‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 90 sur 98 · DE LA PRONONCIATION · texte numérisé non relu

DE LA PRONONCIATION

indépendante et arbitraire du moyen âge une valeur si rigoureusement exacte, une précision géométrique ? Pourquoi voulez-vous que celte valeur ancienne soit partout représentée mathématiquement par nos conventions modernes? Car vous n'avez pas d'autre raison que cela : pooir ferait aujourd'hui pooir; donc il ne. faisait pas autre chose au xn' siècle.

Voulez-vous que je vous dise ma pensée tout entière? Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'orthographe exacte, parce que le point de départ du système ne peut se trouver dans la nature, et sera nécessairement toujours pris dans ia convention. Or, la convention , chacun la fait à sa guise ; elle est chose essentiellement mobile et diverse.

De plus, la convention ne trouvera jamais de signes assez multipliés et assez délicats pour noter les quarts et les huitièmes de ton qui foisonnent dans le clavier de la voix humaine.

Ainsi toute notation n'est qu'approximative et laisse à deviner.

Je sais parfaitement , je suis le premier à déclarer que le vieux français tient au français moderne par une multitude de rapports ; mais je place ces rapports dans le langage parlé, et je rejette la plupart des différences dans la valeur des deux systèmes de notation, des deux orthographes. Oui, jepo'se en fait qu'un Français du tems de Philippe-Auguste, ressuscité et haranguant sur une de nos places publiques, serait compris plus facilement, sans comparaison, qu'on ne comprend

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à la lecture un écrivain dé la môme époque. Et je suis bien trompé si vous n'êtes pas du même avis.

Eh bien , je dis que c'est là un argument en ma faveur. Remarquez en effet que mes hypothèses, mes systèmes, si vous voulez, rapprochant le langage de nos pères de liolre langage , concluent à la tradition ininterrompue, à Tunité du parler; tandis que votre manière de voir pose en principe la' dissemblance et presque la contradiction du leur au nôtre.

D'où il résulte que vous vous engagez implicitement à nous marquer : 1° Tépoque où le fil s'est rompu ; 2o sous l'influence de quelles causes la prononciation s'est engagée dans de nouvelles voies. La question qui nous divise est la même, sur un autre terrain , que celle qui divise les partisans de la double prononciation du grec : vous , qui voulez que la prononciation ait changé , vous êtes Erasmien ; et moi , qui défends la thèse de la transmission orale de Thémistocle à Botzaris, je suis pour Tiotacisme.

L'arbitraire de ces consonnqs intercalaires n'est pas si grand que l'on pourrait croire au premier coup d'oeil. D'abord j'ai souvent pour moi l'étymologie latine, mais j'ai plus : j'ai l'autorité de textes authentiques, où les deux formes, la forme sans consonne et la forme avec la consonne, se mêlent sans cesse. Prenez le Roland : le copiste écrit indifféremment au subjonctif de choir ^ qu'il chée et qu'il chede; — au participe de gâter, gastée et gastede ; de même caable et cadable ; — veeir et vedeir; — caeir et cadeir; — guier et guider ^

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quier el guider; — seir et sedeir, etc., etc. D'après cela, n'ai-je pas quelque motif de supposer que 275 pueent se prononçait ils peuvent; ils deent, ils devent; ils doient , ils doivent , et sic de cœteris ?

Voyez qui de nous vous paraît le plus^près de là vraisenfiUance , ou nnoi qui conclus de la consonne écrite : aoric on la prononçait, môme absente ; — ou vous, qui concluez de là consonne absente : donc on l'omettait, même écrite.

Pourquoi, dans ce cas, Taurait-on écrite ?

Au lieu qu'on pouvait l'omettre pour abréger, en se nant sur l'usage.

«Je crois, dites-vous, qu'on peut reconnaître des indices montrant qu'à une certaine époque nos aïeux ont recherché les hiatus. »

Cette proposition n'est antipathique ni aux consotlnës intercalaires, ni aux consonnes finales eupho- . niques. Il y a hiatus et hiatus. L'ionien, que vous citez comme un dialecte particulièrement ami de l'hiatbs , ïi'âvait-il pas aussi bien que les autres Vn finale elipbônique (vî» lycXxwjTixov) ? D'ailleurs, devant les faits, là théorie est forcée de s'incliner. J'appelle des faits la îiotation die ces consonnes dans une foule prodigieuse de hiotè que l'on rencontre aussi sans elles, el dâliS leè îhôlrtles textes, écrits de lia même rtiaih. Qu'en peul-oh inférer? Que cette notation était fecultative, parfdlè superBbe, hiais non pas qu'elle était totijours iàttè vàiëlir.

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N'âllez-vous donc pas trop loin quand vous dites : •

« Devant une voyelle le t final dans aimet se prononçak-il ? le n'en sais rien ; cela est possible; bien que ce ne soit pas sûr, car il est certain q\j£e le t de donet ne se prononçait pas. »

Je crois pouvoir assurer, au contraire, que ce t Qnai se prononçait. Prenez les vers suivans du Roland; si vous ne prononcez pas le verbe au singulier absolument comme nous le prononçons aujourd'hui au pluriel, en sonnant le f, ih seront faut :

Devant Marsilic s'escriet en la presse.

VoeUlet ou non ne paet muet ne riet.

Ne France dulce ja chedet en vilté.

Li qnens Rollans appeUet Oliver.

Et mille autres pareils. Je ne pense pas que vous ayez voulu mettre donne dans une autre catégorie que veuille, s'écrie, appelle, etc. Il est donc manifeste que ce ^ se prononçait et comptait dans la tnesure du vers. A la vérité , vous pourrez m'opposer bon nombre d'exemples où la préseilce de c^t final n'empêche pËS rélision :

Par pénitence les cumandet k férir.

Li, empereres chevalfiet ircement.

Ici le t ne compte pas , cela est vrai ; mais quoi ? cela ne détruit pas les exemples contraires. Qu'est-ce que cela prouve? l'existence , dès la plus haute antiquité de notre langue , d'un fait bien connu : c'est-àd\te qu'il y avait deux prononciatiotig, l'une familière, l'autre sévère ; l'une pour le style de là conversation ,

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l'autre pour le style déclamatoire; et que les anciens poètes se donnaient la licence d'employer Tune ou Vautre, selon le besoin de la mesure.^ Voilà tout le mystère !

L'^ finale des substantifs pluriels est traitée par ces poètes comme le t final des verbes : tantôt ils la font compter, et tantôt non. Les deux systèmes sont en présence dans ce vers où il s'agit d'un bouclier :

Pierres i ad, ametisteS e topazes.

(Roland, HI, 63.)

Vs compte àsLUs pierres, et ne compte pas dans amelistes.

Notre versification moderne garde la trace de ce détail de l'art ancien dans la faculté laissée aux poètes d'écrire avec ou sans s les mots guères , certes, jusqties, etc. Dans l'origine , tous ces adverbes avaient 1-5 finale : Marot écrit « encores un bon tour » ; — « presqries étant de merveille esgaré », et Ménage discute encore cette orthographe. Racine et Boileau ont aussi conservé Vs à l'adverbe même :

La fortune et la victoire mêmes Couvraient mes cheveux blancs de trente diadèmes.

{MUhridaie.)

Cette s étant non avenue dans la prononciation familière, les poètes l'ont également supprimée quand elle les gênait, et ils la retiennent quand elle aide à la mesure ou à la rime. Telle est l'origine d'une bizarrerie qui serait inexplicable autrement.

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