RAOUL DE CRÉQUY. SU
» inconnu. La copie sur laquelle celle-ci a été tran«^ » crite a été trouvée par M. Matter dans les papiei*s » du poëte Sedaine, qu'il avait été chargé dé mettre en » ordre en septembre 1848. »
Ainsi dit M. M... de Ri.. i, qui, ne signant que de ses initiales, n'assume pas une très-grande responsabilité devant le public ; mais il nous livre en garantie le notti de M. Matter, grave personnage , ancien inspecteur général de l'université^ auteur très-sérieu)( d'utie hii^ toir« de Técole d'Alexandrie ^ membre de la faculié de Ihéoloj^e de Strasbourg^ et i œs divers titre» ineapi^d de se prêter à une supercherie littéraire, tranchons le mot, à une mystification. Nous voilà bien rassurée*
Dans un avant-propos de quelquen pâgei, M. M... de R..4 discute l'autexir probable ou possible èe cm vers. Il croit que le petit chef-d'œuvre pourrait bien appartenir « originairement à la charmante trouveresse » Barbe de Verrue que les rives du Oardon virent » nattre, et qui pendant soixante ans courut, le luth » en main , toute l'Europe , de château en château. #
Après une pareille course ) il est bien permis d'être un peu essoufflée Cela explique pourquoi les accent de la charmante Barbe sont parfois enroués et les cordes 4e son luth ne sont pas très-bien d'accord : c'est l'efibt dô l'âge et de l'intempérie des divers climats de l'Eu-rope. D'ailleurs, la charmante Barbe n'est pas seule en cause, et la responsabilité d'auteur est parttigée comnM ia responsabilité d'éditeur. Vous aves remarqué dans la eitation de la préface lé mol origùmirement, C'ost
toute une histoire que nous raconte M. M... de R...: « Il y avait alors trois muses connues sous le nom des trois Roses. L*une d'elles fut la célèbre Rose de Créquy, élève de Rarbe dans l'art du vers. » La célèbre Rarbe fit dépositaire du fruit de son génie la célèbre Rose ; et la célèbre Rose, qui ^ dut vivre »^ans la seconde moitié du xni' siècle , ayant retouché Tœuvre de la célèbre Rarbe, c'est le résultat indivis de cette collaboration dont MM. Matter et M... de R... ont enrichi notre littérature du moyen âge par l'intermédiaire du Messager des sciences de Rruxelles, n'oubliant pas de nous avertir que « ce poème serait dans ce cas d'un intérêt » majeur et une trouvaille extrêmement précieuse.»
Notez serait. M. M... de R... aime beaucoup à tourner ses phrases par le conditionnel. Scrupule de conscience, apparemment.
Le monde avait une fois déjà entendu parler de la célèbre Rarbe de Verrue : c'est par M. de Vanderbourg, dans la préface mise par cet homme d'esprit en tête des œuvres de la non moins célèbre Glotilde de Surville. M. de Vanderbourg s'était amusé là .à bâtir un roman de généalogie littéraire qui obtint sous la restauration un assez joli succès. Les poésies de Glotilde, grâce à une certaine couleur chevaleresque de convention, et au sentiment plus réel que le soi-disant éditeur avait su y répandre, réussirent complètement dans la société élégante de cette époque. A peine si deux ou trois voix s'élevèrent pour protester, au nom de la science , contre la fraude de ce pastiche ; elles furent
CLOTILDË DE SUK VILLE. 213
couvertes par le bruit des applaudissemens. Aujour* d'hui rUiusion est évanouie : on ne regarde plus les poésies de Clotilde, ou si Ton s'en souvient, c'est pour s'étonner qu'une imposture si manifeste ait pu jamais tromper personne. Mais il y a des momens donnés pour réussir, le tout est de savoir les reconnaître et les saisir au passage.
qu'il fait bon de venir à propos!
C'est un compliment que Voltaire s'adressait à luimême ; on peut le faire aussi à M. de Vanderbourg ; on ne le fera point à M. M... de R... Son Raoul de Créqay prétend renouveler Clotilde de Surville, mais l'heure est passée. Il a beau accumuler tout ce qu'il suppose capable de frapper notre imagination, et Barbe, et Rose, et les rives du Gardon, et les trouvères et les trouveresses, il ne parviendra pas à nous faire prendre le change. Pour qui s'y connaît le moins du monde, le pastiche est visible à l'œil nu : cela a été composé , pensé, écrit en français moderne. Pourquoi donc s'en occuper? D'abord, dans l'intérêt de la vérité et de l'honneur des lettres ; ensuite parce qu'il peut être instructif d'observer les erreurs de langue, les anachronismes de style échappés à un auteur qui évidemment possède une certaine habitude du français du moyen âge, et qui avait mis tous ses soins à le contrefaire.
Pour commencer, il n'a pas su se garantir d'un piège ou étaient tombés avant lui tous les faiseurs de rmiro'-
2ift DE LA BONNE FOI.
tism0 du dernier siècle, lesquels , comme on sait, re» tranchaient ou conservaient les pronoms et les articles selon les besoins de leur versification. Ils n'y savaient pas d*autre loi. De même le fabricateur du Raoul de Criquy , à Torobre du xur siècle , s'est donné toutes les libertés et facilités imaginables : hiatus, rimes fausses , altération de la mesure et de la prosodie » mélange de mots pris k tous les âges de la langue ; il a compté que l'absence de règles grammaticales empêcherait de le convaincre, et assurait le triomphe de sa supercherie.
Après cela , il s'est imaginé la déguiser d'une manière impénétrable en jetant sur son œuvre le voile d'une orthographe barbare jusqu'au ridicule , absurde jusqu'à l'impossible.
« Pour conserver à ce poème toute sa valeur an* » cienne, nous n'avons point touché à l'orthographe , i et nous nous sommes abstenus de ponctuer. » ~* C'est prudemment agi ! Et vous avez bien raison de dire : « Pour conserver à ce poème toute sa valeur ancienne » -, car cette valeur repose en eflfet tout entière dans l'orthographe et l'absence de ponctuation. Substituez Torthographe actuelle, mettez des virgules , redressez çà et là quelque syllabe estropiée avec préméditation pour simuler le désordre d'un vieux manu^ scrit, et procurer au bénin lecteur le plaisir d'exeroer sa sagacité , immédiatement la syntaxe moderne vous apparaît dans toute sa clarté lumineuse , et vous distinguez jusqu'au fond de ce xin* siècle les tournures et
RAOUL D£ CRÉQUY. 7A6l
ij^ôroe des idiotismes du xix\ ~ L'ànç vêtu de la peni^^ 4u lion,
Voulez-yoqs que nous en faisions l'expérience? IS[qu| ne choisirons pas tel passage plutôt (|ue tel autre ; prenons le début :
« Le roi Loys le josne hejant empripg la crois
» Uouillieres li suihir tous les brafs Frencbois
» Cuentes prinches barons toute josne nobleisse
» A 8*enrolier trestoas monstroyent bien dé la preisse. »
C'est4-dire, sans grimace d'orthographe :
Le roi Lonisle jenne ayant empris la croii, Vonlnrent le suivre tous les braves François ; Contes, princes, barons, tonte Jedne noblesse A s*enrdler tretous montraient bien de la presse.
Sur les quatre-vingt-seize autres strophes, on n'en trouvera pas une seule plus rebelle à se laisser tqurper en français actuel,
Pmprendre signifie entreprendre ou allumer; on n'a jamais dit « emprendre la croix » , ^owv prendre Iq GToisp; — ni « toute jeune noblesse » , pour toute hkjeun^ mblesse ; — ni s'enrôler^ qui est une forme moderne syncopée de roolle ; — dans la poésie du moyen âge, les imparfaits comme montroient comptent toujours pour une syllabe de plus qu'ils ne font aujourd'hui , (attendu qu'on prononçait alors montriant ou rmmr' triont; — dans le dialecte du Nord, qu'on suppose celui où ces vers ont été composés, la forme n'est pas màless^f mais noblèche^ etc., etc.
Ce que nous venons de faire s'appelle m collège une
version ;.ce que Tauteur a fait continuellement, c'est un thème : l'un n'est pas plus difficile que l'autre. Soit donnée, par exemple, la rédaction suivante :
Le paayre cheyalier n'ayait nul aentiment Parce que il ayait perdu par trop de sang; Mais comme il était Jeune et de forte nature, On pensa qu1l pourrait guérir de ses blessures.
II s'agit de travestir cela et d'y mettre la physionomie du XIII' siècle. Quelques voyelles et quelques consonnes parsemées dans le texte en feront l'affiaire (virgules ôtées) :
« Le poure chivalier neauoye neul sentiment
» Pour chiou qudl avoye perdeu par trbop de sang
tt Moes come Josne estoy et de foerte nateure
» On cuidia queil porroy reuarir de cheys naureures . •
Vous voyez, il n'efl a coûté que navrures^ mis à la place de blessures, échange qui n'exige pas des études bien longues ni bien spéciales. Un astérisque à la fin du quatrième vers me renvoie au bas de la page , où je trouve cette note : — t Vers trop long. » Sur quoi le lecteur, pauvre dupe ! ne manquera pas de trouver qu'il faut lire gtiarir au lieu de revartr, et s'étonnera qu'une restitution si simple ne soit pas venue à l'idée de l'éditeut. («ette ruse diabolique est répétée en deux ou trois passages. Quelle profonde connaissance du cœur humain !
Autre exemple, où vous admirerez combien le ton et les formes du xiir siècle ressemblaient aux nôtres. Je continue à suivre la démonstration du thème :
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Donc la dame cria : Vous ètef mon mari ?
Je TOUS reconnais bien, mon baron si chéri !
Soudain entre ses bras se jeta transportée; Si ébahie était qu'elle y reste pAmée.
a Mon baron si chéri I » On croit entendre une héroïne de Balzac, une habitante du quartier Brada. Le moyen âge est un peu loin ; nous allons y rentrer par le procédé connu :
« Adonc clamea le dame nos y estes men mary » iovL nos reincongnoy been men baron sy kiery i) Soudain enter sies bras se giesta traasporteye « Si esbabye estoye quyelle y restia pasmeye. »
C'est à peine le degré d'habileté de ceux qui vieillissent le papier ou le parchemin à l'aide du marc de café. Au moins se donnent-ils garde de trop forcer la teinte ; mais notre faussaire en poésie ne prend pas tant de précaution : il fait des pâtés à chaque mot :
« Desist le bosqueillon hateu par quenque oraige » Captyf en eun navyre deseur mes foet nauAraige. »
C'est-à-Klire au naturel :
Le bûcheron lui dit : As-tu par quelque orage, Captif en un vaisseau, dessus moi fait naufrage
Gomme cette incise qui suspend la phrase est encore dans les habitudes delà syntaxe du xm* siècle ! «As-tu, ^captif en un vaisseau , — fait naufrage sur mon champ?» Joinville n'aurait. pas autrement tourné la
chose.
Après les constructions de phrases, si nous voulions examiner les mots, la preuve du dol ressortirait à chaque
vers. Où trouverait-on au xui* siècle des exemples de ces expressions : un matelot (i) ; — un revenant ; un vrai revenant ; — garder l'héritage au mineur ; ~ avoir la berlue ; — se remarier; — déprime abords etc.? Comment Tauteur de ce pastiche ne sait-it pas que dans lès poésies de cette époque chrétien compte toujours pour trois syllabes? Il le fait constamment de deux, comme dans Zaïre :
<( Lm corps de« chrétiens morts U« alloient dépouillant... » Fut occis det ckrétms qui firent mQul( carnage, «
J'omets le barbouillage orthographique , désormais inutile. MoiUlt camaige est un solécisme où Ton a été poussé par la gène de la mesure, comme dang ce vers, où il s'agit des habits du chevalier,
« Qui lui furent rendus par pitié ses misères. »
Il fallait absolument « moult de carnage, — pitié he ses misères ». La juxtaposition tenait lieu du génitif marqué par de , mais dans quel cas ? Pour marquer la propriété matérielle ou la consécration spirituelle : ainsi' les fils Aymôn, la rue Richelieu, la Fête-Dieu, la Chaise-Dieu (Casa Dei), VhôtelJaback. Très-bien ! Mais fauteur apocryphe du Raoul de Créquy s'est imaginé que la juxtaposition rendait autrefois tous les rapports quelconques aujourd'hui marqués parère. Il a été trampé par une fausse analogie.
(i) A la vérité l'éditeur imprime «n meMoi; o^esttoqionrt ta marne ^fieff^. L^mcien terme est tnarotmi^r (un marinier).
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c Le chevaiier perplexe outragé de tristesse. > Si Tadjectif perplexe avait existé , c'eût été sous cette forme : parplesse. La racine /)«r, dai)g les composés du latin , se traduisait toujours par en français , de même que in se traduisait en. C'est seulement à la renaissance, dans les mots de seoonde formation, que per et in ont été transportés bruts dans notre langue ; c'est même un diagnostic sûr pour reconnaître Tàge des mots : parfaire y enlttminer sont de la première époque de la langue ; perfection , illuminer appartiennent i la seconde.
c Cette maudite eng fiance », en parlant des Turcs. Maudite est encore un anachronisme. On disait mch> leoit, comme beneoit ; d'où le nom propre Benpiié
A la page IS, on dit que le maître de Gréquy s'était engagé « par eune boesne lestre » à reoevoip sa rançon. Mais en attendant il maltraitait son esclave,
« Et le fesait fesser avec ane escoorgée. »
Fesser est un verbe moderne comme le mpt fe^^e | lequel n'existait alors que dans le sens de fasciola^ fasce, ou fesçe, terrue de blason. On disait Içs naches^ du latin nates.
De plus, les mots lettre^ esçourgée n'avaient point de singulier ; on ne les employait qu'au pluriel : unefi iettreStUnes escaurgées. Beaucoup de substantifs étaient dans le même cas : Palsgrave en donne une liste (page 182). Ain^ii ce n'est que depuis le xv!"* siècle (|u'on admot lettre m singulier. L'introduire p||is tôt, c'est
oommettre le même solécisme qu'un écolier qui traduirait € J'ai reçu une lettre * : Utteram accepi. Il faut litteras. Escaurgées est dans le même cas ; ce mot même ne s'emploie encore qu'au pluriel : « Chœur de héros s'en allant chargés d'escourgées t , dans Boileau. Les escourgées sont une poignée de courroies; on ne dit pas fouetter d'une seule escourgée.
On n'a jamais dit « quérir son chemin » pour demander son chemin. Ainsi le vers suivant renferme un sole* cisme :
(c En langue de sonrje, ii kieria wn ^tiamm, »
et un barbarisme kieria; le prétérit de quérir faisait il quisit, syncopé de quœsivit, et quisit, syncopé luimême, avait fini par donner il quist.
Enfin (car, malgré l'étendue de la matière, il faut se borner), monastère est une forme créée par la renaissance, lorsque ayant perdu ou méprisant toutes les traditions, notamment celle d*éviscérer les mots latins, on se bornait à les calquer. La forme primitive était monstier. L'auteur a confondu les termes et les époques, en disant que Raoul
« Fonda un grand moûtiery fit don aux mofMslères , » Et amenda tons ceux qu'avaient fondés ses pères, »
Ses pères j au sens de ses aïeux , est style poétique du xvui* siècle et non du xiii*.
Le fabricateur apocryphe de ce poème a bien senti qu'il prêtait le flanc à la critique de ce côté-là ; aussi a-t-il essayé de se mettre en mesure en faisant passer les vers de Barbe de Verrue par les mains de Rose de