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—Mais c'est ici comme en Amérique ; il n’y en a que pour les monopoleurs !
—Qu'y a-t-il de nouveau? demanda Mme Laurent.
—I] y a que les raffineurs du Nord viennent de faire un coup qui leur livre le monopole de la vente du sucre. De sorte qu'ils vont élever les prix à leur guise.
—Mais à quel moyen ont-ils recouru pour obtenir ce monopole, demanda Justine.
__C'est bien simple, ils se sont entendus entre eux et ont acheté deux ans d’avance-tout le sucre existant et à fabriquer.
—Ah! ce n’est pas un monopole cela.
Vraiment! Qu'est-ce que c'est donc?
C'est de l’accaparement.
-Eh bien, Justine, dites-nous done, s'il vous plaït, quelle est la différence entre ces deux termes. :
MONOPOLE.—Le monopole est un privilège accordé « un individu, à une compagnie, à une municipalité à un gouvernement, pour vendre certains produits, exploiter certaines entreprises à l'exclusion de tout concurrent. Le gouvernement français a le monopole de la fabrication et de la vente des tabacs, des poudres, des allumettes, etc. Les compagnies de chemins d: fer ont le monopole des transports. La compagnie des tramways, celle du gaz, celle des petites voitures, celle des bateauxmouche, etc., ont un monopole. Le monopole n'accorde pas aux privilégiés qui en jouissent le droit d'étabir des prix arbitraires, car l'octroi d’un monopole est toujours précédé de la fixation d’un tarif dont les compagnies ne peuvent pas s'écarter. Au point de vue de l’économie politique, le monopole peut être
un privilège discutable, mais il ne peut jamais donner lieu à un
danger public, comme celui, par exemple, qui résulte des syndicats de coalition qui s'entendent pour faire hausser le prix de certains produits, de certrines denrées. En résumé, le monopole est une chose légale, et, lorsqu'il est accordé avec discernement, une chose ordinairement avantageuse.
—Mais si ce n’est pas un monopole qu'ont réalisé les raffineurs du Nord, qu'est-ce que c'est?
—C'est un
ACCAPAREMENT.—4ccaparer veut dire prendre, amazsser, cacher pour un temps une d'nrée quelconque ; la retirer autant que l’on peut de la circulation pour en produire la rareté et pouvoir ainsi la revendre fort cher. L’accapareément est un crime commercial qui est vigoureusement combattu et sévèrement puni en France, Toute manoeuvre faite en vue d'écarter la concurrence par des moyens anormaux, dans le but de déterminer la hausse des prix à l’aide du retrait momentané des marchandises de même espèce, se nomme accaparement.
—En effet, dit M. Laurent, accaparement et monopole sont deux choses bien différentes. Aussi je me corrige, et je dis que les raffineurs du Nord viennent d'accaparer et non de monopoliser les sucres. :
—Pardon, Monsieur, fit Justine. Les raffineurs du Nord n'ont pas le monopole du sucre, mais cela ne les empêche pas de l'avoir monopolisé.
—Alors, Justine, je n’y comprends plus rien.
—C'est pourtant assez simple : 5
MONOPOLISER.—C'est exercer un monopole. Vous admettrez bien qu’on puisse exercer une chose, fût-ce un monopole, sans en avoir le droit. Combien de coquins se targuent d’avoir 'e monopole de la probité. Combien d’hypocrites se vantent d'avoir celui de la vertu. Et pourtant ce monopole ne leur a été concédé par aucune autorité, hors la leur. Les raffineurs du Nord n’ont pas le monopole de la vente du sucre, cela est hors de conteste, mais en accaparant ce produit de première nécessité, îls l'ont rendu rare, c’est-à-dire précieux, et l’ont ainsi m10n0polisé à leur profit. Un monopole ne peut s’obtenir que légalement. La monopolisation est une violence, qui attire des représailles. On peut donc monopoliser queïque chose sans en avoir le monopole.
—C'est très clair, Justine; mais avouez que c'est aussi très subtil.
—Je l’avoue. Maïs j'ajoute que ce sont ces subtilités qui font la beauté, la richesse, l'élégance de la langue française.
166 LFÇONS PRATIQUES DE FRANAIS
M. Laurent vient de recevoir un colis des Etats-Unis. Ce colis, entre autres objets, contient plusieurs montres de fabrication américaine. Il en offre une à Justine, en lui disant :
—Je ne vous offre pas cette montre à cause de sa valeur, mais pour vous donner une idée de l’industrie américaine. Cette montre, très coquette, et qui marche très bien, est établie au prix de revient vraiment extraordinaire de 2 francs 40. (48 sous).
Justine n’en revenait pas.
M. Laurent, voyant son étonnement, lui expliqua que tout était fait à la raachine emporte-pièce, tout : le boîtier, les pièces intérieures, les rouages, les aiguilles et le reste.
—J'ai visité, ajouta-t-il, une de ces manufactures de montres, et j'ai été véritablement émerveillé de la complication et de la beauté de l'outillage. :
—Ah! dit Justine malicieusement, on manufacture les montres en Amérique ?...
—Votre observation me fait comprendre que je viens encore de commettre une faute.
—Une faute, non. Mais un mauvais emploi du mot manufacture. Du reste, beaucoup de Français commettent cette erreur, et je ne la relève que parce que je sais votre souci relativement à la pureté du langage.
Il y a une différence sensible entre manufacture, fabrique et usine, différence à laquelle, même en France, on ne fait pas assez attention.
MANUFACTURE.—Ce mot est composé de manus, main, et de facture, qui signifie faire. Manufacture veut donc dire, littéralement, faire à la main. Tous les objets faits à la main, ou du moins ceux dans la confection desquels les machines ne jouent qu’un rôle secondaire. sont des objets manufacturés et l'endroit où ils sont faits se nomme manufacture. Les cigares, par exemple, qui sont faits à la main, sont exécutés dans une manufacture, non dans une fabrique, et encore moins dans une usine,
FABRIQUE.—On nomme ainsi les établissements où l’on exécute certains objets suivants des procédés mécaniques, et lorsque la production est abondante. La montre dont vous venez de me faire présent a été faite dans une fabrique, non dans une manufacture, parce que le travail à la mécanique l'emporte de beaucoup sur le travail à la main.
Une grande cordonnerie, par exemple, peut être une manwfacture ou une fabrique de chaussures, selon que l’on fait le travail à la main ou à la mécanique. De même pour un établissement de lingerie. Il prend le nom de manufacture ou de fabrique d’après les procédés de confection.
USINE.—On appelle usine tout grand établissement de fabrication où l’on fait de grosses pièces, surtout des pièces de métal. Les forges, les fonderies, les ateliers de constructions de locomotives, de wagons, sont des usines.
Mme Laurent reçoit la visite d’une parisienne élégante. Cette
personne porte une pelisse de grande valeur, doublée de renard bleu, qui fait l'admiration et l'envie de toutes les fer. 3.
Mme Laurent ne manque pas de s’extasier de nouv au sur la beauté dr ce vêtement, marquant ainsi le bonheur qu’elle aurait d’en posséder un sembiable, et après avoir échangé quelques paroles, elle dit à sa visiteuse:
—Voulez-vous vous défaire de votre pelisse ?
—Oh! non. A aucun prix!
En disant ces mots, elle l'en : et la posa sur un siège voisin.
Mme Laurent fut surprise de 1a réponse et de l'acte de cette personne, mais elle ne laissa rien paraître de son étonnement. Seulement, après son départ, elle questionna Justine.
— Pouvez-vous m’explider, dit-elle, comment il se fait que Mme Bélair enleva sa pelisse aussitôt après m'avoir répondu qu’elle ne voulait s’en défaire à aucun prix?
—C'est sans doute parce que sa pelisse la génait au salon.
—Alors, pourquoi m'a-t-elle refusé de s'en défaire.
— Evidemment, parce qu’elle y tient beaucoup.
—Voyons, Justine, il y a quelque chose que je ne m'explique pas. Vous semblez trouver tout naturel qu’elle ait d'abord refusé de se défaire de sa pelisse et qu'elle l'ait aussitôt enlevée.
—Ah! fit Jutsine, je crois comprendre la cause de l'équivoque... Quelle question avez-vous posée à Mme Bélair ?
—Je lui ai demandé si elle voulait se défaire de sa pelisse.
—Et quelle proposition aviez-vous l'intention de lui faire alors?
—La proposition de retirer sa pelisse, simplement.
Eh bien, elle a cru que vous lui proposiez de la lui acheter.
—Pas possible !
—Mais oui.
DEFAIRE (se) — c'est vendre, donner, changer un objet auquel on ne tient plus. Se défaire d’un animal, d'un meuble, d'un vêtement, c'est le vendre, le donner ou le troquer. On dit: — Mon cheval est trop fougueux, je vais men défaire, c'est-à-dire le vendre, ou l’échanger contre un plus tranquille, moins vif. Mais on ne dit pas défaites-vous, ou voulez-vous vous défaire
de votre pelisse, de votre manteau, de votre chapeau. On emploie pour cela le verbe
DEBARRASSER.—Débarrassez-vous de votre pelisse.—Voulezvous vous débarrasser de votre chapeau. Cela signifie: voulezvous ôter, enlever votre pelisse, votre chapeau, qui vous gêne, qui vous embarrasse.
Là : * + * FJ
M. Laurent est en pourparlers avec un représentant de fabrique, au sujet d’une compagnie canadienne. Il s'agit d’une grosse fourniture de ciment. Le représentant a donné son dernier prix et M. Laurent a fait une offre inférieure, qui n’a pas été acceptée. Quelques jours après, M. Laurent va voir l’agent et lui dit:
—Monsieur Bernard, j'ai réfléchi, j'ai tout pesé, tout calculé, et je suis prêt à fransiger avec vous au sujet de notre affaire de ciment.
—Je regrette, répond l'agent, de ne pouvoir vous satisfaire, mais il n’y a pas entre nous de transaction possible. Je vous ai fait toutes les concesions qu’il était en mon pouvoir de faire.
—Je le reconnais si bien, répondit M. Laurent, que je n'insiste plus et que je viens vous trouver pour “transiger l'affaire.
Son interlocuteur le regarda avec étonnement puis il dit:
—Voyons, M ieur je ne saisis pas du tout votre proposition.
"Vous reconnais. que mes conduitions ne peuvent être modi-
fiées, et vous ver. me demander de transiger. Mais, alors, sur quelles basses ?
—Sur les bases que vous avez posées: c'est-à-dire que j'accepte votre faux, à la condition que vous tiendre: à la disposition de mes commettants, en aucun temps, la quantité de barils dont ils auront besoin.
—Excusez-moi,dit l'agent, si je vous fais répéter, mais je comprends mal ce que vous dites, et vous conviendrez qu'avant de traiter une affaire de cette importance il est nécessaire de s'entendre parfaitement.
—Rien n’est plus juste.
—Eh bien,dois-je comprendre qu'en disant que vous voulez transiger l'affaire, vous entendez par là la conclure?
-——C'est, en effet, mon intention.
—Bien. Mais je ne saisis pas ce que vous entendez en disant que vous acceptez mon faux... Quel taux?
—Le taux que vous avez établi pour votre fourniture.
—Voulez-vous dire le prix de mon ciment ?
— Justement.
—Ah! ce n’est pas la même chose. Vous dites aussi que je doistenir à la disposition de votre compagnie, en aucun temps, la quantité de barils dont elle aura besoin. Que signifie, dans votre persée, en aucun temps?
—En aucun temps, répondit M. Laurent, c'est-à-dire à n’importe quel moment, au premier avis qu’on vous donnera, vous devez être prêt à faire l'expédition immédiate du nombre de barils qui vous sera demandé,
Les parties étant bien d'accord, l'affaire fut traitée séance tenante,
Mais M. Laurent ne laissa pas passer l'oc“asion d'apporter de nouvelles réformes à son vocabulaire. Il eut recours à l'obligeance de M. Bernard, et voici ce qu'il apprit:
TRANSIGER — verbe neutre—C'est, à l’aide de concessions mutuelles, arranger, régler une affaire en suspens par suite de non entente; — c'est terminer un différend en cédant, chacun de son côté, en abandonnant de part et d'autre une partie des exigences qui l'avaient fait naître; — c'est terminer un procès à l'amiable, etc.
Transiger étant un verbe neutre ne peut avoir de régime direct. .On ne peut donc transiger quelqu'un ou quelque chose. On transige avec quelqu'un, pour quelque chose. On ne transige pas une affaire, on transige dans une affaire.
Transiger, c'est faire l'opération suivante :
A... met son cheval en vente. Z...\se présente pour l'acheter. Le vendeur demande $100 pour sa bête. L'acheteur en offre $90, et s'en tient à ce prix. L'affaire va manquer. À... désirant la conclure, dit: “Transigeons. Je vais faire un sacrifice, faites-en un également. Montez votre prix de $5, je vais abaisser le mien d'autant.”
Le marché se conclut pour la somme de $9s. C'est là une transaction. Les parties, A... et Z... ont transigé.
Mais M. Laurent n’a pas transigé avec M. Bernard, puisqu'il s'est soumis à ses conditions. Il a conclu l'affaire. CONCLURE.—Conclure une affaire, c'est l’achever, la terminer,
en accepter les conditions après les avoir débattues. On conclut
une affaire même après avoir transigé, car ce sont deux opérations distinctes. La transaction, c’est le débat ; la conclusion en est le dénouement définitif.
TAUX.—Le taux est la somme fixée, réglée par une convention ou par l'usage, établissant le prix uniforme d'une marchandise, d’une denrée, de l'intérêt de l'argent. Le cours de la Bourse, le cours du marché établissent le taux, c'est-à-dire la valeur momentanée des titres de rente, actions, obligations, du blé, des fourrages, du sucre, etc. Le taux est variable selon les circonstances. Il s'élève ou il s'abaisse quand l'harmonie entre
REOTIVICATION DU VOCABULAIRE 171
l'offre et la demande est rompue, soit par suite d'une manoeuvre
coupable des détenteurs de valeurs ou de produits, soit par suite
de la rareté ou de la surabondanc: de ces valeurs ou de ces
produits.
Le taux n'est donc pas un prix fixé par la volonté du producteur ou du marchand, mais un prix établi par les fluctuations du marché.
PRIX.—Le prir d'une marchandise est la somme fixée par le producteur ou par le marchand, représentant ou étant censé représenter la valeur vénale de la chose vendue. Le prix d'une chose se débat librement entre le vendeur et l'acheteur, tandis que le taux est fixe et ne peut être modifié à la volonté de deux trafiquants qui opèrent isolément. Il y a, on le voit, une différence capitale entre ces deux termes, et M. Laurent ne manqua de la noter tout spécialement.
AUCUN TEMPS (en).—Aucun signifie nul, pas un. Placé devant un nom, aucun est adjectif ; employé seul il est pronom. En aucun temps, cela signifie jamais. On dit: — “en aucune
circonstance je ne consentirai à le voir”, c'est-à-dire, jamais à
l'avenir je ne consentirai à le voir. Si un médecin dit: — “En
aucun temps je ne me rendrai chez ce malade”, cela veut dire:— quelque soit le moment où j’y serai appelé, je ne m'y rendrai pas.
En employant cette expression, M. Laurent a dit tout le contraire de ce qu'il voulait exprimer. Il aurait dû dire, en tout temps.
TOUT TEMPS (en).—C'est-à-dire: — à tout moment vous devez être prêt à livrer. La condition que je mets à la conclusion du marché, c’est que vous tiendrez à la disposition de mes commfttants, en fout temps, la quantité de barils dont ils auront besoin, et non en aucun temps.
OX
Pendant que Justine met le couvert, monsieur parcourt les journaux et madame, sur le balcon, regarde le spectacle de la rue. Tout à coup elle pousse une exclamation et rentre précipitamment dans la salle à manger.
—Qu'y a-t-il? questionne monsieur.
—C'est un pauvre cheval qui vient de s'abattre si malheureusement qu'il s'est cassé la patte.
C'est très malheureux pour la ce n'est pas une raison pour te mettre en rév
—Que veux-tu, c'est nerveux.
M. Laurent reprend sa lecture. Mais comme il a f patte, prononcé tout à l'heure par sa femme, l'amène, d'idée, à penser à un mets national.
—Justine, dit-il, madame vous donnera la recette, et vous nous ferez demain un ragoût de pattes de cochon, à la mode canadienne.
—Si la recette-n'est pas trop compliquée, répondit Justine, je m'en tirerai bierf:pour la sauce. Mais pour les pattes de cochon, je ne me charge pas d’en découvrir.
—Comment cela?
—Je trouverai bien des pieds de cochon, tant que vous en voudrez, mais des pattes, non. Cela n'existe pas.
—C'est bien, Justine, je comprends. Donnez-vous votre leçon
bête et pour son maître, mais olution.
aim, le mot par relation
du matin.
PIED.—On dit le pied d’un cheval, d’un boeuf, d'un veau, d'un cerf, d’un chameau, d’un éléphant, d’un mouton, d’une chèvre, d'un cochon, etc., et non la patte. En général, pied se dit en parlant des animaux chez lesquels cette partie est de corne.
PATTE.—On dit la patte d’un chien, d'un chat, d’un lièvre, d’un loup, d’un ours, d’un singe, d’un rat. On se sert aussi du mot patte en parlant de tous les oiseaux, hormis les oiseaux de prie, qui ont des serres.
Colin d'Ambly, grammairien, fait observer que si l’on se sert du mot pied, ce n’est pas parce que cette partie est de corne, mais parce qu’elle sert de soutien ; et que si l’on dit la patte d’un chien, d'un lièvre, d’un oiseau, etc. c'est parce que ces animaux se servent de leurs pattes non seulement pour se soutenir, mais encore comme nous nous servons de nos mains pour prendre et pour
accrocher.
CE
—Justine, demande Mme Laurent, quel est, à Paris, le plus important magasin de marchandis:s sèches ?
—De marchandises sèches? questionne Justine, faisant des efforts inouis pour comprendre la sign: ”:. tion de cette expression, si baroque qu’elle jetterait dans la stups.r tous les Français, savants ou ignorants... De marchandises sèches?... De quelle espèce de marchandises, Madame veut-elle parler ?
—Mais, répond Mme Lavrent, des marchandises de toutes sortes qu’on trouve dans les grands magasins.
—Madame veut-elle me désigner un de ces articles ? pour me servir d'exemple,
—Des étoffes, du linge, des objets de fantaisie, de la mercerie, des tapis, enfin tout ce que l’on désigne chez nous sous le nom de marchandises sèches.
—Oh! Madame, dit Justine, appelez cela des nouveautés, des articles de nouveautés; mais jamais des marchandises sèches, si vous ne voulez pas provoquer un profond étonnement d’abord, puis, quand on aura compris, un irrésistible éclat de rire.
Et, en effet, Justine riait de tout son coeur.
La bonne Mme Laurent répondit avec dépit :
—C'est vrai. Je le sais, ou plutôt je m'en souviens. On einploie également le terme nouveautés au Canada, mais très rarement. Dans la crainte de passer pour maniéré, on lui préfère marchandises sèches, traduction hideuse de l'anglais Dry Goods.
Justine donna alors les définitions suivantes :
MARCHANDISES SECHES.—Cette expression ne signifie rien en français. L'adjectif sec — sèche, qui a beaucoup d'applications, désigne dans ce sens des articles qui ont subi, par rapport à d’autres articles de même sorte, une plus grande dessication. On dit: — Des bois, des légumes secs, par opposition aux bois, aux légumes verts. — Des herhes sèches, par opposition aux herbes fraîches.
Dans ce sens sec n'est pas antonyme de mouillé ou d’humic Ainsi, on dit: — du champagne sec, — du vermouth sec, — du vin blanc sec, pour désigner un champagne, un vermouth, un vin blanc moins doux, moins sucré.
NOUVEAUTES.—C'est le nom donné à tous les articles vendus dans les grands magasins qui tiennent des marchandises très variées, généralement soumises aux capricieux changemets de la mode, c'est-à-dire susceptibles de varier de forme, de matière, de nuance. Nouveautés, cela signifie que les articles offerts sont nouveaux, de création récente et conformes aux derniers décrets de la mode.
Cette petite leçon épuisée, Justine indiqua à sa maitresse les magasins de nouveautés de premier ordre qui existent à Paris.
En entrant dans le premier de ces magasins, Mme Laurent s'adressa à un des inspecteurs et lui demanda où elle trouverait des mouchoirs brodés.
Au rayon de la lingerie, répondit-il, deuxième étage, comptoir F.
Mme Laurent fit son achat de mouchoirs, puis elle consulta la liste qu'elle avait dressée pour se rappeler quelles emplettes elle devait faire. Elle avait classé les objets selon un ordre qui lui permettrait, pensait-elle, d’abréger son séjour au magasin, en épuisant d'un coup tous les articles dont elle avait besoin et qui se trouvaient dans le même rayon. Après pointage, elle dit à la vendeuse :
11 me faudrait maintenant une jaquette de nuit.
—De nuit? questionna la vendeuse, avec un étonnement marqué.
Mme Laurent redoutant une explication en présence des nombreuses clientes qui l’entouraient, y coupa net en disant fort aimablement :
Oh! de nuit ou de jour, Mademoiselle, cela m'est égal. Je désire une jaquette, rien de plus.
—C'est au rayon de confections que Madame trouvera cet article.
Ah! fit simplement Mme Laurent, qui s'était juré de ne manifester aucun étonnement.
Et elle écrivit sur. sa liste, en regard du mot jaquette: Voir confections. Puis elle : ‘outa: ï
RECTIVICATION DU VOCABULAIRE 175
—Je voudrais aussi des caleçons.
—C'est au rayon de la bonneterie qu'il faudra que Madame s'adresse, lui fut-il répondu.
—Bien, fit Mme Laurent en notant ce nouveau renseignement.
—Et tenez-vous de la mousseline ?
—Non, Madame. La mousseline se trouve au rayon de blanc.
Sans dire une mot, elle inscrivit : rayon de blanc.
—Maintenant, dit-elle, il me faudrait un peignoir en toile fine,
La vendeuse lui en montra de différents modèles.
—Ce n'est pas cela, fit Mme Laurent, sourdement irritée. Tenez, dit-elle après avoir jeté les yeux sur les divers articles épars sur :e comptoir, voilà ce qu'il me faut.
—Ce n'est pas un peignoir alors, c'est une camisole que désire Madame.
—Vous avez raison, Mademoiselle, c'est une cr 1isole, dit-elle, ne voulant pas discuter.
Et elle en acheta deux.
Mme Laurent se rendit alcrs au rayon de blanc, où, à :a grande satisfaction, elle trouva la mousseline qu’elle désirait sans avoir à parlementer.
Elle se fit alors indiquer le rayon de la bonneterie et elle constata avec gêne qu'il était tenu par des vendeurs et non par des vendeuses.
—Veuillez me montrer des caleçons, dit-elle,
—En toile, en :achemire ou en soie?
—En toile.
—Quel point de ceinture?
—Je ne sais pas, répondit-elle, embarrassée et avec un peu d'humeur ; montrez-moi ce que vous avez, je choisirai,
Le commis plaça devant elle divers de ces articles.
—Mais non, dit Mme Laurent en les repoussant. Je ne demande pas des caleçons d’homme. Il me faut des caleçons de dame.
—Cet article n’est pas dans le commerce, Madame ; mais on peut le faire sur commande. Il faudra pour cela vous adresser au rayon de la lingerie.
ES
—Mais j'en viens de la lingerie. On m'a renvoyée ici.
Avez-vous demandé alors des caleçons de dame?
Non, j'ai simplement demandé des caleçons. Mais j'aurais cru que quand une dame en faisait la demande, on ne supposerait pas qu’elle voulait des caleçons d’homme.
—C'est que, Madame, l'article ne se demande jamais. Il faut que vous retourniez au rayon de la lingerie, car cet article ne peut se faire que sur commande et sur mesure.
Très contrariée de ces déceptions successives, Mme Laurent se rendit au rayon des confections pour choisir sa jaquette de nuit. Mais elle n’en fit pas la demande, dans la crainte d’une nouvelle et humiliante erreur. En effet, ce rayon était garni uniquement de vêtements de dessus, de manteaux, de robes, de jupes, de costumes divers en drap, en soie, en lainage, en velours, etc. :
Elle comprit qu’elle allait encore se fourvoyer et elle quitta le magasin, dans l'intention de demander des renseignements précis à Justine.
Rentrée chez elle, Mme Laurent mit Justine au courant de ses aventures dans le magasin.
—Le premier malentendu s’est produit, dit-elle, lorsque j'ai demandé une jaquette de nuit.
—Je ne sais pas, en effet, ce que Madame entend par une jaquette de nuit.
Mme Laurent entra dans sa chambre et en sortit aussitôt, tenant lé vêtement de nuit improprement nommé jaquette au Canada.
Voilà une jaquette de nuit, dit-elle.
—Ah! non, Madame. C’esi une chemise de nuit.
—-Alors, gémit Mme Laurent, je suis tout à fait déroutée.
Qu'est-ce que c'est qu’une jaquette?
JAQUETTE.—C'est un vêtement de dessus, d'homme ou de femme, généralement en drap, qui est le complément indispensable d’une toilette de ville complète.
JAQUETTE D'HOMME.—La jaquette d'homme ne descend pas tout à fait jusqu'aux genoux. Elle est à taille, se ferme par trois boutons et les pans sont ouverts sur le devant, coupés en biais depuis la ceinture jusque sur la face externe des cuisses.
REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 177
Derrière, ces pans tombent comme ceux d’une redingote ou d’un
habit. (fig. 79).
JAQUETTE DE FEMME.—Ce vêtement se porte par-dessus le corsage. Il est ajusté à la taille et a des basques très courtes. La jaquette se porte ouverte ou fermée devant, (fig. 80).
CHEMISE DE NUIT.—C'est une chemise beaucoup plus longue que celle de jour ; elle descend jusqu'aux pieds. (fig. 81). Peu ou pas échancrée, elle est à manches longues et est complètement fermée. Parfois cependant, dans les articles de luxe, elle s’ouvre devant dans toute sa longueur et se ferme avec des rubans, des agrafes ou des boutons.
FIG. 80.—Jaquette de femme.
P10. 81.—Chemise de nuit,
Li fésnjaquette
C'est, continua Justine, exactement ce que vous me montrez sous le nom de jaquette.
—Vraiment, dit Mme Laurent, je n’oserai plus aller dans les magasins. Lorsque j'ai demandé un peignoir, on m'a montré un vêtement très coquet, garni de dentelles et de fanfreluches fort élégantes, mais de la longueur et de l'apparence d’une robe de matin. Ce n'était pas ce que je voulais, et j'ai appris que ce que nous nommons chez nous peignoir se nomme à Paris camisole.
—Ce n’est pas la même chose, en effet.
PEIGNOIR.—C'est une sorte de robe non ajustée que les dames portent en déshabillé coquet du matin. On en fait en toutes sortes d'étoffes et de fort riches. (fig. 82).
On appelle encore peignoir une espèce de manteau très ample, en toile ou en flanelle,.avec ou sans manches, qu'on met sur ses épaules et dans lequel on s’enveloppe en sortant du bain. Les coiffeurs se servent d’un peignoir lorsqu'ils coiffent les dames, rasent les hommes ou leur taillent les cheveux, pour préserver leurs clients contre toute souillure.
en
F10. 83.—Matinée, FIG. 84.—Caleçon.
CAMISOLE.—La camisole est un vêtement de femme, court, à manches, dont la taille reste flottante ou rentre dans la ceinture de la jupe, au gré de celle qui la porte. La camisole se met ordinairement le matin, à l’intérieur. Elle est beaucoup plus commode que le peignoir pour les maîtresses de maison qui mettent la main aux travaux du ménage.
La camisole est ordinairement en toile, en cretonne ou en Calicot, Mais il y a un vêtement de forme analogue nommé MATINEE.—La matinée n'est autre «hose qu’une camisole
ajustée, qui change de nom avec l’étoffe riont elle est faite, Une
camisole en flanelle, en drap léger, en molleton, etc., s'appelle
matinée. De plus, la matinée est un peu plus longue que la
camisole et ne rentre jamais dans la jupe. (fig. 33).
—Mais où j'ai été le’ plus gênée, dit Mme Laurent, en continuant le récit de ses petits malheurs, c’est quand j'ai demandé des caleçons de dame. On m'a répondu que cet article n'existait pas. Je n’ai point osé insister, mais à vous rien ne m'empêche de vous demander comment on nomme en France les caleçons de dame.
Justine se fit donner des renseignements complémentaires et fut bientôt en état de répondre:
CALEÇON.—Le caleçon est une sorte de pantalon de dessous, en tissus divers, qui va de la ceinture jusqu’au-dessus de la cheville. (fig. 84). (C’est un vêtement exclusivement réservé aux hommes, du moins dans les pays occidentaux, car en Orient les femmes portent des caleçons.) Ce que les femmes portent, en France, ainsi qu’au Canada, ce sont des pantalons. Lorsqu'on suppose qu’il pourrait y avoir équivoque, on les désigne sous le nom de
PANTALON DE FEMME.—C'est-à-dire une sorte de culotte en toile, en batiste, en soie, en molléton, etc. qui va de la ceinture au genou. (fig. 85).
—Vous venez de dire, que l’on fait des pantalons de femme en batiste. Or, ce que nous appelons A) BATISTE — au Canada, c’est une étofe
très ordinaire, lustrée et apprêtée, que l’on em-
ploie pour les doublures de jupes et de jupons.
Ilest évident que ce n’est pas de cette étoffe
que vous parlez. Veuillez donc me dire ce que
c’est que vous appelez batiste,
Justine répondit :
d) BATISTE.—La batiste est une toile de lin très fine. C'est avec la batiste que l’on fait les pièces de lingerie de grand prix. Ce tissu est si fin que l'on dit, pour faire image, qu'une chemise de femme pourrait passer à travers une bague. Cela est évidemment exagéré, mais cette image peut vous donner une idée de la finesse de la batiste. C’est un article de luxe et très cher.
FIG. 8s.—Pantalon de femme.
a 0 age tn en amd pren
Quand à ce que vous appelez batiste et dont vous vous servez pour les doublures, nous le nommons
LUSTRINE.—C'est une étoffe de soie: ou de coton, qui a beaucoup de brillant et qui est légèrement raïdie par l’apprêtage.
M. Laurent veut faire un cadeau-souvenir à un jeune Canadien qui quitte Paris, après y avoir fait de sérieuses études musicales, pour, regagner Montréai M. Laurent a décidé de lui offrir un bijou.
I1 se rend donc chez son fournisseur habituel et lui demande un loquet en or solide.
Le bijoutier fronce les sourcils en répétant :
—Un loquet en or solide?
Cette interrogation, qui ne laissait aucuh doute sur l’étonnement du marchand, intimida M. Laurent.
—Je veux dire, reprit-il, un loquet entièrement en or, et non plaqué ou doré.
— Ah! s’est cela que vous appelez de l’or solide.
—Frécisément. Cela nous vient de l'anglais.
—Nous appelons cela, ici, de l'or massif.
OR MASSIF.—On désigne ainsi toutes les pièces de bijouterie et d’orfèvrerie qui ne sont pas fourrées, c’est-à-dire des pièces creuses, dans lesquelles on a introduit des métaux de moindre valeur, de la résine, du ciment ou du plâtre.
ARGENT MASSIF.—Comme l'or, l’argent massif, et non l’argent solide, désigne les pièces pleines, e dissimulant aucun métal inférieur.
—En France, ajouta le bijoutier, toutes les pièces d’orfèvrerie et de bijouterie en or et en argent, sont soumises au contrôle de l'Etat qui les poinçonne. On dit alors que ces pièces sont ‘#trôlées, c'est-à-dire marquées d’un sceau officiel, qui garantit la pureté du métal au titre arrêté par la loi. On vend des bijoux faux, cela est vrai, mais ils ne sont et ne peuvent être vendus que comme tels, c’est-à-dire, pour du plaqué ou du doré, sous peine .e punitions très sévères.
REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 181
—Vous êtes toujours obligeant, Monsieur, dit M. Laurent, et toujours intéressant. Mais reverons à notre affaire.
—Ah! oui. Vous voulez un loquet en or.
—Oui.
—I faudra le faire sur commaride, car ce n’est pas un article ordinaire.
—Oh! je ne veux pas un bijou extraordinaire. Un loquet de 150 à 200 francs (30 à 40 dollars) fera mon affaire. 4
—Je le ferai au prix que vous fixerez. Mais j'ai besoin d’avoir la mesure du coffret auquel vous voulez l'adapter.
—Du coffret? mais il ne s’agit pas de coffret.
—Ah! pardon! J'avais supposé. .. un loquet.…..
—C’est pour pendre à une. chaîne de montre.
— Alors, c'est un tout petit loquet, une pièce attributive, sans doute, faisant fonction de b-sloque.
—Peut-être... Qu'est-ce que c’est qu’un: breloque ? BRELOQUE.—C'est un petit bijou symbolique, ou un cachet, ou
une relique que l’on attache à la cHaîne de montre à l’aide d’une
petite chaînette.
—C'est bien ça que je veux, une breloque ou loquet, afin que celui à qui je destine ce présent puisse y mettre un petit portrait, des cheveux, ou tout ce qu’il voudra.
Le bijoutier réfléchit quelques secondes, puis il présenta à M. Laurent un écrin de bijoux ronds, ovales, carrés et en losange, et dit:
—Ne serait-ce pas cela, par hasard, que vous nommez loquet ?
—Précisément.
—Ici, cela s'appelle médai!lon.
MEDAILLON.—En bijouterie, c’est un tout petit caisson plat, s’ouvrant à volonté, destiné à renfermer des objets très menus ou des souvenirs minuscules. (fig. 86).
LOQUET.—C'est une pièce de serrurerie très rudimentaire, destinée à fermer une porte au moyen d'un levier qu’on soulève à l’aide d’une petite bascule. ( fig. 87).
182 LEÇONS PRATIQUES DE FRANÇAiS
Lorsque vous m'avez demandé un loquet en or, continua le bijoutier, j'ai compris que vous vouliez faire adapter un loquet à un coffret à bijoux. Et tout autre à ma place n'aurait pas compris autre chose.
Surpris par un orage dans le haut d’un faubourg de Paris, M. et Mme Laurent se réfugient sous une porte cochère, où ils étaient exposés aux coups de la rafale et à des courants d'air menaçants.
Une brave femme, qui tenait tout près de là un petit commerce de mercerie installé dans une modeste boutique, les invita à se metire à l'abri chez elle. M. et Mme Laurent acceptèrent et ils demeurèrent 1à tant que dura l'orage. Pendant ce temps, la mercière se fit très empressée auprès d'eux. !
Au moment de partir, M.
Laurent eut l'idée de donner une gratification à cette personne, et il fit part de son intention à sa femme, pendant que la marchande était occupée dans l’arrière-bouti- /
Pre que auprès d’un de ses enfants 10. 87-Loquet, r10.86—Médaillon. qui relevait de la rougeole.
Non, mon ami, dit Mme Laurent. Cette excellente femme nous a visiblement offert l'hospitalité de grand coeur, sans aucune arrière-pensée de lucre, et l'offre d’une rémunération pourrait la blesser.
—Tu as raison, répondit M. Laurent. Seulement, demain, je lui enverrai un petit mot aimable et un beau jouet pour le petit convalescent.
— Parfait. Comme cela tu lui feras plaisir sans l'humilier.
Pour tenir sa promesse, M. Laurent acheta le lendemain ur polichinelle de grande taille et remit sa lettre au marchand en le priant de la faire porter à domicile avec le beau pantin.
—C'est une boutique de mercerie, dans le haut de la rue du Faubourg du Temple; je ne sais pas le numéro de la rue, mais
RBOTIFICATION DU VOCABULAIRE 183
c'est en face d’un grand clos de bois. Il n’y a pas moyen de se tromper. k
—C'est vous qui vous trompez, Monsieur, répondit le marchand; il n’y a sûrement pas de clos de bois dans la rue du Faubourg du Temple.
—Oh! pardon, répliqua M. Laurent; je suis sûr de ce que j'avance.
—Non, Monsieur, vous ne pouvez pas être sûr de ce qui n’est pas. Non seulement il n'y a pas de clos de bois dans le Faubourg du Temple, mais il n’y en a pas dans Paris.
L'assurance du marchand fit réfléchir M. Laurent.
— Alors, Monsieur, dit-il, c’est que j'emploie une mauvaise expression. Cela m'arrive trop souvent, hélas! Je suis étranger, et dans mon pays, au Canada, nous nommons clos de bois ce que j'ai vu hier au Faubourg du Temple.
—Voulez-vous me dire ce que vous avez vu?
—C’est une grande cour remplie de planches appartenant à un marchand en gros.
—Bon! bon! C’est un chantier de bois!... Un clos de bois, ce n’est pas la même chose... Eh bien, Monsieur, je vais faire porter votre achat et votre lettre immédiatement.
Rentré chez lui, M. Laurent fit part à Justine de ce qui lui était arrivé chez le marchand de jouets, et lui demanda ce que celui-ci avait bien pu comprendre lorsqu'il'avait parlé d’un clos de bois. É
Justine lui donna les explications suivantes :
CLOS.—C'est un terrain de culture fermé par des haies, des murs, des palissades, des fossés. Un jardin, un potager, une vigne, un terrain vague même, entouré d'une clôture quelconque, se nomme clos, ou enclos, quelque soit sa destination.
CLOS DE BOIS — n'est pas une expression française. En l'entendant, le marchand de jouets à évidemment cru que vous vouliez désigner un clos ou un enclos planté de bois, c’est-àdire de jeunes arbres destinés à être transplantés. En vous disant qu'il n’y avait pas de clos de bois dans Paris, il avait rai-
son ; il n’y a réellement pas dans Paris de pepinières. Et c'est par le seul mot pépinière que l’on peut traduire, en essayant de la deviner, l'étrange expresion clos de bois. Et, je le répète, quoique le terme ne soit pas français, on ne peut comprendre, par clos de bois, qu’un clos renfermant du bois vif.
a) CHANTIER.—Ce mot a d'assez nombreuses acceptions. Dans l'espèce, il désigne l'endroit, clos ou non, c'est-à-dire fermé ou non fermé, ou les marchands tiennent en réserve le bois, la pierre, le charbon, les matériaux divers qu’ils ont à vendre. On dit chantier de bois de chauffage, et non clos de bois. .On dit également:—Mon chantier de charbon peut emmagasiner dix milles tonnes, et non mon clos de charbon.—Quand il ne peut y avoir d’équivoque, on dit chentier tout court.
b) CHANTIER — se dit encore du lieu, cloturé ou non, couvert ou non, où l’on travaille à l'air libre le bois, la pierre, et où l'on exécute des travaux de démolition ou de construction.—L'endroit où les marbriers exécutent ou “éposent les monuments funéraires est un chantier. —Le lieu ou l’on taille la pierre pour les édifices soit à l'endroit même où l’on doit les employer, soit dans un clos ou dans un encivs spécial, se nomme chantier.—Les points divers ou l’on exécute des travaux dans les rues, soit pour le pavage, le creusement d’un égout, l'aplanissement du sol, la pose des rails, des tuyaux pour le gaz ou pour l’eau, sont encore des chantiers. En se rendant au travail le matin, les ouvriers disent qu’ils se rendent au chantier —C'est encore un chantier l'endroit où les bûücherons se livrent, dans une forêt ou dans un bois, à l'abattage des arbres.
—Alors, interrompit M. Laurent, quand nous disons, au Canada, les hommes de chantier pour désigner les hommes qui vont atattre le bois dans nos forêts, nous nous exprimons correctement.
—Non, répondit Justine.
HOMMES DE CHANTIER.—Cela signifie des hommes qui travaillent dans les chantiers — qui fréquentent les chantiers. Mais cette expression est insuffisante pour indiquer exactement le genre de travail auquel ils se livrent. Les hommes de chantier
sont les terrassiers, les tailleurs de pierre, les charpentiers, les
paveurs, les charroyeurs, les journaliers et, en général, tous
<eux qui travaillent à l'air libre, en un lieu temporaire ou fixe.
Pour les désigner clairement, il faut indiquer l'état spécial qu'ils
exercent. Les hommes de chantier qui abattent le bois dans les
forêts sont des bâcherons, dont le champ d'action se nomme chantier.
Les maçons, les peintres, les menuisiers, les serruriers, les Plombiers, les couvreurs, etc., sont connus sous le nom général d'ouvriers de bâtiment. Mais on ne pourrait les désigner ainsi que s’il s'agissait de réunr tous ces corps de métier-dans une action commune. Par exemple: — Les ouvriers du bâtiment se sont mis en grève. Dans le cas contraire, ‘1 faut les désigner selon leur état: les peintres, les serruriers, etc. De même pour les hommes de chantier. Dès qu'il s'agit uniquement de ceux qui travaillent dans la forêt, il faut les nommer bâcherons, sous peine de s'exposer à une équivoque,
* + * ee
M. Laurent, qui s'occupe d'importantes affaires industrielles, est depuis huit jours à Nancy, grande ville de l'Est, autour de laquelle sont installées d’intéressantes usines qu’il visite méticuleusement. Un matin qu’il se trouvait à la terrasse du café de son hôtel, il appela le garçon et le pria d'aller dans sa chambre prendre sa malle et de la lui apporter.
—Vous désirez que je vous apporte votre malle ici ?
—Oui, mon ami, et faites vite, car je suis pressé.
Les serviteurs, en France, ne discutent pas les ordres qu'ils reçoivent, surtout quand ceux qui les donnent se montrent généreux à leur égard. Ce qui était le cas de M. Laurent. Le garçon ne dit pas un mot et exécuta à la lettre l’ordre qu’il venait de recevoir. Deux minutes après, il était devant M. Laurent, avec une malle assez lourde sur son épaule, disant :
—Où faut-il la déposer ?
M. Laurent le regardait avec des yeux énormes:
—Qu'est-ce que vous m’apportez-là ! s’écria-t-il ‘orsqu’il fut revenu de sa surprise.
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—Mais, votre malle (voir p. 144) que vous venez de me commander d'aller chercher dans votre chambre.
—Ce n'est pas cela du tout, mon pauvre garçon. Il s'agit de ma malle, c'est-à-dire de toutes les lettres que le facteur a apportées pour moi ce matin.
Tous les voyageurs qui assistaient à cette scène partirent d'un éclat de rire, auquel M. Laurent eut le bon esprit de faire chorus.
L'explication ne fut pas longue. Le garçon remonta la malle, rapporta les lettres et reçut pour sa peine un pourboire inattendu.
Cette mésaventure fournit à M. Laurent l'occasion d'apprendre ce qui suit:
MALLE.-POSTE ou simplement
MALLE.—On nommait ainsi autrefois la voiture qui faisait le service général des dépêches et qui prenait quelques voyageurs. En France, les malles-poste” sont presque partout supprimées, excepté dans quelques régions montagneuses ou le chemin de fer ne pénètre pas encore.
COURRIER DE LA MALLE.—Courrier qui accompagnait la maïle pour distribucr et recevoir les paquets de dépêches sur le parcours.
MALLE DES INDES.—On désigne sous ce nom le plus important service postal du globe, tant par la longueur du trajet que par la rapidité du parcours.
Les administrations et les particuliers emploient indifféremment les mots :