‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 8 sur 98 · A-T-ON TOUJOURS EU LE MOT MALGRÉ · texte numérisé non relu

A-T-ON TOUJOURS EU LE MOT MALGRÉ

dire : < Malgré que je sois malade, » mais qu'on dira très-bien : < Malgré que vous en ayez. » C'est : Mauvais gré que vous en ayez, vous avez beau en avoir un mauvais gré, une mauvaise disposition ; parce qu'on peut avoir ou perdre le gré.

Simonide promit; peoUélre qtt*il eut peur De perdre, outre son dû, le gré de la louange.

(La Fontaine.)

Malgré que, comme quai que, exige de s'appuyer sur un verbe actif auquel le nom gré et le pronom ywo2 puissent faire complément; et ceux qui permeltcnl QUOIQUE je sois malade n'ont pas le droit d'inlordire malgré que je sois malade, car c'est absolument la même chose.

L'Académie travaille à un Dictionnaire historique do notre langue : ce sera une torche fixée dans le présent pour éclairer le passé et l'avenir (prions Dieu seulement qu'elle ne soit pas trop fumeuse). On doit vivement désirer que l'Académie veuille bien placer, loules les fois qu'il y aura lieu, à côté de l'expression aujourd'hui en usage, l'expression ou les expressions qui en faisaient l'office dans les époques antérieures. C'est là l'histoire de notre langue. Par exemple, avons-nous toujours eu le mot malgré? — Non. — Et quand est-ce qu'on a commencé de s'en servir? — Au xiv siècle on disait déjà vialgré vos dens, ou plutôt malgré vos dens devant, (Les dens de devant sont les premières qui happent le gibier.) Au tournoi de ValenrienHe>,

22 SUK MON POIDS.

Baudouin se voit attaqué par dnq adversaires conjurés; maifc

Amour» «« se» verta» si bien le pouvéoil Qu*il H estoit avis se cent 7 en avoit Maugré leurs dens devant bien lor escaperoit.

{Baudouin de Sehourg, ch. III, v. 843.) .

Celte locution est donc une métaphore tirée de la chasse. — Et lorsqu'on n'avait pas encore malgré^ comraenl disait-on? — On disait sur mon poids ^ ou bien Ton lournait par' le y^vhe poiser (peser) :

11» seront desrobeit, 01» pokt leurs dms ou non,

(Baudouin de Sehourg^ ch. I, p. 366.)

« Il seront dérobés bon gré mal gré, qu'il en pèse ou non à leurs dens. » — Vous vous ressouvenez ici de la rue cui qu'en poist?

Dans le roman de Partonopeus, composé au x\r siècle par Denis Pyrame :

Tôt sor lor pois, à quel que paine, Sor le ceval le roi Temmaine.

« Le roi l'emmène sur son cheval, bien malgré eux; tant pis pour qui y trouve à redire. »

Dans Gérard de Viane^ dont l'auteur, Bertrand de Bar-sur-Aube, mourut en 1308 :

G'e»t sor mon pois que me suis combattu.

€ C'est malgré mot que j'ai combattu. »

Pourquoi n'avoir pas l'etehu cette locution sut* ràon

AL MIO FfiSAtt ; MAL OHADO MIO. S3

poids, faite comme sur ma foi^ sur mon honneur? Les Italiens ont été mieux avisés qui disent encore cU mio pesar^ al pesar di loro. Ils se servent aussi de mal grado^ mail ils s^ën servent logiquement, comme nous faisions jadis, avec un pronom possessif : mal grado mio^ ttto^ mo^ nostro, vostro ; bu bien eil Ibiirnant par le datif : ai lor mal grado.

Vous voyez que autre chose est vieillir, autre chose se perfectionner. S'il est trop tard pour corriger malgré moi, que celte faute du moinô noUs soit une leçon et un avertissement de veiller et faire botiiië garde aujourd'hui dahs l'ititérét de demain.

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