AI 2 . DE LA PRONONCIATION
par l'exemple que vous créez pour montrer l'application et l'effet de ma règle : Je pensais devrait se prononcer je pensoije. Vous niez que cela ait jamais eu lieu ; je suis prêt à le nier avec vous , aussi n'est-ce pas cela que j*ai voulu dire, et quand je me relis , je ne trouve pas qu'on puisse le faire sortir de mes paroles.
Qu'ai-je dit? Que soie se prononçait sois-je. Remarquez que dans votre exemple vous introduisez un pronom personnel qui n'existe pas dans le mien : je pen-^ soije. Or cela est essentiel, car ce y contre lequel vous argumentez, ce j dont vous démontrez l'existence impossible, à moins de supposer la forme chimérique en latin pensabiam^ ce j n'appartient pas au verbe , il est indépendant de pensabam autant que de pensabiam ; cej, dont l'origine vous échappe comme tout à fait irrationnelle, c'est tout uniment le pronom personnel />, lequel, au lieu de précéder le verbe, le suit. Or il est clair que le verbe ne peut être pris entre ce pronom redoublé et l'avoir à la fois en tête et en queue, comme il serait dans je sois-je ou dans je pensoije.
Cette syntaxe , qui construit le pronom personnel après le verbe, était aussi usitée dans le vieux français qu'elle l'est encore dans l'allemand de nos jours. Ne sortons pas du Patelin. Le drapier s'écrie, en se voyant dupé par tout le monde : « Or suis-je le roi des meschans! » Cette tournure, aujourd'hui purement interrogatiVe, était alors affirmative aussi. Maître Guillaume ne demande pas s'il est, il affirme : « Ah ! je suis le roi des mal chanceux. »
Ur VIEUX FRANÇAIS, 413
Les anciens textes sont reniplis d'exemples de cette syntaxe; ce n*est pas à vous quil est nécessaire d*en citer. Eh bien, le sens, le but de ma règle i égale ij est de faire reconnaître cette construction dans une foule de passages où elle est dissimulée par Timperfection de l'ancienne orthographe.
Quelquefois les copistes écrivent Je par un ff. alors la syntaxe est visible à Tœil nu :
Certes, fet el, dès Peotbecoste Ne vige mais si riche lit !
[D'Auhérée.)
Si De le vige ne venir ne ajer.
{Le Dit de fortune.)
Or saige bien certainement.
(D'Aubérée.)
Cela est clair parce que le y a pour substitut le y ; mais quand le copiste (et c'est le plus grand nombre de cas) se sert du caractère équivoque i, la méprise est toute naturelle, et Ton peut croire le pronom supprimé lorsqu'il ne Test réellement pas. Ainsi, dans les vers suivans :
Bien vourroie véoir vo lit.
{D'Aubérée.)
Mult vos avoie désirée.
{Ibid.)
Tôt en ai esté esperdue.
(Ibid.)
Or Vai apris et ensaignié.
[La Chace dou cerf,)
je suis convaincu qu'il faut prononcer « bien vourroi-je
hik t>E La prononciation
véoir ; — moult vous avoi-Je désirée ; — tout 6n ai-Je été éperdue; — or fai-je appris, » toutes phrase» affirmatives, c'e»t entendu.
Il est également entendu que le pronom étant ei-* primé avan^ le verbe, ne Tétait plus après ^ et. qu'on prononçai^ dans le premier cas comme vous le dittS, oie^ semblable au substantif ote. Ex. : < Seye fawie de pauvreté jeté. »
Et enfin que ce pronom était parfois totalement supprimé. Ma règle i=ij ne tend qu'à le faire reparaître dans quantité de phrases où il semblerait efiFacé, à en croire Torthographe , et à le restituer par la prononciation.
Contre la seconde partie de ma règle m = wv, voici votre objection :
« H est vrai que, encore maintenant, le peuple de Paris, au lieu de eu, prononce évu, mais cela ne suffll pas pour prouver qu'en général la prononciation intercalait un v , qui n'était jamais écrit. N'avoir jamais été écrit, c'est Va une objection, à mon sens, insurmontable. »
Je raccorde, oui , quand la consonne pouvait être écrite ; mais veuillez bien prendre garde que ce n'est pas ici le cas, puisque l'alphabet de nos ancêtres n'avait pas de caractère distinct pour figurer le v. C'est même là ce qui motive ma règle w= uv. Vous faites, passez-moi le mot, une pétition de principe. Je dis : « Nos pères ne pouvant écrire le v, ajoutaient souvent dans la pratique sa valeur à celle de Vu voyelle. » Et vous me répondez : « Je n'en crois rien, parce que ce v
DU HtëVt FRANÇAIS^ 4lb
n'est jaitiais écrit. » Vraiment» s'il Tétait, je n'aurais eu rien à remarquer !
il est indubitable que si vous m'obligez à fournir un texte du moyen âge, où le v soit écrit d'une façon distincte de Vu, je serai battu. Il n'y en a point, c'est sûr. Gomment donc appuyer le fait que je crois avoir découvert? Il n'y a que Tinduction et l'analogie. Je ne présente pas autre chose, je le sais bien ; mais l'induction et Tanalogie ne sont pas à rejeter dans des recherches aussi délicates que celles de la prononciation d'une langue dont nous ignorons les conventions orthographiques.
Ëh bien , c'est dans ces conditions que vous me niez te V intercalaire. Votre fin de non-recevoir, « il n'a jamais été écrit », ne me paraît pas recevable ellemême.
Maintenant écoutez, je vous prie, mes raisons. Je remarque que le peuple de Paris (et d'ailleurs) prononce évu , recevu. Et non-seulement le peuple ^ mais la cour elle-même- le prononçait ainsi au xvii* siècle, témoin le couplet contre M"»* de Cursoi, cité par Ménage :
Comtesse de Cursoi,
Ltty w, réj mi, fa, sol.
Je veux mettre en musique
Que vous avez évu
La, ré, mi, fa, sol, u,
Plus d'amans qu'Aogélique.
Je dis que cette prononciation générale est un argument valable, parce qu'elle dénote une tradition.
Al 6 DE LA PRONONCIATION
Croyez-vous que la prononciation d'un autre mot aussi usité que le verbe avoir ^ le verbe pouvoir^ ne soit pas aussi une preuve de la tradition ? Je tiens pour moi qu'on a toujours prononcé comme aujourd'hui pouvoir, ils peuvent.
Cependant ces mots sont toujours écrits joooir, ils pueent. Croyez-vous qu'à aucune époque on ait prononcé ils peuvent comme ils puent du verbe puer? Non, vous ne le croyez pas, car dans un autre passage de votre article vous déclarez juste la règle d'orthographe que j'ai le premier donnée , à savoir que la notation ue sonnait eu. Voilà donc trouvée la moitié ' du mot : ils peu. Que ferez-vous du reste ent ? un e muet, de cette manière ils peu-ent? C'est impossible î Et pourtant il me semble qu'il faut en passer par là ou par le v intercalaire?
Voici d'ailleurs une variante d'orthographe qui va vous créer une autre difficulté : c'est la notation du son eu par oe, comme les Allemands dans Goethe , par exemple.
De cent millers n'en poeM garir dous.
[Roland, m, 3.)
11 faut trouver deux syllabes dans cette notation poent. Comment les y trouverez-vous sans le secours d'une consonne intercalaire? Pour moi, cela fait trèsbien ils pouvent ou peuvent.
Dans ce vers du roman de la Violette :
Elle ne pooit someiller,
poU'Oit forme un hiatus qui exige beaucoup d'atten-
DU VIEUX FRANÇAIS. . hil/
tion pour être prononcé pur de tpute consonne intercalaire. Le V vient naturellement à la bouche entre au eto^^ et plus naturellement encore que devant oui^ que tant de gens prononcent voui. Or ces tendances instinctives de l'organe vocal, nous les voyons toujours obéies par le peuple, lequel, en définitive, est le véritable auteur des langues. Les savans n'arrivent qu'en sous-ordre et longtems après, pour les brouiller sous prétexte de les organiser.
Je veux encore vous citer cette strophe en rimes riches du joli conte de Merlin-Mellot :
Hélas ! dit le vilaio, J*ai perda moQ avoir,
— Et mes enfans aassi — dont fus-je en gr^nt pooir!
N'ai pas créu la voiz, si n*ai pas fait savoir;
Je m'en puis orendroit trop bien apercevoir !
C'est pouvoir^ les trois autres rimes l'indiquent assez.
Quand la finale est masculine, on pourrait à toute force soutenir l'inutilité du v intercalaire ; l'hiatus me choque, il ne vous choque pas ; la question est en équilibre. Mais ce qui rompt, à mon avis, cet équilibre, ce sont les mots à terminaison féminine , car ici le doute ne me paraît plus possible.
Comment prononceriez-vous le mot deent, qui se trouve dans le fragment de Valenciennes , où il représente le latin debent , si vous n'intercalez pas le t) euphonique ? Voici la phrase entière : « Chikisil' feent cum faire lo deent. » C'est-à-dire : Ceux qui le font ainsi comme faire le doivent, ceux qui remplissent leur 11. 27
DE LA PRONONGUTION
devoir.- Je crois qu'jl faut, en lisant, articulpr deu^ consonnes euphoniques, toutes deux non écrites : fes^ et devent {fadunty debent).
Noire langue alors était encore à moitié eqgagéç dans le latin , comme il est évident par cette hop^élip sur l'histoire de Jonas, où le prédicateur entremêle }es mots des deux idiomes. Son auditoire le comprenait» également familier avec l'un et avec l'autre ; par conséquent ceux qui lisaient, les clercs de ce tem§, n'étaient pas embarrassés de suppléer la consonne étymologique absente. (Voyea mon commentaire sur ce morceau à la suite du Roland , page A83,)
Remarquez en passant que nôtre orthographe est toujours allée ep se chargeant de consonnes, A la fin du xvi" siècle, elle était si encombrée de consonnes inutiles, que cet abus amena la réforniie appQPplie par les précieuses. Les manuscrits font foi que plus op remonte vers Torigine, moins op repcontre de consonnes. Il y a des idiomes, par exemple ceux du Nord, où récriture s*est attachée à exprimer les consonnp^ préférablement aux voyelles, celles-ci se tpoqyant nécessairement introduites par l'effort qu'exigé l'articulation des autres. Par exemple, le nom de Hadyn sonne plus pu moins comme Hayden, Au contraire, notre jeune langue me paraît s'être complu à fixer les voyelles , laissant à la tradition à marquer les consonnes. En sorte que les unes ont leurs voyelles incertaines, et les autres leurs consonnes \ mais l'incertitude ne détruit pas la réalité.
DU VIEUX fRANÇAlS. f^l^
I^es conçofljjes qup le Français a écrites plu§ \s^r<\ oe 3pqt autres que celles qui subsistaient dans la tradition, conséquences dp Tétymologie pu.de ia pâture dp l'organe français, ou (|e tputp§ deux à ja fois.
Si l'on pous (lerpande : Le v fi^ns pleuvoir, d'pù yient-il ? car pe p'est pas du jatin pluere^ à coqp sûf j Moi, je m'en tirerai en répondant que c'est tomoursi 1^ ^ eupl^oniqqg, pt que pleuoir est dans le mêp^p pas ^\\^poQir{i). Jfai^ yptis, qup répondrez-vous ?
I)p pleuvoir est yeuu plouviner (2). Çepend^pt l^n éprivaif, ja4is sans v, plouiner :
Devers la tierce ^ prût à piouiiMr.
« Il n'est pas écrit !» Eh, mon Dieu, nous regorgeons de grammaires et de dictionnaires , Dieu merci ! Notre écriture devrait être un témoin fidèle de notre langage , depuis le tenis qu'on travaille pour obteniip ce résultat. Ouvrez cependant le dictionnaire où M. Napoléon Landais a prétendu figurer la prononciation exacte du français : c'est d'un grotesque à mourir de rire ! Chaque mot porte plusieurs syllabes dé plus que dans l'orthographe usuelle.
Pourquoi donc voulez-vous attribuer à l'orthographe
(1) N<ras connaissons tous les mots avoutre et avouHre, qui sont le latip nfluUer et adulterium: Eh bien, le Lexique de Guillaume BriM>i|| rédigé dans la première moitié du xiv* siècle , les écrit sans t; : — « Mecbus, aoutres; Mechia, aoiUerie, » N*estp-il pas éfident que la BroooQciatioD rétablissait le v ?
(2) U est. dans Furetière.