‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 6 sur 98 · JA SOIT QUE, COMBIEN QUE, ENCORE QUE · texte numérisé non relu

JA SOIT QUE, COMBIEN QUE, ENCORE QUE

les Provinciales sont de 1658; le silence de Furetîère est donc une véritable protestation.

. Enfin, prenez les trois grands prosateurs du xvi* siècle, Amyot, Rabelais et Montaigne : vous ne rencontrerez pas chez eux \^ conjonction qumque. Ils disent cornbien que, encore que^ nonobstant que. Reculez dans le siècle précédent, voyez Antoine de La Sale, dans le Petit Jehan de Saintré, dans les Cent Nouvelles nouvelles : son expression est jaçoit que ou jaçoit ce que (jam sit hoc quod). L'orthographe a défiguré Tétymologie : elle n'en fait pas d'autres.

Jà soit que ou ce que doit être la forme primitive; c'est celle qu'on rencontre dans la version des Rois, monument au delà duquel on ne remonte pas jusqu'à présent. C'est David qui parle à ceux d'Israël : — « E ore vus haitez e seiez pruz et vaillanz, car ja seit » ço que morz seit vostre sire Saûl, ne pur quant cil » de Juda n'unt eslit e ennuint que jo seie lur rei. 9 (Page 125.) — « Et maintenant réjouissez- vous et soyez preux et vaillans, car^à soit ce que Saûl votre seigneur soit mort, néanmoins ceux de Juda m'ont élu et oint pour être voire roi. »

On trouve encore chez les bons écrivains cette forme pour tant ou pour autant que; comment que.

Vous voyez que ce n'est pas la disette d'expressions correctes qui a forcé de recourir à l'expression vicieuse.

Si l'usage de quoique était inconnu au xv" et au xvi* siècle, c'est déjà une preuve contre lui ; mais la preuve sera bien meilleure si cet usage était connu,

QUOIQUE REJETÉ PAR RABELAIS, MOlMTAieNC:. 17

car alors son absence des textes que j*allèguc ne sera pas un eflet nécessaire ou fortuit, mais le résultat d'une exclusion préméditée. Eh bien ! c'est ce qui arrive. L'emploi adverbial de quoique se rencontre une fois dans les Cent Nouvelles : — « Dont tous ceux qui là » estoient et qui l'ouyrent eurent granl ris, quoique » ils eussent pitié du larron. » [Le Duel d'Aiguillette.) Comme on n'a point de manuscrit des Cent Nou^ velles, il est impossible de vérifier ce passage, qui peut être une faute du premier éditeur, dont tous les autres se sont faits les échos, ou bien un lapsus calami, une distraction de l'auteur lui-même. En effet, le solécisme quoique avait cours dès le xiv* siècle, au tems de Philippe le Bel; en voici la preuve :

Hé, in*ainie,.dist il, hé! car ne m'oubliez QtMique Je soie pauvre et mai enlinagiez.

[Baudouin de Sebourg, cb. iU, p. 89.)

Ainsi l'on est fondé à dire que l'adverbe ou conjonction quoique n'a pas été ignoré, mais rejeté paf Amyot, Kabelais, Montaigne, Marot, la reine de Navarre et tous les bons écrivains de cette époque;

Que Furetière, en 1685, et son éditeur Basnage en 1696, savaient très-bien ce qu'ils faisaient loi*squMls l'excluaient de leur dictionnaire, malgré l'exemple de Pascal et d'autres ;

Enfin^ que l'Académie française avait sa prudence endormie lorsqu'elle a délivré des lettres de grande naturalisation à ce grossier solécisme : « Quoique pauvre j il est honnête. »

Page 1