IH 3HAL0RÉ MOI, AUTBE SOLÉCISME
La mal est fait, dira quelque professeur officiel de langue française ou française; il n'y a pas à revenir, et il faut passer outre € qui qxien ait et qui qu'en grogne »• — Non pas, ^'il vous plaît! L'erreur ne prescrit pas contre le sens commun : il est toujours tei^s d^ revenir sur une mauvaise mesure et de désa*' vouer une absurdité. En attendant qu'une nouvelle édition du Dictionnaire corrige Védition de 1835, )e^ écrivains soigneux de leur style feront bien de remettre en hqnneur les vieilles et légitimes exprès-^ s|ODS ^ lu vaille de disparaître, et d'expulser de leur place qu'il usurpe ce vilain quoique « mal né pour les oreilles », dirait Boileau.
Quoique.,., quelque que, qui que ce soit qui.... voilà du français moderne. Cela ressemble ^ quelque imitation du coassement des grenouilles et du chant des cailles et des perdrix. C'est le progrès -, il est beau t
Hélas! qu'avons-nous fait de cet idiome dont le maître de Dante proclamait la parlure âéHt^ible entra toutes celles de l'Europe, et que pensera la postérité de l'harmonie du français au xix* siècle?
On ne peul s'empêcher d'en pleurer et d'en rire !
^ Malgré moi. — Puisque nous sommes sur les solécismes et non-sens consacrés, profitons«en pour erï signaler un des plus notables. C'est l'emploi de ces formules : malgré moi, malgré lui, malgré nous.
Mal est l'adjectif latin malus, mauvais. Ces locutions reviennent donc exactement à mauvais gré moiy
MOI ET TOI ADJECTIFS P08SRSS1P8. , il)
mauvais gré lui^ mauvais gré notis. On voit tout de
suite que le pronom possessif y devrait être substitué
au pronom personnel en cette forme : mauvais gré
mien, sien, notre, leur, etc., et c'est en effet comme
on s'exprimait dans l'origine :
Rogier que maugrésien glennent Trente et sii chef alien 7 preanent.
(GUILL. GuUKTy t. I, p. 190.)
« Avec Roger qu'ils ramassent (qu'ils glanent) malgré lui^ ils y prennent trente-six chevaliers^ »
< Se tes voisins t'a proie que lu U lesses fi^re une
> mesière (1) en ta terre, por ce n'est il pas prové que » ta terre li doie servise, ne il nepuet pas dire que il
> i puisse edefier mal gré tuen. y» (Ancienne trad, du Digeste.)
A cette façon de parler conforme au bon sens,
comment a pu se substituer une syntaxe absurde? fin
voici, je crois, l'explication. Moi et toi^ qui ne sont
plus aujourd'hui que des pronoms personnels, ont été
jadis des adjectifs possessifs traduisant meuSy tuus.
Avant d'aller plus loin, établissons bien ce fait :
ie te ferai deux espees bailler :
Li uqe en sera moie, et U altre Renier.
{Gérard de Viane,)
La dame respondi : Chier sire, je Tottroie Car tostre vouleuté si doit estre la moie.
{Chron, anglo-normandes, III, |16.)
« La raison en est moie et non vostre. » (Assises deJérus., Il, /lOâ.)
(1) MurcMle. Le norti de la ville de Mëzières sigoiûè les murs.
20 IkKL GRK MOI POl!K MAL CRK MIKN.
Mo/ gré moi a donc pu se dire pour nud gré mien, et puis grâce à Téquivoque, source de tant de. maux, on a passé de malgré moi k malgré nous.
Celle équivoque s'est fortiûée encore de celle qui est contenue dans ces formules du xv* siècle : Bon gré saint Pierre de Rome! — Mal gré saint Georges! où saint Pierre et saint Georges sont réellement au génitif par apposition, comme Dieu^ Aymon^ MolièrCy dans la Fête-Dieu, les Quatre fils Aymon, rue Fontaine-Molière. Malgré nous a paru construit comme mal gré saint Pierre. C'était une illusion, mais personne ne s'y opposant, Terreur s'est accréditée, el le solécisme est aujourd'hui bien et duement scellé dans l'usage et dans le Dictionnaire de l'Académie. Eh! c'est là justement qu'il fallait la combattre et protester contre les ignorans, au lieu de les suivre ! Ce n'est pas la seule fois que la science et l'ignorance aient conspiré ensemble sans s'en douter.
Si nous avions eu Tesprit de garder l'adjectif envis^ rien ne nous serait si facile que de traduire correctement ces ablatifs absolus : me invito, illo invito; ce serait moi envis, lui envis. Encore si nous disions: malgré de moi, malgré de lui, la locution serait acceptable ; mais qu'est-ce que c'est que malgré moi, malgré lui? Il faut donc analyser: — Moi étant mauvais gré; — lui étant mauvais gré? L'absurdité se laisse toucher au doigt.
De tout ce qui précède il ressort qu'on ne peut pas