APOLOGUS AUX CORRECTEURS DE TOUTTES OEUVRES
G rosses gens de rudes affections, I vrongnes bannis de vray sentement , Lourdaultz, cocardz, privés d*entenderoent , Ë n leur gueulée prenant réfections, S aouls d*oprobres et de detractions,
D iront de moy comme ilz font d^aultre gent : U oyés icy , quel facteur bel et gent !
V ray et pour certain que suis ignorant;
V ouioir je ne doy pas laisser pour tant E mprendre chose qui fait à priser
S ans garde prendre à leur despriser.
A ulcuns diront : cecy est mal escript.
L es aultres après bendant lez sourcilz I trouveront très grant faulte d^esprit ; A ultres pèseront tout come gens subtilz , S ur ce donnant leur sentence et advis.
(i) Ancient funeralmonuments, etc., by John Wewer. Loodon, 1637.
(2) Cet acrostiche est double, c'est-à-dire en anglais et en français interlinéaîre. Cette difficulté vaincue peut servir i expliquer la gène ei le peu de sens qu'on remarque dans cette pièce.
D ie ung chescun ce que dire vouldra ; E n despit du diable et de mal voulloir,
V eoir \h pourront que m'a mis eu debvoir A bien faire ; face niieulx qui sçara :
h e moy certes ja reprins n'en sera.
I hésus doncques nous ottroy bien faire, S ans Youlloir à luy n'a aultre desplaire.
La réunion de toutes les initiales donne :
GILÇS DU WÉS, ALIAS DE VAWS.
Ni Duwes, ni Du Wés ne peut être un nom anglais; celui qui le portait déclare d'ailleurs dans son prologue que le français était « sa langue maternelle et naturelle ». D'après cela il ne faut pas de longues réflexions pour resiiluç^r au (oaUrç de français de Henry VIII la vraie forme de son nom, dans l'orthographe de not^*e (apgue : jl s'appelait Du Guez {de Vadis).
Nous troqvoQS dans son dialogue Sur ia paix un témoignage précis du tems où il composait son livre. Il introduit son élève , la princesse Marie, lui reprochant son absence de la veille au so^r. Le nîs^ttre s'excuse sur ce qu'il s'est oublié dans une agréable compagnie :
Et sur quoi donc rouloit votre conversation ? — Certes , madame, elle esloil de la paix , laquelle (comme on disoit) est criée tant en ce royaume ti'Engleterre comme de France, et durera tant que le noble roy Henry, vostre père, vivra et le roy Francoys pareillement , avec Taddicion d'ung jour.
La paix jurée dans ces condition^ ne peut être aue
celle de 1627 (1). La princesse Marie avait alors douze ans, et cela s'accorde avec ce qu'elle-même dit ailleurs de son jeune âge.
Ainsi Du Guez composait ces dialogues en 1527, et avant 1530 Paisgrave avait communication de ses travaux. Ce n'était pas encore la grammaire dédiée à la princesse Marie, mais il est vraisemblable que Du Guez avait commencé par publier à l'usage de ses élèves quelques petits traités épars, aujourd'hui disparus.
La Grammaire de Du Guez , dans sa rédaction complète et définitive, n'a paru qu'après cellç de Paisgrave, puisque le travail de l'Anglais est Tobjet de l'ironie et des sarcasmes , à peine voilés , du vieux grammairien français. L'impression de ce voigme sans date doit être de.l532 ou 1533.
On conçoit aisément que la Grammaire de R^lsgravçj, imposante par l'appareil scientifique de la méthode çit par la masse du' volume , dût effrayer la jeuqesse anglaise à qui s'adre^ait ce présent. Et il faut bien qu'il en ait été quelque chose, puisque la lettre d'André Baynton qui suit le privilège du roi a pour unique objet de combattre .cette frayeur. Ne vous lai^se^ pa^ intimider ni décourager par l'extérieur du livre , dit André Baynton aux fils de lord Montjoye, ses apis çle collège , et vous reconnaîln z qu'un médiocre trî^vail suffit pour retirer toute la substance de cet épai$ in-folio.
(^) Cf. LoBBNZ, Swnma historiœ Gallo-Francicœ^ p. 674.
En attendant, il leur en adresse un abrégé. La précaution devait ne pas sembler inutile.
Cette lettre d'André Baynton est-elle une apologie préventive suggérée par la conscience de Fauteur, ou bien serait-ce une réponse à des attaques répandues dans le public ? Mais ces attaques n'avaient pas dû se produire avant l'apparition de l'ouvrage. Nouvelle circonstance à l'appui de Thypothèse énoncée plus haut, que le livre a été d'abord publié successivement par parties détachées , lesquelles ensuite ont été réunies sous un titre général.
C'est alors que Gilles Du Guez , mécontent de voir exploiter par un rival et l'autorité de son nom et le résultat de ses travaux, rassemble à son tour ses traités partiels, en fait une œuvre d'ensemble, courte, claire, bien digérée, amusante même parles dialogues dont il fait suivre son exposé théorique. Dans ces dialogues, au nombre de dix, la princesse Marie est constamment en scène : tantôt oh la suppose^ recevant un envoyé du roi de France, de l'empereur ou d'un souverain quelconque ; tantôt son aumônier lui expose les cérémonies de la messe, ou les diverses propriétés des mets , pour conclure au choix d'un régime alimentaire. Une autre fois, c'est Du Guez lui-môme qui traite avec elle les points de la métaphysique les plus élevés et les plus délicats ; par exemple : Qu'est-ce que l'âme ? Cette question, examinée sous l'autorité de saint Isidore, ne remplit pas moins de onze pages in-quarto. Un entrelien roule sur la paix; un autre, sur l'amour. Nous
A LA GRAMMAIRE DE PaLSCRAVE. 381
voyons dans celui-ci que Du Guez avait chei la princesse le titre de trésorier, et de plus que sa royale élève avait coutume de l'appeler en badinant son mari d'adoption. Ce petit détail fait connaître la situation de notre compatriote à la cour d*Henry VIII : le degré de familiarité indique le degré d* estime où il était tenu. Au surplus , toute idée d'inconvenance est exclue par Fàge du professeur, trop souvent cloué dans son fau«^ teuil par la goutte et obligé de manquer sa leçon ; il y supplée alors par une lettre d'excuse, soit en vers, soit en prose , tirant de sa maladie même une occasion d*étude et une nouvelle forme de devoir pour son écolière. Morgan, écuyer tranchant de Marie , se trouvet-il dans la gêne avec sa famille , Du Guez fera lire à leur commune maîtresse la requête de Morgan rédigée en manière de leçon de français. Il ne manque aucune occasion de jeter dans cette jeune âme les semences de pitié, de générosité, d'honneur, de tous les bons sentimens.
Il Rattache plus qu'un simple intérêt grammatical à ces exercices intellectuels d'une enfant de douze ans, fille d'Henry VIII, sœur aînée d'Élisabelh, qui devait être un jour l'épouse de Philippe II, et s'appeler, selon la passion des historiens, Marie la Catholique ou la sanglante Marie.
Tel est l'ouvrage que Du Guez lance dans le monde, ayant bien soin d'inscrire sur le frontispice, non pas son nom , mais celui de son auguste élève ; le tout accompagné d'une préface humble et modeste dans la
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forme, railleuse et dédaigneuse par le fond, et dirigée contre « ces compilateurs qui> comme dit saint Jérôme^ ont commencé par enseigner avant que d'être savans, » ou qui , s'élant rendus savans à force d'étude, se sont ensuite ingérés d'inventer des règles infaillibles pour une langue qui n^est pas la leur. Poser des règles eàt un droit qui appartient à fort peu de gens : quant à moi, ajoute-t-il, dont le français est la langue maternelle et naturelle^ et qui pendant trente ans ai fait profession d'instruire dans cette langue des princes^ des marquis, deux reines et le roi régnant, je n'ai pas encolle découvert do règles infaillibles ; et cependant le roi vient de me confier l'éducation française de sa fille. Palsgravé n'est point nommé, mais il est si clairement désigné, qu'il ti'est pas possible de s'y méprendre :
Combien que je n'ignore point que plusieurs tant qualifiez es bonnes leclres comme aussy élégant en la langue françoise (au moins pour non estre naturel et natif du territoire et païs) ont composés et escripz règles et principes pour introduction en ladite langue, lesquelz peull estre, corne tiesmoigne saint Hiehosme à Paulin, ont ensegnés avant que avoir este sçavantz ; car ja soit que art soit imitatrice de nature, Tensuivant de bien près, sy ne la peult elle toutefois aconsuivir. Pourquoy lesdictz compilateurs du tout adhérans à icelle, sont par nature en divers lieux calicelléz, repris et corrigez. Ne'sembleroit ce point chose rare et eslrange veoir ung François se ingérer et efforcer d*apprendre aux Allemans la langue lyoise, voire et qui plus est sur
icelle composer règles et principes? C'est aullre chose d'eh-
segnér et d'apprendre par les principes et fegles faiclz par divers expertz aucteurs, par intervalle etdiuturnité de long temps bien approuvéez, que de première abordée ; et n'ayant un langage que raoienement et comme par emprunt, en voulloir cy pris cy mis non seulement ensegnér les aultres, mais aussy composer
X La GRAMMÂiiik ^E palsgraVë. 98ft
èttf ce rfegiës irifeîllbles, ce qiie sçavoii* faiHî n'e^t bttroié à bien peu de teulx qui sont mesrae natif dudlct langage. Car louchant moy mesmes à qui ladicte langue est maternelle et naturelle; et qui par Tespase de trente ans et plus me suis entremis (combien que sole très ignorant) d'ensegnér et apprendre plusieurs gt*àhdz princes et princesses, corne à feu de noble et recommandée mémoire le prince Arthur, le noble roy Henry pour le présent prospereusement régnant, k qui Dieu doint vie perpétuelle, les roynes de France et d'Ecosse, avec le noble marquis d*Ëxcestre, etc.; pour laquelle chose accomplir j'ay fait mon pouvoir et debvoir de perscruter et cercher tout ce que m'a semblé à ce propos servir; sy n'ai je toutesfois peu trouver règles infallibles (pour ce qu'il n'est possible de telles les trouver), c'est à dire telles que [juissent servir infalliblement come font les règles composées pour apprendre latin, grec et hebrieu, et âultres telz langages; ce que neantmoins lesdictz compilateurs ont entrepris (afûn que lie dit présumé) de faire, ja soit qu'ilz n'aient esté que petit de temps à l'apprendre , etc.
A la suite de cette préface cruelle par ses réticences mêmes , fauteur expose son plan :
Ce petit oeuvre sera divisé en deux livres doiit le premier àlihk deux parties :
La première partie traitera des règles du langage parlé, des lettres qui doivent s'effacer dans la prononciation et pour qiiél motif.
La seconde partie traitera des noms, pronoms, adverbes, participes, verbes, prépositions et conjonctions, avec des règles fixes pour conjuguer.
Cette même partie contiendra cinq ou six formes de conjugaisons d'un même verbe.
Item la conjugaison avec deux pronoms, avec trois, èi èliûh la conjugaison de deux verbes accouplés.
Le second livre traitera des lettres missives en prose et en vers.
tlnsemble plusieurs conversations en forme de dialogue pour ^ recevoir un messager de l'empereur, du roi de France ou de tout autre prince.
Ensemble d'autres conversations des propriétés de divers mets.
iSh INTRODLCTION
de Tamour, de la paix, de la guerre, de rexposition de la messe, de la nature de Tâme humaine , de la division du tems, avec d*autres objets.
Ce plan est (sauf le lexique) plus étendu que celui de Palsgrave, mais il est exécuté sur une échelle très^ réduite.
Un traité de prononciation était le début obligé d'un livre sur la grammaire. Gilles Du Gnez parait être le premier qui se soit avisé de noter le son d'une voyelle par un signe extérieur au mot(1). Il marque l'accent avec beaucoup de soin et d'exactitude , même sur des voyelles où nous ne le mettons pas, et où il serait logique de le mettre. Il y avait à son insu dans son procédé le germe de toute une réforme. Auparavant l'accent était noté, pour ainsi dire, .^l'intérieur du mot, par des consonnes doubles, dont le rôle était d'influencer la voyelle précédente en même tems qu'elles maintenaient le souvenir de l'étymologie ; ces consonnes d'ailleurs étaient muettes dans la prononciation. Du moment que Taccent vient en se posant sur une voyelle en préciser le son et la quantité, de quoi sert pour le langage la double consonne ? Quand l'usage a prévalu d'écrire avec un accent circonflexe même et nôceSy que signifient Ys dans mesme et le p dans nopces? C'est alors que l'hôtel de Rambouillet se met a la besogne, et que les précieuses, attentives
(1) Pâhgrave oe remploie que pour indiquer la syllabe qui porte Taccent tonique, par exemple il accentue hômiiM, fémme^ douloretise, cùntre, entre, etc. (Vid. fol. xix de Tédltion originale.)
A LA GKAMMAIRE DE PALSGRAVE. 385
uniquement au b \au parler et très-insoucieuses de Tètymologie, entreprennent d'arracher des mots les lettres inutileSj persuadées qu'elles accomplissent l'œuvre du monde la plus raisonnable, et ne suppriment que les traces de l'ancienne barbarie. Il y aurait pourtant bien des argumens en faveur du système déchu : l'accent ne remplit que la moitié des fonctions de la double consonne , puisqu'il ne marque pas Tétymologie ; ensuite il n'adhère pas assez solidement au mot; il disparaît ou s'intfoduit sans motif, et l'écriture, témoin infidèle, corrompt le langage. De nos jours, l'accent circonflexe ne se met plus sur noces; cet oqui était fermé s'est ouvert, et la première syllabe de ce congénère de nuptial est devenue brève. Sans compter que les précieuses ont opéré au hasard , capricieusement, appliquant leur réforme aux mots usuels, et laissant leur ancienne orthographe aux mots analogues auxquels , pour s'en servir plus rarement, elles ne songeaient pas. Pourquoi, par exemple, ont-elles supprimé le p depti^ sane et non celui Ae psaume? celui de nepveu et non celui de baptême? C'est qu'elles ont agi sans discernement. Au lieu d'un système nouveau et incomplet, dont l'illusion a rempli notre langue d'inconséquences et d'incertitudes, il eût bien mieux valu rechercher et remettre sous les yeux du public l'esprit des lois qui régissaient notre premier système d'orthographe : decipimur specie recti.
Au reste, Gilles Du 6uez n'avait imaginé la notation extérieure de l'accent que comme artiGce mécanique 11 25
886 IljfTRODUCTlON
çl^3tiné à faciliter aux Anglais Tétude de nptre pfQ- {lonqatjon- Son invention a eu plus de succès ^t de pprtée qu*il ne s'y était attendu : eile s'est 4^y^jQRpée (1) et définitivement installée dans l'orthographe française. Si c'est un abus, il est consacré.
Tout dans ce petit ouvrage est en harmonie ayep cette invention commode de Taccent ; tout y révèje rhomme pratique, le maître expérimenté qui tend au but par le plus court cheqriin : mettre Télèye en état de parler dans le moins de tems et avec le moins de tra^vail possible. La fortune aussi des deux ouvrages i\^i bien différente : Gilles Pu Guez en peu d'années fit trois éditions (2) ; Palsgrave ne paraît pas être jamais arrivé à l'honneur de la seconde. Du Guez avait, d'une main leste et sûre, esquissé la petite grammaire de Lhomood ; Pajsgrave avait laborieusement compilé la (îrîimmaire des grammaires ; l'in-folio fut étouffé par l'in-lS. Cela se voit souvent dans la littérature, où le quatrain de ^aint-Aulaire triomphe de la Pucelle de Chapelain.
(1) Da Guez n'a pas inveuté l'accent pircooflexe; il n'en avait pas besoin, pqisqu'il avait pris la précaution de forpiuler la règle de la double consonne, surtout en ce qui touche Ts, qui est le cas d'application le plus fréquent.
(2j Tontes (es trois sans date ; elles sont décrites dans la iltèlio- ^ca Grenvilliana (I, p. 200). L'édition princeps est de Goëfray, la seconde est de Bourman, la troisième de Waley. Toutes trois se irouvent dans la Bodléienne, où M. Lorain les a collationnées. La . ^çifleure est encore celle de Godfray : c'est le texte que nous reproduisons.
L'édition de Waley, » newely corrected and amended, m supprime dans la dédicace les noms de la reine Anaç et de sa fille Ëlisibeth. Henry VIII était sans doute remarié.
A La GftAMMAIRK l)E PALSGRAVE. iSj
Mais la circopstance qui dans son tems décida la défaite de Palçgrave, est précisément ce qui nous le rend aujourd'hui précieux. Son défaut avec le tems s'est changé en une qualité. Où chercherait-on ailleurs cette quantité d'observations parfois minutieuses, je l'accorde, mais toujours intéressantes comme la vérité? cette multitude de faits grammaticaux recueillis dans toutes les parties de la langue et appuyés d'exemples tirés des écrivains illustres ? Du Guez fut habile, mais Palsgrave est savant. Notre compatriote a sans doute fait davantage pour les Anglais contemporains de Palsgrave ; mais Palsgrave à son tour rendra plus de services aux Français du xix« siècle qui se proposent, non pas d'apprendre à parler français, mais d'étudier l'histoire de la langue française ; car, et c'est une observation essentielle. Du Guez n'écrit qm pour les élèves, et Palsgrave s'est donné la lâche de former non-seulement des élèves , mais aussi des maîtres (1).
Toutefois cetle histoire de notre langue, il ne faut pas s'attendre à la trouver entière dans le livre de Palsgrave. On se tromperait fort de prendre sa gram.maire pour une grammaire du vieux français, du français primitif. Disons-le tout de suite et nellement : Palsgrave ne sait pas le vieux français. Lorsqu'il écrivait , la renaissance était commencée; comme un
(1) « That by the mean of my poore labours the french tonge
k tnay hère after by others the more easily be tought, aod also be M attayned UQto by suche as for their tyines ther4)r shalbe desyrous » {To the Kynges grâce, p. nu)
S88. iNTROntCTION
océan donl la prise de Constanlinople aurait rompu les digues, elle avait subitement fait invasion sur l'Europe et recouvert de ses flots notre ancienne littérature nationale. Quelques points émergeaient encore, mais on ne savait plus les rattacher aux terres ensevelies. Aujourd'hui qu'ils ont achevé de disparaître, c'est déjà beaucoup de nous les signaler et nous les décrire. C'est le mérite de Paisgrave de nous dire tout ce qui de son tems pouvait encore s'apercevoir ; c'est notre tâche de recueillir ses indications et de redresser ses erreurs , à l'aide d'autres renseignemens épars, éclairés d'une prudente sagacité. Un ou deux exemples rendront la chose plus sensible.
Paisgrave rencontre ces vers d'Alain Chartier :
Luy présentant un ardant cierge Afin que je sa grâce acquierge,
n remarque là-dessus que le poêle s'est permis d'altérer le mot pour rimer. Il n'en est rien. Paisgrave ignore qu'autrefois le g était la caractéristique du subjonctif, et que pas un écrivain du wV" siècle ne manque à l'employer dans cette Bnale. Paisgrave ressemble ici à ces commentateurs de La Fontaine, qui prennent les archaïsmes de leur auteur pour des altérations arbitraires suggérées par les besoins de la versification. Son erreur du moins nous enseigne que dès la fin du ly* siècle, cette forme de subjonctif avait disparu de l'usage commun, au point que la tradition même en était perdue.
Une autre fois Palsgrave note dans ses textes de langue ces formes gentil damoy selle , cruel défense.^ de gtielpart, et autres semblables. Il en tire cette conclusion , que certains adjectifs peuvent se mettre au masculin avec un substantif féminin : ce sont les adjectifs terminés par une /. Puis en observant encore, il trouve la même bizarrerie en usage pour l'adjectif grande puisqu'on dit très-bien ma grand mère et c'est grand pitié; enfin, un examen attentif lui découvre l'adjectif vert, qui se met au singulier masculin avec le substantif féminin herbe, témoin cette phrase de Jean Lemaire : « Paris se mettoit à luicter tout nu avecques » les plus fors sur Y herbe vert. »
Palsgrave est ici la dupe d'une illusion : la discordance des genres dont il s'étonne n'existe point. Tout adjectif qui en latin ne possède que deux terminaisons pour les trois genres, c'est-à-dire qui dessert deux genres au moyen d'une seule terminaison , n'en avait qu'une dans le français primitif (1). A cette catégorie appartiennent gentilis, criulelis ^ qualis, grandis, viridis, et une multitude d'autres. Cette règle générale donne en trois lignes l'explication des prétendues anomalies dont Palsgrave a pris la peine de faire un long chapitre, incomplet encore à son point de vue, puisqu'il n'y donne pas la liste de ces adjectifs prétendus privilégiés.
Mais en compensation de ces fautes qui accusent
(1) A plas forte raison les terminaisons latines en ens pour les trois genres, qui forment le français en anl : vaUlanl, avenant, etc.
àÔO INTRODUCTION
l'Ignorance du siècle plutôt que celle de récrivain, bombien de renseignemens d*un prix inestimable sur toutes les parties de la grammaire ! Les erreurs de théorie de Palsgrave peuvent même nous devenir une source d'instruction par la comparaison avec les écrivains d'un âge plus reculé. Les faits dont il dépose étaient la vérité de son tems. Voulez-vous en savoir davantage ? interrogez des témoins d'un tems antérieur. Son abondance, dont un contemporain pouvait avoir le droit de se moquer, n'est pas stérile pour nous :
Cum flueretlutulentus, erat quod tollere velles.
S'il lui arrive parfois de se tromper, ce n*est pas faute d'avoir consulté tous les guides supposés capables de lui enseigner la véritable route.
Palsgrave avec son style lourd et sa phrase embrouillée, interminable, ne pouvait avoir l'esprit tourné à la rtialîce et prompt a Fépigramme comme Gilles Du Guez; mais c'est un honnête homme, plein de candeur, qiii vous déclare les auxiliaires de son travail Il n'a pas fait difficulté de rendre hommage à ceux qui vivaient encore; malheureuserrient il n'a pas cru nécessaire de désigner avec la même précision les àntiens auteurs dont il s'est aidé, gens fort obscurs, sans doute, et donl peut-être !ul-mêhne ignorait les noms. ]V*eût-ll fait que nous indiquer ces sources tellement quellémerit, ndus lui aurions encore une grande obligation, car il a existé ^ il existe perdus dans la poudre des bibliothèques des traités siir ift langue fi-anÇttise qui
remontent au xiit* siècle, et peut-être au delà. Ce sont des matériaux biefi indigestes, bien informes, mais dont line critique judicieuse parviendrait certainement à tirer parti. En passant au creuset tant de prétendues règles, accumulées par Tesprit d'analyse qui seul régnait alors , Tesprit de synthèse des tems modernes finirait jJâr en dégager quelques principes généraux propre^ à répandre la lumière sur cette longue rpute obscure que notre langue a suivie, et qui sort des profondeurs du ix« siècle.
M. Fr. Michel, page 13 de ses Rapports à M. le Ministre de l'instruction publique y ch^ « Id Grammdli-e française et anglaise de Walter de Bibelesworth », manuscrit sur Vélin , de la fin du xn siècle , qui se trouve au Musée britannique. L*ouvrage de Bîtles- \yortl), qui devait être imprimé à la suite de ces Rap^ ports, ne s'y trouve pas. Je dois à Tobligeànce dé If. Chabaille la communication d'une tiopie de ce traité, qui n'est point une grammaire, mais une simple no** menclature, une espèce de vocabulaire versifié, divisé selon la mode du tems par catégories d'idées ou d'objets. Walter de Biblesworth pretid l'homme à sa nëis- ^ sance et le suit jusqu'à son mariage, en indiquant les termes qui servent à îioftlmër les membres du corps humain , puis lés termes irelalifs à la prière, puis les termes du ménage et des métiers , les noms des bêtes et dès oiseàui, etc., etc. Ad surplus, voici textiiëllément le titre du livre qui en présente en même temsr l'analyse: .-
8V)2 IMRObtCTlON
ARUNDEL , MS. ?i° 220, FOL. 297 R° (i).
Le treytiz ke moun sire Gauler de Bibelesworthe fist a madame Dyonisie de Mounchensy pur aprisede lauguage, co est a saver:
Du premer temps ke homme nestra, ouweke trestut le langage pur saver nurture en sa juvente;
Pus, trestut le fraunceys de sa neyssaunce et de membres du cors, ouweke kaunt ke il apent de Deus et de orer ;
Pus, tôt le frauncoys com il encourt en âge de husbanderie, cum pur arer, rebiner, waretier, semer, sarcher, syer, faucher, carier, batre, moudre, pestrer, breser, bracer, hatuefestearayer;
Pus, tôt le fraunsoys kaunt a espleyt de chas, cum de vénerie, pescherie en viver ou en estans, checune en sa nature ;
Pus, tôt le frauncoys des bestes et des oyseus, checune assembe {sic) pre sa naturele aprise ;
Pus, tôt le fraunsoys de boys, pree, pasture, vergeyer, gardyn, curtilage, ouweke tôt le fraunsoys de flures et des frus ke il i sount;
E tut issi troveret vus le ordre en parler et reppoundre ke checun genlys homme covent saver, dount toùzdis troverez vus primes le fraunsoys, tropus le engleys suaunt ;
E ke les enfauns pus sunt saver les propertez des choses ke veynt , et kaunt dewunt dire moun et ma; soun et sa; le et la; moy et jo.
La copie de M. CbabaiHe contient huit cent quarante-cinq vers de huit syllabes ; mais elle paraît incomplète : elle s*arréte brusquement après la nomenclature des mets d'un repas.
Un court extrait suffira pour échantillon :
Quant le emfes ad tel âge ke il seet entendre langage , primes en fraunceys ly devez dire
(1) Cr. les Rapports de M. Fr. Michel, p. 14, où Tauteur cite le maoascrit bariéien 4334 (vél. fin du xu* siècle). La note indique le manuscrit Arunde! 220, et deni autres manuscrits harléieos 490 et 740. Ainsi il y aurait au moins quatre leçoos à comparer, car M. Michel cite aussi un fragment mutilé d'un cinquième manuscrit.
cornent soun cors deyt descrivere,
pur le ordre aver de moun et ma,
toun et ta, soun et sa^
ke en parole seyt meynt apris
et de nul aultre escharnys :
ma teste, ou moun çheef ;
la grève de moun cheef ;
fêtes (1) la grève au lever
et mangez la grive au dîner.*..
meuz vaut rubye par 6
ke ne feet rupie par p ;
se bourse eust taunt de rubies
cum le nées ad de rupies,
riche sereyt ! etc.
On peut à la rigueur voir dans ce livre , à côté des nomenclatures qui en sont l'objet principal , un traité de rôrthograpbe et des homonymes ; mais cela ne peut s'appeler une grammaire.
Les Anglo-Normands, dit Tabbé de La Rue, avaient, dès le xm* siècle , des livres élémentaires pour Tétude de la langue française.
On trouve dans la bibliothèque Harléienne, n"* A971, une grammaire française et épistolaire pour tous les états ; elle a été écrite sous Edouard 1*'.
Grammaire française en vers français ^ bibliothèque Harléienne, n° UdO (2).
Cette dernière indication se rapporte à Touvrage de Walter de Biblesworth, dont nous venons de parler.
L'autre, dont j'ai sous les yeux quatre copies exécutées sur trois manuscrits différents, paraît avoir joui
(I) Peut-6lre affetez, c'est-à-dire, arrangez en vous levant la raie qui partage vos cheveux {la grevé) .
(2j De La Rue, Esiai», etc., I, 284,
dans le moyen âge d'une certaine célébrité. J'en parlerai d'après le manuscrit 188 du collège de la Madeleine d'Oxford, qui me semble donner le rtieîllelir texte, bien que ce manuscrit, au jugement du bibliothécaire M. Coxe, ne soit que du xv« àiècle (1).
L'ouvrage se compose de quatre-vingt-dix-huit règles fort courtes, rédigées en latin j et souvent accompagnées de quelques mots français (ioiir hiontfef l'application de la règle.
Ces règles ne sont pas toujours sOflBsattiment claires, |
de l'avis môme du moyen âge qui s'en servait , puis- j
qu'on trouve des exemplaires manuscrits de cette espèce de code où des gloses ont été introduites en français : tel est le manuscrit harléien 4971, cité par l'abbé de La Rue, qui l'estime rédigé sous Edouard !•', c'est-àdire entre 1272 et 1807.
Là distinction deé Règles par numéros fa'y est plu§ observée comme dans le manuscrit 188 du collège de \à Madelèitie ; ratlcieil texte latin, les traductioris paN tielles, les gloses, tout y est confondu. On croira sans peine que de cet ensemble, probablement encore altéré par les copistes , ne jaillit pas une lumière bien vive. \
Ad surplus, quelques extraits feront mieux juger de
(î) « Codex membran. in-fol., ff. 102, sœc. xv, in fine mutilus. tn8UtutUme$ UngtuB gaUicanœ cum onotnastico exemplisque iatmd lin-
gua anglicanaqus editis, — Titulus : Orthographia modernorum,
Incipit : » Diccio gallica, etc » Déficit verbis : « Après ce vient
\t5ê tnteoâce» et eoihttieâcefit les tneslëes et les guerres. >> Eleilit>la comprehendunt commentaria In x prifecepta et !b sfmbûluttf, Medêff tractatasdevii peccatis mortalibas. » {CatUl, Btbl S, M.Magûilp. B6.)
là nalure et de Vimporlance de ces recueils. Je choisis les règles du manuscrit 188 les plus intéressante^ et sur lesquelles règne le hioins d'obscurité.