‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 91 sur 98 · DU VIEUX FRANÇAIS. A · texte numérisé non relu

DU VIEUX FRANÇAIS. A

Il est hors de conteste que nos anciens poètes ont .pratiqué ce système, seulement ils en faisaient une application beaucoup plus large. Si nous pouvions évoquer l'ombre de Theroulde et lui faire réciter le Roland^ nous l'entendrions certainement se servir des deux prononciations, la familière et la déclamée.

Cette double prononciation , qui remonte à l'origine de la langue française , s'est maintenue jusqu'au xviii* siècle ; même elle subsiste encore , mais elle tend de jour en jour à s'effacer et à disparaître. J'attribue cela à l'influence du théâtre, où la prononciation sévère règne exclusivement , et d'où elle s'est répandue , au préjudice de la prononciation familière! On s'est engoué du théâtre, on l'a pris pour modèle ; d'ignorans puristes ont déplaré vicieuse et illégitime toute prononciation qui n'était pas conforme à celle des déclamateurs tragiques. Sur la parole de ces pédans, on s'est mis à faire sonner à l'envi toutes les liaisons , les t^ les 5, les x; et par là s'est nivelée la séparation entre les deux styles. L'abbé de Choisy, dans son Journal de l'Académie française ^ a un curieux chapitré làdes&us. J'en veux extraire quelque chose pour l'ébahissement et l'édification de ces beaux parleurs qui viennent siffler et marteler à nos oreilles leur français théâtral.

« La plupart des mois, dit l'abbé de Choisy (l), ont deux différentes proDODciatioDS : l'une pour le discours ordinaire, et l'autre

(1) L^abbé Tallemant a fait les mêmes observations presque dans le£s mêmes termes.

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pour les vers. C*est ce qui est cduse que peu de personnes saVent bien lire les vers, faute de savoir cette différence de prononcia-, tion....

i» La prose néglige de prononcer les 5 finales du pluriel, el les t de la troisième personne du pluriel des Verbes , et plusieurs autres consonnes finales, même devant des voyelles. On dit fort bien les hommes ont de tout temps été , comme s*il y avait les homme ont de tout temp été; — les en fans aiment à jouer, commes1lyavait/6s enfan aime à jouer. Mais en vers, quaod il se rencontre une voyelle après un pluriel ou après quelque conèotïïïe que ce soit, il faut nécessairement pronoticer tout:

A quoi bon réveiller mes mases endormies ' Poar tracer aai auteurs des règles ennemies i

Il faut à muses et à règles faire sonner Vs^ sans quoi la mesure nty serait pas.

Mille et mille douceurs y semblent attachées.

» On dirait, en conversation, y semble attachées, mais en vei^ il faut prononcer comme s'il y avait y semble tatachées. Ain» des autres, et surtout des s des secondes personnes des verbes, qu'il faut prononcer comme aux pluriels : tu cherches à me plaHre, on prononce : tu cherche z-à me plaire,

» Au reste, la déclamation demande dans la prose presque leç mêmes prononciations que dans les vers. On dit presque, parce i|H« cela n'est pas toujours. Mais le plus sûr est de se conformer^ en déclamant, à la prononciation des vers, i»

{Opttëcules sur la langue française, par divers académiciens. Paris, Brunet, 1754, p. 257.)

Voilà le ténnoignage d'un abbé de cour, d'iin membre de l'Académie française au milieu du xvu" siècle. Il y avait alors deux manières bien distinctes de pronorieer le français, el chaque manière était égaletnent légltitrië et consacrée par l'usage. Il ne tombe pas dans la pensée de Tabbé de Ghoisy de blâmer ceux qui suppriment

DU VIEUX FRANÇAIS. às!^

dans la conversation les 5, les /, et même les w?. C'esl ainsi. (Ju'on devait parlei\ (^'est ainsi que parlaient Molière, Boileau , Pascal, Racine, La Fontaine, La Bruyère , tous les hommes illustrés de cette épo^be illustre entre toutes les époques.

Aujourd'hui il n'est pas un petit commis de magasin qui ne se pique de faire sonner les liaisons quand il raisonne sur Var t-ontique, ou se plaint d'avoir froi t-aux pieds ^ ou s'âcciise avec fatuité de ses ior z-enver z-elle. Un académicien du tems de Louis XIV ouvrirait de grands yeux s'il entendait un pareil langage, et l'abbé de Choisy trouverait qu'au lieu de parler, nous iîe faisons plus que déclamer. Il serait bien tems de ireprendré les véritables habitudes de la prononciation familière, et de laisser ces affectations aux caricatures de la famille de Joseph Prudhomme (1).

La citation de l'abbé de Choisy répondra pour moi à la critique de trois leçons que j'ai adoptées, où vous voyez trois vers faux. Les voici :

Entre vous riches les pouvres hommes.

Ses denrées à qui les vouloit.

Tant fussent-elles saines et fortes.

J'ai invoqué ici la prononciation populaire, qui rie

[IHI y a môme certaines rencontres où un acteur de bon sens doit préférer un hiatus au ridicule d'une prononciation rigoureusement exacte.

"Le soldat étonné dit que dans une nne...

rai entendu à la Comédie-Française déciaraef ce vers d'Ipkigéniê de manière à faire douter s'il ne s'agissait pas plutôt d'une nourrice de Molière que d'un soldat d'Agamemnon.

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