l'Académie ne s'en trouverait pas plus mal. On ne reprocherait point a cette illustre compagnie d'avoir fait triompher le contraire du droit au travail ; on n'aurait jamais pu assimiler les académiciens aux dieux d'Epicure , dépourvus de providence :

...Namque Deos didici gecuram agere «vu m , Nec, si quid miri faciat natura, Deos id Tristes ex alto cœli demittere tecto.

(HoRAT., Sat. I, 5.)

« Car ces dieux passent leur vie dans une indifférence complète aux choses d'ici-bas, et , si la force du génie fait éclore un bon livre, il ne nous tombe pas de la coupole majestueuse de l'Institut, »

LK piCTioNNAim: ï)K l'académie française*. 189

Si Tarticle III : « L'Académie publiera », etc., est tombé en désuétude le lendemain de sa naissance, par bonheur Tarticle XI : « L'Académie recevra » , etc., n'a pas eu le même sort. Tous les gouvernemens ont senti que la confection d'un dictionnaire n'est pas besogne qui se marchande à l'aune, qu'on ne lésine pas avec un corps savant tel que rAcadémie française, et que le plus digne et le plus sûr était de s'en remettre à sa discré^^ lion. Auâsi estnt dit : 4 Une somme qui sera déter^- % minée tous les ans sur sa demande. » Qu*a-t«elle demandé? JeTignore; mais, aussi loin que j'ai pu remonter, j'ai vu douze mille francs par an alloués pour le Dictionnaire» C'est apparemment le chiffre indiqué par l'Académie elle-même dès l'origine ; c'est un efaiSre traditionnel comme la répartition de la somme : six mille francs pour la commission du Dictionnaire, six mille francs pour travaux du Dictionnaire. Ce sont les termes invariables du budget. Diable ! ne confondons pas le travail et la commission !

Cette allocation de douze mille francs, ne la comptons qu'à partir de la nouvelle organisation de l'Institut par le premier consul. De 1803 à 1835, ce sont Irente-deux ans ; à douze mille francs par an, trois cent quatre-vingt-quatre mille francs.

Lesquels trois cent quatre-vingt-quatre mille ajoutés aux cent quatre -vingl-douze mille de Louis XIV, forment un total de cinq cent soixante-seize mille francs (576,000 fr.).

El il reste un espace de cent vingt ans, de 1683

190 LB DtCTiOMNAlRR DE L* ACADÉMIE FRANÇAISE.

à 1803, dont içs dépenses nous sont absolument inconnues. Quand je dis cent vingt, ce n*est que cent dixhuit, car il faut déduire deux années pendant lesquelles les Académies ont cessé d'exister, du mois d'août 1793 AU mois d'aoOt 1796 (1).

Lorsque l'Académie publia la sixième édition de son Dictionnaire, en 1835» elle comptait juste deux cenîs ans depuis sa fondation. Cent dix-huit ans font par conséquent plus de la moitié de son âge, et le total de 676,000 francs pour lequel pous avons des témoignages ne représente nue quatre-vingts années de cette existence de deux siècles.

Je crois demeurer bien en deçà de la réalité en estimant que le Dictionnaire de l'Académie représente, ati taux le plus modesle, plus d'un million.

Mais aussi c'est le Dictionnaire de l'Académie ! Et qu'est-ce qu'un million ?

On sait que l'Académie travaille actuellement à un Dictionnaire historique de la langue française, où seront éclairées toutes ses origines, et toutes ses Vicissitudes seront exposées. Quand ce livre paraîtra, il n'y aura plus de problèmes philologiques pour le français.

Mais quand paraîtra-t-il ce dictionnaik^ vraiment impayable 1 € Tune quœsieris scire ne fais I »

Tout vient à point à qui sait attendre. Nlmitônâ pas l*âmourêux de la belle Philis, qui désespéfait à tbfCe

(1) Le décrjBt qai supprime les Académies est du ^ ao^t IT^S. U décret qui fonde rinstitat est du 2S août 1795.

LP DICTIONNAIRE DES BEAUX-ARTS. lOi

d'avoir espéré : sachons attendre , ayons patience , et nous finirons par avoir (nous ou nos descendans) nonseulement le Dictionnaire de l'Académie française, mais encore celui de FAcàdémie des beaux-arts. Le public ne se doute pas que l'Institut lui brasse, comme aurait dit Montaigne, deux dictionnaires pour un^ Oui, par décret impérial du 23 avril 1807, l'Académie des beaux-arts est chargée de rédiger son dictionnaire particulier, lequel depuis cette date figure au budget pour une SQmme annuelle de six mille frs^ncs. Il y aura l'année prochaine cinquante ans juste: cela fait trois cent mille francs. Il n'a encore rien paru. En 1849 , la commission du budget, impatiente, exigeant^ demanda des explications. De ces explications données, il apparut qu'il existait pour l'ouvrage en question des matériaux considérables. Pourquoi donc ne pas les publier ? Ah ! voici : ces matériaux se trouvaient la plupart hors de service avant d'avoir été employés. En eflet , cela est tout simple. Un musicien, par exemple Méhulou Gossec, aura fait l'article Harmonie ; naturellement il i aura fait avec les connaissances et selon la méthode ae son époque , et puis l'article a été dormir dans les cartons. Quinze ans plus tard, Berton exhume le manuscrit de son prédécesseur : il ne manque pas de le trouver incomplet, vieilli, détestable, 11 le refait d'après son système. Dix ans plus tard , Reicha refait l'article de Berlon , celui-ci destiné à être refait un jour par Boïeldieu, ou un autre, que sais-jet Car vous entendez bien que ces noms ne figurent ici que par hypothèse

^^'1 LK mCTlONNAlUE DES BEAUX-ARTS.

et pour rendre la chose sensible , exempli gratiâ , je vous Tai dit en commençant. On voit qu'arrivés au milieu du dictionnaire, il faut refaire le commencement, et qu'avant d'être à la fin , il est indispensable de re« prendre le milieu. C'est la toile de Pénélope , hormis qu'on n'y défait rien , au contraire ! On avance en reculant, ou Ton recule en avançant, comme 11 vous plaira. En d'autres termes , le progrès continu des beauK<*arts est uti obstacle permanent à ce qu'ils aient jamais leur dictionnaire, à moins que , par la grftce du Saint-Esprit, on ne ^improvise de toutes pièces en vingt-quatre heures ; encore faudrait-il qu'il fût imprimé de même.* Que faire? Comment sortir de là î La comrtiission du budget y était fort embarrassée. Elle corn* Inença par rabattre sur le crédit spécial de cette année* ià une somme de mille francs , en guise d^amende expiatoire du passé. Mille francs ! tout autant! Ensuite elle demanda que le Dictionnaire des beaux-arts fût publié par fascicules qui paraîtraient aux intervalles nécessaires. Ces fascicules, se trouvant au niveau de la science, auraient toujours servi à l'instruction des contemporains ; la postérité se serait arrangée comme elle aurait pu! Cela bien décidé, bien convenu, accepté de part et d'autre, on se sépare les meilleurs amis du monde, et..... rien n'a paru. Altri tempi altre cure. Nous aurons le Dictionnaire des beaux-arts en gros, au lieu de l'avoir en détail. Voilà tout! * .

FURKTIÈRK CHASSÉ DK l/ACADÉIflfc;. J9S

Je n'ai pas voulu tout à riieure ouvrir une parenthèse qui m'eûl détourné trop longtems de mon sujet principal ; mais je mettrai ici ce que j'avais à dire , qui s'y rapporte par un côté. C'est à propos de Furelière chassé de l'Académie, dont il faisait partie depuis vingt-trois ans, et chassé honteusement à l'pccasion de son dictionnaire. Vainement il se défendit avec force, avec courage, avec esprit; — avec trop d'esprit, car on disait : Comment un homme si spirituel et si incisif pourrait-il avoir raison? Non! c'est un méchaiit homme ! — L'Académie ne tomba pas dans cette faute ! Elle n'avait garde ! Elle se tut, et triompha en prenant Tair digne et l'attitude d'une victime résignée. Puretière mourut accablé. Naturellement, hélas! sa mémoire n'a pas été réhabilitée par les académiciens qui se sont chargés de son article dans les biographies et les histoires littéraires (1), et il semble que ce procès reste jugé définitivement au profil de ceux qui l'ont gagné en première instance. Le nom de Furetière aujourd'hui ne réveille que l'idée d'un homme convaincu d'avoir, par un odieux abus de confiance, volé les matériaux du Dictionnaire de l'Académie. Eh bien , voici sur cette affaire un témoignage grave , positif , complet, qu'on n'a jamais invoqué, et qui n'aurait pas dû être inconnu aux historiens de cette querelle : c'est celui de Pavillon, d'Etienne Pavillon , membre lui-môme de l'Académie

(1) D*Olivet, dans ï Histoire de V Académie. — M. Auger, dans la Biographie Michaud.

1!. tS

iQh LETTRE d'ÉXJENNE PAVILLON

française, non pas, il est vrai, à Tôpoqqe où il écrivfiit 1§ lettre qpeje vais rapporter, msiis seulement quina^çï ap^ plus tard et trois ans après la mort de Furetière, Avant toijt, il importe d'élablir U moralité du témoifl. Pavillon était un homme si honnête et en mêifie tem^ ^ savant el si modeste, qu il refusa à Tainitié de Bpssuet de< se laisser nommer gouverneur d^ duc du MainiQ. I^'Acadépie française Télut spontanément et sans qu'il ^ût fait çmcune dépaarche, pour remplacer Benser^de^ ^t TAcadén^ie des inscription^ le donna pour successeur § Racine, touis XIV voulut aussi lui témoigner son ^stime par \xne pension de dei^x mille francs. Bref, Pavillon pffiit un des rares exemples du nvérite récompensé pouf lui-même et sans le secours de l'intrigue, fel est rhomme qui écrit à Furetière, en 1679, c'està-dirç six ans avant le scandale du Dictionnaire, une lettre prophétique dont Furetière ne tint p^ts assez de compte, pour son malheur !

r ■ Ifoi}» o'($couiop« d'avis que ceu^ qui sont les pdtrei, Et ne croyons le mal qpe quand il est venu !

A Monsieur l'abbé Fubetièbe.

a II est constant, monsieur, que ce dictionnaire que » vous avez entrepris est une des hardies productions » de l'ejupire des belles-lettres, et que VOMS ne d^vez » pas vous attendre pour récompense à une réputation

» moins solide que Fauteur de VIliade Les Muses

» n'ont point de lauriers qui ne soient dignes de vous

A FLKETIÈRE. /|^Ô

» estre présentés pour la peine que vous prenez à jeijr » î^masser des mots et des expressions pour ^e^pbellis- » semenl et la perfection de la laqgue frapçoise. Le » Parnasse, le public vous en tiendronj, compte ; mais n yostre Académie, que pensera-t-elle de ce projet? Je ^ vous Tay dit, rjionsieur, en homme désintéressé Qt à » qui l'envie, ni cqmnne acadéinicien, jfii comme auteuf, » ne sauroit inspirer de jaloux sentiii|ens. Vos cpq- ;p frère^ vous donneront de l'ému jatioq â cor tinter vos f explications des mots de la langqe, tant qu'ils eroj- » ront qu'elles spront réunies aux remarques des îjijtres » académiciens et que le diptjonnaiie des Qjjfirante ne » sera que l'ouvrage d'une seule tête ; rpajs sitostqqe » yous séparerez le vostre dans l'iptention de le mettre » sous yostre nom, les suffrages qui voijs opt esté si 9 honnestement accordés yous seront refusés. On fera p plus : on voudra peut-estre vous accuser de vous estfe » emparé trop facilement de ce qui yous aupa çpps|é j) si cher !

» j?erspnne ne peut vous parler l^-dessus plus natq- • j rel|ement qqe M. Charpentier. || y a si )ongJgn)s » qu'il est au fait des c^bajes de sa Compagnie, qqe » vous ne pqurrez mieux canrioistfe que par luy la » confiance q^p l'on vous mjfrque ^ux conférences goqr p le Dictionnaire. Il peut desjjà vpus en aypirparjô » a cœur ouvert, et je serois bien de l'avis qu'il m'a » fait entrevoir, qui est de ne çommuiûqper à l'^^senf- » b|ée que les remarques que vous voulez .^bandonner » a l'Académie , ou plutost de ne vous pas trouver

190 LKT'iKK u'Éllh^M-. PAVILLON

» à chaque jour du bureau marqué pour Tavancement » du Dielioiinaire, si vous avez absolument projeté un » pareil dessein. C'est là certainement le parti que vous » devez prendre , monsieur, pour ne pas vous attirer 9 toute vostre Compagnie à dos. Je sais que la cabale » se prépare à vous forcer de luy donner le plan de » vostre volume , et que M. Mézeray y est vivement 9 poussé par des instructions particulières.

» Je vous plains dans cette occasion, et je douterois » du succès de vostre enlreprise si vous n'aviez de » vostre costé le bruit qui se répand que vous aurez » plus tost achevé que l'Académie n'aura entièrement 1 projeté. C'est un avantage que le public soutiendra » contre le grand nombre, si une prompte exécution » vous rend victorieux , et par là les savans ne seront » pas persécutés, si vous estes imprimé. En vérité je 9 ne comprens pas \'a lenteur des académiciens, s'ils » font attention que le public ne doit pas avoir une » opinion avantageuse de leur promptitude , puisque » un seul particulier est en estât de faciliter ses doutes, » lorsque quarante personnes ne l'aident pas encore » depuis quarante-cinq ans !

» Je serois imprudent d'apprendre à d'autres que 9 vous, monsieur, quej'ay esté introduit incognito, il » y a trois jours, à l'Académie par M. Racine, et que la » scène qui s'y est passée en ma présence n'a pas esté » fort utile à l'enregistrement des décisions qu'on y a » faites, |.uisque l'on n'a rien arresté à cesle assemblée. > J'y ai vu onze personnes : une cscouloit ; une autre

À FUnETlÈRF. 197

> dormoit ; trois se sont querellées , et les six autres

> sont sorties sans dire mot. Aussitost que j'ay esté » arrivé chez nr)oi , j'ay crayonné ceste assemblée sans

> quitter la plume, que M. Despréaux mesme m^a encore

> trouvée à la main en sortant de TÂcadémie. Je luy » ai lu dans le mesme moment ceste peinture bizarre » telle que je vous l'envoie , et vous me ferez plaisir » de ne la communiquer qu'au seul M. de Bussy, à qui » vous m'avez marqué que vous avez occasion d'es- » crire(l),

» Juin 1679. »

N'est-ce pas là un document tout a fait curieux et important? Il constate que Charpentier a joué un double rôle, faisant d'abord avertir sous main Furetière des menées de la cabale contre lui , et votant avec elle le jour qu'il fallut opter. Si Pavillon eût été de T Académie le 22 janvier 1785, il est probable qu'il eût rappelé à Charpentier ses confidences , qu'il lui eût fait honte de sa lâcheté, et eût conservé une voix de plus à Furetière.

Car l'abbé d'Olivet, qui nous donne la liste des membres présens à celte séance, se garde bien de nous faire connaître le vote de chacun d'eux. Le premier président, M. de Novion, directeur de l'Académie , qui av^it pris le parti de Furetière, jusqu'à déclarer que si Furetière n'avait pas obéi aux sommations réitérées

(1) Pavillon, Œuvres, 1" partie, p. 140. Amsterdam, 1750.

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