‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 84 sur 98 · A LA · texte numérisé non relu

A LA

GRAfflAIRB DE PALSGRAVE.

Les origines de notre langue , depuis neuf siècles qu'elle existe, sinon davantage, attendent encore leur historien. De tous ceux qui ont touché cette matière, le plus célèbre est Henri Estienne, qui passe pour un grand philologue en français ; cependant Henri Estienne ne possède sur les sources de la langue française que des notions incomplètes ou trop souvent erronées. Il est, comme son siècle, infatué de Tamour du grec et du latin, et ne s'avise pas de remonter pour les langues modernes plus haut que cette merveilleuse renaissance , qui prétend se rattacher sans intermédiaire à la divine antiquité. Car entre la renaissance et l'antiquité il n'y a rien eu ; l'intelligence humaine a cessé de fonctionner ; tout ce qui s'est produit dans cet intervalle ne mérite que le mépris et l'oubli.

Et c'est justement dans les ténèbres de cet intervalle que se cachent les origines de notre langue* Henri Estienne et tout ce qui l'a suivi n'a connu qu'une langue de seconde formation , sous laquelle personne

ne soupçonnait une langue nalive et fortement imprégnée de génie national. Personne par conséquent ne songeait à creuser pour la découvrir, et si par hasard quelque vestige mal effacé du français originel se laissait apercevoir à travers la couche d'alluvion, les gens de grec enfarinés^ au lieu de creuser à la racine, s'efforçaient de le faire disparaître , en criant : Faute de français ! faute de français !

C'est surtout à l'italianisme que Henri Estienne fait la guerre : en principe il a raison ; mais il a le tort de voir des italianismes partout, et, faute de savoir l'histoire de la langue, de s'appuyer dans ses corrections et dans ses étymologies sur un empirisme sans logique, ou bien sur de véritables erreurs. Je doute qu'on le surprenne jamais à se faire un argument de quelque texte du xu* ou du xni« siècle ; toutes ses autorités , s'il ne les fait venir de l'Athènes ou de la Rome classiques, il les demande à ses contemporains français ou étrangers ; quant au moyen âge, il ne soupçonne pas qu'on puisse lui emprunter rien. Et nous voyons tous les jours Henri Estienne cité comme la lumière de la philologie- française.

On commence pourtant à sentir la nécessité de remonter dans l'étude du français plus haut que le xvi* siècle. La Grammaire de Paisgrave que nous publions est un monument placé sur la limite de deux âges. Composé dans les premières années du xvi* siècle avec l'érudition de la fin du xv', ce livre présente de la langue française à cette époque l'inventaire complet et

3dS IMTROPUCTlOjN'

authentique, scellé, pour ainsi dire, squs Tautorité d'écrivains illustres, qui tous florissdient avant le règ|[|6 fle François P' : ainsi , parmi ces auteurs cités à l'ap* pûi des règles, il ne faut pas chercher le pom deMarpt» qui est trop jeune ; mais vous rencontrerez invoqués 4 <îhàque pas ses aines , Lemaire de B^lgiesi Alain C^afr tier et l'évèque d^Angoulème, Octaviep de SainUGelajç. La Grammaire de Palsgrave a Tay^nlage de re^ifern^.Qt lin dictionnltire, et de plus d*in$tituer mie comparaison perpétuelle entre deux idiomes voisins, TangUJi Q^ la français. Ge n'est point une grammaire de T^nci^^ langage, mais c'est un excellent point, de départ et \^ plus avbncé possible, pour se diriger des frontières dk la langue ihoderno vers notrç langue primitive.

Au surplus i les circonstances qui déterminèrent la composition de ce livre donnerpnl une idée du $oif) que l'auteur y doit avoir apporté, en môme tejpft^ qu'elles seront la garantie du talent de cet autour et de la confiance qu'il mérite.

Le peu qu'on sait de la vie de Palsgrave ^e trpuve rassemblé dans la Biographie dmfàatiquû de ))&yid Erskine Baker (1). Voici la traduction de cette notjce : i

Palsgrave (Jean). Ce savant écrivain Ûorissail sous Henry VU |

et Henry VUI; il reçut son éducaUon grammaticale à LoDâré!^ |

sa ville natale. Il étudia la logique et la pl^f losopbip à Ciimbrid)gSi

(1) L'artipie coi^sacré à Palsgrave d9ps les Anecd^tfi of litpratwy afhd scarce hooks, de Beioe, n'est qu'une suite d'extraits de la ^ramlibaitè et une descHption du volume. Pour les détails bi<^ât)fttqiiè9, Mo« rtnvoie è 9aker.

A LA GKAMMAIHI;: DE PALSCRAVIl. 36|

Qù U prit le grade de bachelier es arts , après quoi il se rendit à Paris. Il y consacra quelques années à Tétude de la philosophie et des sciences en général, §e fit recevoir maître es arts, et acquit du français une connaissance tellement approfondie, qu'en 151/i, Iprs de la négociation d'un mariage entre Louis Xli de France et la princesse Marie, sœur d'Henry Vlll d'Angleterre, Palsgrave fut choisi pour enseigner le français à la future reine de France; mais la mort de Louis XII ayant suivi de près son second nia-^ riage, Palsgrave rentra en Angleterre avec sa belle élève. Il dpvipi le maître de français k la mode parmi la jeune noblesse, obtint un bon bénéfice ecclésiastique et fut porté sur la liste deô cBa* pelains ordinaires du roi.

En i531 , il séjourna quelque tems à Oxford ; i'annép suivante , l'université de cette ville le reçut maître es arts, coipme avait fait l'université de Paris, et de plus lui conféra quelque^ jours après le titre de bachelier en théologie.

A cette époque il était tenu en haute estime pour son savojr. Un fait très-remarquable, c'est que Palsgrave, un Anglais, fn^ le premier qui réduisit la langue française sous des règles grammaticales et tenta de la fixer par l'autorité des exemples. U exécuta cette entreprise avec autant d'habileté que de succès dan$ le grand ouvrage en cette langue (t) qu'il fit paraître à Loflujres sous ce titre : V Esclarcissement de la langue française , 1I^3Q ; un épais in-folio divisé en trois livres, précédés d'une grande introduction en anglais : si bien que la nation française. aujQur-* d'hui si orgueilleuse de l'universalité de sa langue, parait efi avoir l'obligation à notre pays.

Toutefois ce livre n'eût pas justifié la présence de cet article dans le nôtre, si Palsgrave n'eût traduit en anglais une comiéd|^ latine d'Acolastus, œuvre d'un certain Guillaume FuUoniuç, «on contemporain, et qui demeurait alors à la Haye en Hollande.

Les dates de la naissance et de la mort de Palsgrave sqnt (|es détails sur lesquels je n'ai pu me procurer aucun indice. TputefQis, par le rapprochement de plusieurs circonstances, je ne piuis

(l) J'ai conservé l'espèce d'amphibologie du texte, m that tonguage ; mais il n'est pas douteux qujs, ^ai^s |a pensée de r#Mteur, ces mots ne signifient en français : erreur matérielle qui prQMve que Baker n'avait jamais vu un exemplaire de ce livre rarissin^e. Il a été infi^ii ep erreur par le litre.

36i »TRODUCTIO?i

le sopposer igé de moins de soixante ans lorsqu'il donna cette traduction de la comédie A'Jeolaslus : ce fut en £540. (£109110pkia dramatiea, by David Erskine Baker, 1. 1, p. 3&8.)

Pîts, qui , pour la partie littéraire, a copié la courte notice de Jean Baie , ajoute sur les mœurs et la capacité de Palsgrave quelques renseignemens dont il n'in* dique pas la source et dont je lui laisse la responsabilité.

Jean Palsgrare, Anglais, natif de Londres. La nature lui avait libéralement départi ses dons : heureux génie, mémoire imperturbable, élocution facile, une modestie et une modération d^âme dignes d'éloges. Panrenu à l^âge mûr, il se distinguait du commun des hommes par la gravité, la prudence et une dignité de maintien qu^il savait allier avec le charme des manières et une merveilleuse afTabilité.

Après avoir approfondi dans son pays les humanités et abordé les élémens de la philosophie , Palsgrave voyagea en France et s*alla perfectionner à Tuniversité de Paris. En même tems qu'il y cultivait la philosophie, il s'appliquait à Fétude de la langue française, et avec un tel succès, que, de retour en Angleterre, il se vit apprécié par tous les personnages de distinction ; son habileté le fit nommer maître de français de la princesse Marie, fille d'Henry VU , alors promise au roi de France Louis XII. Cette position lui fit ué^iger les autres parties de ses connaissances. 11 composa, soit pour la princesse Marie, soit pour ses Mécènes de la haute noblesse :

Les Illustrations de la langue française, commençant : « The » difficulté of the frenche longue. » Un livre (l). — Annotaiions aux verbes, a When they shewe or déclare a dede to be donc. > Un livre (2). — Annotations aux participes. « The same worde » in our longue. » Un livre (3).— Épitres à dicers. Un livre (&). — il traduisit en anglais la comédie é'Acolastus.

(f ) Page XV de k présente édition.

(2) Page 378.

(3) Page 787.

(4) Ceioot les lettres qui sont au comneiieemeot de la GramBuire.

Je ne trouve point indiqués d'autres ouvrages de lui (1). Il florissait en 1530, sous le règne d'Henry VIII.

Kennet dit que Palsgrave fut nommé par Tarchevéque Cranmer à la cure de Saint-Dunstan, à Londres, en 1553. On ne sait pas la date précise de sa mort, mais il est certain qu'il avait obtenu en 151 A la pré* bende de Portpoole ^ dans l'église de Saint-Paul (2) ; or nous voyons cette môme prébende transférée, le 12 septembre 155â, à Edmund Beygotte, joer mortem Joh. Palsgrave (Wood , Athenœ Oxonienses). On est donc fondé à croire que Palsgrave mourut en 155â.

A ces renseignemens sur la personne de l'auteur on peut ajouter quelques particularités relatives à l'ouvrage que nous fournit l'épître dédicatoire à Henry VIII.

Palsgrave , lorsqu'il songea à composer son livre , prit pour modèle le plan de la Grammaire grecque de Théodore de Gaza , qui jouissait alors dans les écoles de la plus haute réputation (3). Quoique son biographe lui donne et que lui-même s'attribue la gloire d'avoir

(1) Cependant Palsgrave dit, à la fin de son troisième livre: « Vous remarquerez que, de toutes les langues du monde, le fran-^ çais est la plus riche en proverbes, en adages doni le sens obscur renferme une grande sagesse; mais je remets à en parler lorsque, avec la grâce de Dieu, je réaliserai le pr(^et de faire sur cette matière un traité spécial. »

Palsgrave a-t-il réalisé ce projet ? Je n^en trouve aucun indice. Beloe {Anecd. of Hlerat., etc., VI, 350) ne croit pas que le Traité des proverbes français de Palsgrave ait jamais paru.

(2) NeiocourVs Repertorium,

(3) Voyez Baillet, Jugement des savons, t. II, p. 603. — Théodore de Gaza était mort en 1478, cinquante-deux ans avant l'apparition de la Grammaire de Palsgrave,

360 IMtROdtJCTiON

le premier réduit la langue française à des règles filbs, il reconnaît cependant qu'il avait eu des devanciers et deâ devanciers habiles^; il leur reild hommage, et pro- ^tera, dit-il, de leurs travaux en s'eHbrçant de les compléter. A cet effet , il n*a négligé aucun soiil : il û recherché tous les livres où la grammaire française a été traitée, soit par des auteurs morts depuis Ibflgtems (longe afore my dayes), soit par des contemporains. Ces circonstances ajoutent un nouveau prix au travail de Palsgrave.

Il ne consistait d'abord qu'en deux livres , Turi pbur la prononciation , l'autre pour la grammaire proprement dite. En cet état l'auteur l'oflirit à ses bienfaiteurs le ddc et la duchesse de Suffolk , qui lui persuadèrent que le roi en accepterait la dédicace. La dUchesse de Suffolk était cette' sœur d'Henry VIII, cette prineesse Marie, ancienne élève de Palsgrave, veuve de notre Louis XII après trois mois de mariage, et remariée a Charles Brandon , ami d'enfance de son frère , créé duc de Suffolk en 1513. Par leur conseil et pour se pendre plus digne dp la faveur qu'il an^bliionnaît, Palsgrave, non-seulement ajoute à son ouvrage un lé3tlque comparatif des deux langues qui p'entrajj; pas dans son premier plan , mais il l'augmente aussi d'uti troisième livre servant de commentaire au second, à l'exemple de Théodore de Gaza.

Il imprima son ouvrage à ses frais, et Henry VIII, à qui il en offrit la dédicace, lui accord^ qn pfiyilég? pour sept ans.

À LA (ÎRAl^MÂlRK bË ^ALSGHAVE. SB7

Celte gldlfè revendiquée par les Anglais, d'avoir \éi prëniiers écrit sur la grammaire française, tie serait, à tdUt pt-ëndre, qu'un hommage rendu à la France ; car si nds voisins avalent attendu d*uil peuple étratlge^ Ift première grammaire anglaise, peut-être 1-attetidfaiënt^ils ^ncore. Mais enfin , 11 ne faut pas laisser croire que la France ait poussé l'indiftërence pour sa {irbpre langue au point qu'elle ri'eûl jathalâ songé à se falipë une grdmmàire lorsque Palsgrave s'en avisa pour elle. Avant Palsgrave , Geoffroy Tory de Bourges s'en était occupé et avait tracé la plan d'un vasta travail d'ërisetrible, dont son Champ fteury, publié en 1529; ^p ap ïivftpt Je livra da Palsgrave, n'est que rintro4uatidh. Dans son Épistre cmx lecteurs de ce présent livre , ÎBeoffroy Tory s'écrie :

devotz amateurs de bonnes lettres, pleust à Dieu que (}uel<ttie noble cueur s'employast à mettre et ordonner par reigle nostre langaige françois ! Ce seroit moyen que maints milliers d*hommes se esvertueroient à souvent user de belles et bonnes t)aroîës. S'il n'y est mis et ordonné, pn trpuvera que de cinquante ^n ciO" (|uante ans la langue Françoise, poqr la plus grande part, sera changée et pervertie.

Et dans le début de son premier livre :

|e mis content estre le premier petU indicée exciter quelque noble esperil qui se esverluera davantage, comme firent les Grecs jadis et les Romains, mettre et ordonner la langue Françoise à certaine reigle de pronuncer et bien parler. Pleust à Dieu qi^^ quelque noble seigneur voulust proposer gages et beaux dons à ceulx qui ce porroienl bien faire ! ( Fol. 1, V.)

Voilà sans doute un appel assez chaleureux aux bons esprits capables de l'entendre et d*y répondre. Geoffi'oy

Tory ne se lasse pas d'insister ; il montre le mal et combien le remède est urgent. Il signale avec indignation comme corrupteurs de la langue française « les inventeurs et forgeurs de mots : Si tels forgeurs ne sont ruflSens^ je ne les estime guères meilleurs ! » Et tout de suite, pour justifier sa colère et répilhète dont il vient de les gratifier, il cite des échantillons de leur style (dont, par parenthèse, Rabelais s'est emparé pour les mettre dans la bouche de son Escholier limousin), puis il conclut :

Par quoy, je vous prie, donnons nous tous courage les uns aux aultres et nous esveillons à la purifier (la langue). Toutes choses ont eu commencement ; quand Tun traitera des lettres et Tautre des vocales (1), ung tiers viendra qui desclarera les dictions, et puis encore ung aultre surviendra qui ordonnera la belle oraison. Par ainsi on trouvera que peu à peu on passera chemin ; si bien qu'on viendra aux grans champs poétiques et rhétoriques plains de belles, bonnes et odoriférentes fleurs de parler et dire honnestement et facilement tout ce qu'on voudra.

Geoffroy Tory, prêchant d'exemple , prend pour sa part de travail les lettres de l'alphabet ; c'est l'objet de son livre intitulé Champ fleury. Mais avant de quitter les idées générales pour aborder son sujet particulier, il dessine rapidement le travail de chacune des parties de ce bel ensemble dont il conçoit l'idée. 11 veut mettre dans le bon chemin ses futurs collaborateurs. Ainsi, parlant d'une grammaire à faire, il indique un canon d'auteurs. Le xix* siècle ne sera sans doute pas fâché de connaître les auteurs qu'on propo-

(1) il faut sans deole lire syllabes, ou vocables T

A LA r.RAMMAlRR DR PALSGRAVR. 360

sait comme classiques à la fin du xv% et dont les œuvres devaient servir d'autorité et de textes de langue:

Qui se voldrolt en ce bien fonder, à mon avis, porroit user des œuvres de Pierre de St. Cloct et des œuvres de Jehan li Nevelois(l), qui ont descrlt la vie d*Alexandre le Grand en longue ligne que Tauttieur qui a composé en prose le Jeu des eschets, dit estre de douze syllabes et appelée rithme Alexandrine, pourceque, comme dit est, la vie d'Alexandre en est descrite.

Iceulx deux susdits autheurs ont en leur stile une grande majesté de langage ancien, et croy que s'ils eussent eu le temps en fleur de bonnes lectres comme il est aujQurd'huy, qu'ils eussent excédé tous autheurs grecs etlalins. Us ont, dis-je, en leurs compositions don accompiy de toute grâce en fleurs de rhéto-^ rique et poésie ancienne ; jaçoit que Jehan Le Maire ne face aucune mention d'iceulx , toutesfois si a il pris et emprunté d*eulx la plus grande part de son bon langage, comme on porroit bien voir en la lecture que on feroit attentivement es œuvres des ungs et des aultres.

On porroit aussi user des œuvres de Chrestien de Troyes, et ce en son Chevalier à l'espée et en son Parceval , qu'il dédia au comte Phelippe de Flandres. — On porroit user pareillement de Hugon de Mery, en son Tornoy de l'Antéchrist (2). — Tout

(1) Pierre oa Perrot de Saint-Cload, auteur du Rotnan de Renard^ a fait, en collaboration avec Jean le Nivelois, une branche du roman d'Alexandre.

(2) Le Tournoiement de V Antéchrist, par Hugues de Méry-sur- Seine, a été publié par M. P. Tarbé, dans sa Collection de poètes champenois.

Ce passage est visiblement inspiré par les vers suivans :

Molt mis grunt peine k eschiver Les dis Raoul et Creslien« Qu^onques bouche de creslien Ne dist si bien com il disoient.

Mai* quanqu'il distrent il prcnoieut Le biil fruiiçois trestoul k plaiu.

Si com ii lur venoil à main

Se j'ai Irové aucun espi Apres la main as mesliviers.

Je Tai glané molt voleuliers.

(Hugues de Méry, le Tournoiement de VAntecHst, p. 104.)

pareillement aussi de Raoul (!}, en son Romant des Elle$. ^ Paysan t de Mesieres n'est pas à déprécier, qui faict maintz beaux et bons petits coupletz , et entre les aultres en sa Mule sans frein (2;. — J'ai nagueres veu et tenu tous ces susditz révérentz et anciens autheurs escritz en parchemin , que mon seigneur et bon amy frère René Massé, de Vendosme, chroniqueur du roy (3J, m'a liberallement et de bon cueiir monstre. Il en use si bien à parfaire les chroniques de France, que je puis honuestement dire de luy :

Cedite, Romaoi scriptores, cedite, Graii :

Nesdo quid majus nascitar Iliade.

n Arrière, arrière, autheurs grecs et latins ! De René Massé tiaist ehose plus belle et grande que le Iliade î »

On porroit eu oultre user des œuvres de Arnoul Graban et de Simon Graban son frère. Dantes Aligerius, Florentin, comme dict mon susdict bon amy frère René Massé, faict honorable (pention dudict Arnoul Graban , et d'iceiuy Arnoul ay veu , en i'église des Bernardins de Paris, ung tableau auquel y a une oraison de la vierge Marie qui se commance : « ëu protestant.... u ; et les premières lettres des versetz du dernier couplect contiennent son nom et surnom , qui sont Arnoldus Grabans me (sic).

Qui porroit finer des œuvres de Nesson (4), ce seroit ung .grand plaisir pour user du doux langage qui y est contenu. Je

(1) Raoul de Houdaa.

(2) Celte pièce est imprimée dans le Nouveau recueil de fabliaux m contes publié par Méon, t. I, p. 1. L'auteur s'y nomme Paiehs de Maisieres; Legrand d'Aussy écrit Paysans de Maisteres. (Voyez Fabliaux ou contes, t. I, p. 79, édit. de 1829.)

(3) Sur Trère Macé, bénédictin de Vendôme, voyez la Biographie universelle, t. XXVI, p. 34.

(4) Nesson (^Pierre;, officier de Jean de Bourbon, lequel ayant été fait prisonnier a la bataille d'Azincourt, Nesson lui envoya en Angleterre le Lay de la guerre, dont Duchesne cite un fragment dans ses notes sur Alain Chartier. Sa fille poétisait aussi, au témoignage de J. Bouchet :

Je n'oublieray la subtille Jeanette Fille à Nesson, qiii de rime tant oette Siit bien user

fl*en ây veu qUIe Une ordison à la vierge Marie, qui se treuve imprimée dedans le Calendrier des bergîers dç première impression (1); la dernière impression ne le contient pas, ne scay po«rquoy.

Alain Ghartier et Georges Ghastelain, chevalier, sont aulheurs dignes desquels on face fréquente lecture, car ilz sont très plains de langage moult seignorial et héroïque.

Les lunettes des princes pareillement sont bonnes pour le doulx langage qui y est contenu (2).

^ On porroit semblablemeni bien user des l)elles chroniques de France que mon seigneur Grelin i3), nagueres chroniqueur

fl) Le calendrier des herfferSf ouvrage anoayine, est un poëmé didactique dfstribué par couplets. Chacune des bergères ahrivaut de Perapire du prêtre Jean des Iodes en chante un, sur l'Arithmétique, stoilr rHôtei-Dieu, les Planètes, etc.

(2) Les lunettes des princes, par Jean Meschinot, de Nantes, succèsifivement maître d'hôtel de plusieurs ducs de Bretagne, mort en 1509. il a été loué par Marot, Ces Lunettes sont des poésies morales. Par exemple :

Se tu vas à Saint Innocent Où y a d*os»Rm«ng grant tas, Ju ne counoislras entre cent Les os des gens de grnns estas P\tvec cciilx qu^aii monde notas Eu leur vivant pnuvies et nus :

Tous s^en vont d'oud iU soûl venus !

(3) <t Le bon Crétin au vers équivoque, o comme rappelle Marot, qui le qufilifie souverain poêle français, et lui a bâti une magnîGque épitaphe :

^ Seigneurs passans, cumment pourres vous croire

De ce tombeau la grand pumpe et lu gloire? etc.

Crétin était un surnom ; le nom véritable était Guillaume Dubois, (a). J'en demande pardon à ses panégyristes, Marot, G. Tory et Jean Lemaire; mais rien ne me parait égaler la platiiude laborieuse des vers de ce grand homme, raillé par Rabelais sous le nom de Raminagrobis. Après avoir été trésorier de la sainte Chapelle de Vincennes, puis chantre à la sainte Chapelle de Paris, Crétin ou Dubois mourut en 1525, à oe qu'on croit.

(a) 11 dit lui-même:

Le G {geai} du Bois, alias dit Cretiv.

du roy, a si bien faictes, que Homère, ne Virgile, ne Danles n'eurent oncques plus d'excellence en leur stile.

( Ici une digression et un rondeau cilé , dont une dame est Tauteur.)

SMI est vray que toutes choses ont eu commencement, il est certain que la langue grecque, semhlablement la latine, ont été quelque teiïips incultes et sans relgle de grammaire, comme est de présent la nostre ; mais les bons anciens vertueux et studieux ont prins peine el diligence à les réduire et mettre à certaine reigle, pour en user honnestement à escripre et rédiger les bonnes sciences en mémoire, au prouffit et honneur du bien public. {Champ fieury, fol. iv, v°.)

Cette ardeur de Geoffroy Tory dut se communiquer, et môme au delà des limites de France , car Geoffroy Tory, si peu connu de notre tems , était dans le sien célèbre en son pays et à l'étranger. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à Fapparition de la Grammaire de Paisgrave, un certain Léonard Coxe, qui s'intitule principal du collège de Reading, Radingiensis ludi modercUor^ après quatre distiques adressés à son compatriote, se retourne vers Geoffroy Tory, et lui débite qui^ize phaleuques, dont voici la traduction:

Docte Geoffroy, il est comblé le vœu si souvent exprimé dans ton Cham'p fleuri; car voilà, moyennant des règles duement autorisées, le français enseigné à fond. — Ni Palémon avec ses successeurs, ni Gaza dans son travail achevé, ni aucun de leurs illustres prédécesseurs^ n^avaient mieux traité de la grammaire grecque ou latine que Paisgrave ne traite ici de la française. Il a rérudition , la clarté et toute la concision compatible avec sa matière ; aussi triomphons-nous, docte Geoffroy, de voir enfin comblé le vœu si souvent exprimé dans ton Champ fleuri,

Léonard Coxe triomphe plus modestement et plus

convenablement que David Baker, car il semble reporter sur Geoffroy Tory l'honneur d'avoir évoqué la Grammaire de Palsgrave. La comparaison des dates semble, il est vrai, ne laisser pas beaucoup de vraisemblance à cette supposition, puisque l'ouvrage du Français et celui de l'Anglais ne sont qu'à une année d'intervalle ; mais ici je dois signaler une singularité qui n'a point été remarquée des bibliographes. On lit au frontispice la date de 1530,^ et au dernier feuillet : « achevé d'imprimer le 18 juillet 1530» ; mais le privilège du roi placé en léte du volume est daté « de notre château d'Amphtyll , le 2 septembre, l'an de notre règne xxii. » Or Henry VIII étant parvenu au trône en 1509, après Pâques, la vingt-deuxième année de son règne est l'année 1531, et le Champ fleury avait paru au commencement de 1529(1). Cela fait donc de bon compte un intervalle de trois ans ; dès lors le mot de Léonard Coxe a une véritable portée , et les coïncidences que Palsgrave s'applaudit de rencontrer dans le Champ fleury et VEsclaircissement pourraient bien n'être pas aussi fortuites qu'il lui platt de le dire.

Il me parait certain que l'ouvrage de Palsgrave est antidaté sur le frontispice. Pourquoi? dans quel intérêt ? C'est ce qu'il est difficile d'expliquer précisément. On peut supposer que les diverses parties du livre ont paru Tune après l'autre , que les éditeurs ont mis à

(1) Le 28 avril 1529. Le privilège est de 1526, et 6. Tory dit luimême avoir eoromencé son livre eo 1522 (fol. T).

Vensemble de l'œuvre la date la plus reculée , tandis que, au contraire , Henry VIII n'a donné le privîl^e qu'à la forme dernière et complète. Cette hypothèse pourrait aussi rendre raison de Tabsence des feuillets SO à 35, encore qu'il ne paraisse pas y avoir de lacune dans le texte. L'impression d'ailleurs a été faite par deux imprimeurs différents , Hawkiqs et Pynson. Tout cela semble indiquer une exécution partielle, intervertie peut-être, et reprise sur des mesures mal calculées.

Lorsque David Baker écrit que la nation française , aujourd'hui si orgueilleuse de l'universalité de sa langue, parait en avoir l'obligation à l'Angleterre, il raisonne à rebours ; la langue française n'est pas devenue universelle, parce qu'il a plu à l'Anglais Palsgrave d'en composer une grammaire; mais, au contraire, Palsgrave a rédigé cette grammaire, parce que la langue française était universelle. Cette universalité était gn fait constaté avant la naissance de Palsgrave, de même que, avant lui, d^autres avaient tenté de formuler des règles pour faciliter aux étrangers l'étude du français ; Vixere fortes ante Agamemtuma ivmlti.

Palsgrave en désigne nominalement trois , auxquels il reconnaît que son travail a de grandes obligations.

Le premier est Alexandre Barclay, mort en 1&62, moine de l'ordre de Saint-François , hagîographe et

A LA GRAMMAIRE DE PALSGRAYE. S7â

pôlygraphe, dont Pits indique un Traité de la pro* nondation française en un seul livre, commençant par ces mots : « Multi ac varii homines litterati (1). b Le catalogue de Watt est plus explicite ; il donne le titre exact d'après lequel l'ouvrage paraît rédigé en anglais : « Introductorie to write and prmwurwe tha frenche^ Londres, 1521, fol., imprimé par Coppland. » Tous mes efforts pour découvrir un exemplaire de c€| curieux ouvrage ont été inutiles.

Je n'ai pas môme réussi à en découvrir autant sur le second çjie ses contemporains, que falsgrave appelle Ja£obus Vallensis et qu'il qualifie instituteur du jeune comte de Lincoln , fils du duc de Norfolk. Baie ni Pits ne font mention d'aucun nom qui ressemble à celui-1^ ; mais de leur silence même je tire une induction : tous deux n'ayant admis dans leur recueil que des écrivains nés dans la Grande-Bretagne , je suis tenté de voir daos Ja^cobus Vallensis un Français nommé Jacques Okival, de Laval, Vallée ou Devallée.

Le cas est absolument le même pour « le savant » clerc maistre Giles Dewes, autrefois instituteur de » votre noble grâce ( le roi Henry VIH ) pour cette » môme langue, lequel, à la requête et sur les in- )( stances de divers grands personnages , a également » écrit sur cette matière (2). » Dans un autre passage, Palsgrave mentionne un lrès-ancie^\ texte du Roman

(1) PiTs^ page 745. 11 De s'ensuit pas que Fouvrage soit en latlu ; Pits a l'habitude de traduire ; il ne prétend donner que le sens.

(2) To the Kynges grâces, p. vu.

de la Rose qui lui fut montré « dans la bibliotiièque de j Guildball par maistre Gyles, jadis mattre de français » du roi régnant. » Baie ni Pits ne connaissent Gilles Dewes ; parmi les biographes ou bibliographes français^ M. Brunet est le seul qui ait recueilli son nom et le titre de son livre (1) :

Voici, dit M. Brunet, un autre ouvrage moins connu en France que le précédent (que la Grammaire de Paisgrave, dont on ne connaît sur le continent d'autre exemplaire que celui de la Mazarine) :

« An Jntroductorie for to lerney to rede^ to pronounce and to » speake frenche, trewly, compiied for the ryghte hygh , excel- » lent and most vertuous lady, the lady Mary of England dough- » ter to our mosle gracious soveraine lorde kyng Henry the i» eyghle. »

Grammaire fort rare dont l'auteur, Giles Dewes, est nommé dans un acrostiche, au folio Ali. La seconde partie donne des exemples très-curieux ; on suppose que ce livre a paru en 1532. (Manuel dû libraire, III, 621.)

M. Brunet a reproduit le nom de l'auteur de cette grammaire tel que le donnent les Anglais. Palsgrave récrit Dewes; Dibdin et la Bibliotheca Grenvilliana^ pareillement, et aussi John Stow, dans son livre intitulé A Survay of the cities of London ; bien plus il est ainsi figuré dans le relevé des monumens funéraires de la paroisse de Saint-Olave, de Londres ; voici textuellement cette épitaphe :

n Hère lielh Giles Dewes, who soroetimes was servant to king ■ Henry the VU and king Henry the Vïïl. Clerke of tbeîr librai-

(1) Page 35.

» ries, and schoole inaster for the frenche tongue to prince » Arthur and to the ludy Mary, who died 4535 (1). »

« Cy gît Gilles Dewes, jadis serviteur des rois Henry VII et Henry VIII , clerc de leurs bibliothèques et instituteur, pour la langue française , du prince Arthur çt de madame Marie ; mort en 1535. »

Malgré ces témoignages , il est certain que Dewes est une forme altérée , accx)mmodée à l'usage anglais, et que la forme véritable est Du Wés. Ainsi l'écrit le prétendu Dewes lui-môme, non pas dans un, mais dans deux acrostiches, dont je me contenterai de rapporter le second, parce qu'il fournit la traduction latine et par conséquent le sens vulgaire de ce nom propre :

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