ECC ALAN
F1G.93.—Divan,
—Quelle différence y a-t-il entre sofa et canapé ?
—La différence est dans la forme. Il y a quatre espèce de sièges sur lesquels plusieurs personnes peuvent prendre place: le sofa, le divan, le canapé et la causeuse.
SOFA.—Le sofa est un lit de repos à trois dossiers ; un au fond, de toute la longueur du meuble et un à chaque bout, dans le
sens de la largeur. (fig. 92).
Hu
DIVAN.—Le divan est une sorte de sofa sans dossiers. Il comporte trois coussins mobiles qui se: . ent de dossiers ou d’oreillers lorsqu'on veut s’y étendre. (fig. 93).
CANAPE.- -Le canapé est un long siège à dossier et à bras sur lequel peuvent prendre place plusieurs personnes. (fig. 94).
CAUSEUSE.—La causeuse est un petit canapé pour deux personnes seulement. (fig. 95).
Ces quatre meubles ont beaucoup d’anologie entre eux, surtout par leur destination; mais ils portent un nom différent qu'il - importe d'appliquer proprement.
M. Laurent a acheté un lot de très jolies pièces des célèbres cristalleries de Baccarat. C’est une affaire exceptionnelle qu'il a traitée, et il doit prendre livraison de son achat à ses frais et à ses risques. Il s'adresse au maitre d'hôtel :
—M. Collin, lui dit-il, Pouvez-vous me procurer un express pour deux heures?
—Certainement. De quoi s'agit-il ?
—Ls s'agit d'aller chercher trois caisses, tout près de la gare. —Alors, il faudra aussi une voiture.
—Une voiture, oui, mais une voiture express, car les caisses sont assez grandes.
—Le camion de l'hôtel pourrait-il faire l'affaire ?
—Voulez-vous me le montrer ?
—Certainement.
M. Collin conduisit M. Laurent à la remise et lui montra le camion en question.
—Mais c’est tout à fait cela. Ah! vous appelez celà camion? c’est bon à savoir. Au Canada nous appelons ces voitures erpress.
—Je pensais, moi, que vous vouliez dire, par
a) EXPRESS — un mesasger, Un commissionnaire de confiance, que vous vouliez charger d’une mission particulière. C’est pourquoi, lorsque j'ai su qu'il s'agissait de colis à prendre, j'ai ajouté qu’il faudrait une voiture.
—Et c'est une voiture seulement que je demandais; une voiture avec son conducteur, naturellement. Il n'a d'autre mission que de charger ces caisses et les apporter ici. Nous appelons
b) EXPRESS-—TLes voitures faites exactement comme votre camion, dont nous nous servons journellement pour le transport des marchandises, bagages, meubles, etc.
a) CAMION.—Alors, Monsieur, puisqu’à Montréal vous appelez express nos camions, nous pouvons bien, par réciprocité, appeler nos camions express, dit gaiement M. Colin, qui était d'humeur. joviale. Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, laissez-moï vous dire qu’il y a deux sortes de camions. Le camion léger, à ridelles,-les roues de derrière dépassant la plate-forme de la voiture, comme le camion que vous voyez ici. Puis le camion bas, sans ridelles, destiné à transporter des objets très pesants.
La plate-forme en est beaucoup plus basse et les roues ne la dé.
pasent pas, car ces véhicules sont suscestibles de recevoir des.
fardeaux lourds et volumineux qui débordent de la plate-forme.
(fig. 96-97).
FIG. 97.—Camion, #16, 96.—Camion à ridelles.
Fier de son rôle de professeur, M. Collin voulut faire preuve d'érudition, et il ajouta : On appelle encore
b) CAMION — le vase dans lequel les peintres délayent leur : peinture.
—Tiens! tiens! fit M. Laurent, chez nous, nous appelons cela. tout bonnement un pot.
M. Laurent s’occupait activement, à Nancy, d’affaires indus-. trieites. Il se trouvait ainsi en rivalité avec un sieur Choucroûtman, représentant d’une maison allemande, qui lui montra aussi. tôt de l'hostilité.
Dédaigneux de ces procédés mesquins, M.Laurent ne s’y arrêta d’abord pas; mais ayant eu connaissance que cet homme tenait sur son compte des propos graves, de nature à porter atteinte à: sa réputation et au crédit des honorables commerçants canadiens. pour lesquels il s'agissait, il se décida, après s'être assuré le té-
RECTIFIOATION DU VOCABULAIRE 193
moignage de plusieurs notables personnages de l'endroit, à aller trouver un avocat pour le charger de poursuivre son calomniateur.
—Monsieur, lui dit-il, je viens vous consulter au sujet de plusieurs libelles commis à mon égard, par un nommé Choucroûtman. J'ai résolu de mettre fin à ces actes malhonnêtes. Ma qualité d’étranger me permet-elle de poursuivre mon calomniateur devant les tribunaux français ?
—Mais certainement, Monsi 1r.. Que disent, en général, ces libelles ?
—Que je suis un aventurier, un insolvable, un homme de moeurs duuteuses, un dénicheur de secrets de fabrication, bref, tout ce qui est de nature à ébranler la confiance que peuvent avoir en moi les industriels avec lesquels je travaille à nouer des relations d’affaires solides et durables.
—Avez-vous une idée du mobile qui fait agir ainsi M. Choucroûtman ?
—Tout simplement parce que nous sommes en compétition.
—En compétition?... Qu’entendez-vous par là?
Cette interrogation fit comprendre à M. Laurent qu'il s'égarait encore dans le vocabulaire. Il pria l'avocat de l'excuser s’il s'exprimait incorrectement, puis il ajouta:
M. Choucroûtman vend aux industriels chez qui je me présente des matières premières allemandes, des produits miniers que j'offre à de meilleurs conditions, pour le prix et la qualité. C’est cette compétition de ma part qui l’enrage et qui a provoqué les libelles dont je me plains. :
—Très bien, Monsieur, mais alors il ne s’agit pas d’une compétion; il s’agit d’une concurrence.
COMPETITION.—C'est une rivalité dans la poursuite d’un titre, d’un emploi, d’un avantage quelconque ; c’est la revendication par une ou plusieurs personnes d’un privilège, d’un poste, d’une: faveur à laquelle les compétiteurs croient avoir des droits.
COMPETITEUR.—Le compétiteur est celui qui aspire à une chose qui lui est disputée par un ou plusieurs individus.
—En ce moment, ajouta l'avocat, le théâtre de Nancy est sans directeur par suite du décès de celui qui remplissait cette charge. Il s’en présente quatre pour le remplacer. Ce sont des compétiteurs. La recherche de ce poste avantageux fait l’objet de leur compétition. À CONCURRENCE.—C'est également une rivalité entre fabricants
ou marchands, avec cette différence que le prix et la qualité des produits qu'ils offrent sont seuls considérés par celui ou par ceux qui doivent leurs accorder la préférence ; tandis que lorsqu'il s'agit d’une compétition, ce sont les qualités individuelles des compétiteurs que l’on apprécie.
CONCURRENT.—Le concurrent est celui qui vend les mêmes, produits que son rival en affaires. La concurence est une chose légale, sauf lorsque l’un des concurderts emploie à l'égard de son adversaire des manoeuvres déloyales, comme il semble apparaître dans votre cas. La loi protège alors les victimes de ces manoeuvres.
—Merci, Monsieur, dit M. Laurent. Veuillez maintenant me guider pour mener à bonne fin le procès que je veux intenter à M. Choucroûtman... Je vous déclare que je puis produire quatre témoins très honorables.
—Il n’y a pas besoin de témoins dans l'espèce. Ii faudra seulement réunir les cartes, lettres, circulaires, articles de journaux ou autres écrits vous concernant et répandus par votre adversaire.
—Ah! par exemple, j'ignore s'il a écrit une seule des infamies qu'il a débitées sur mon compte.
Mais, alors, Monsieur, sur quoi basez-vous votre plainte? Vous accusez un homme de vous avoir attaqué par libelles, et vous déclarez en même temps que vous ignorez s’il a écrit un seul propos offensant à votre égard!
—J'ignore, en effet, s’il a écrit ces propos, mais je suis en état de prouver qu'il les a tenus un peu partout: au cercle, au café, dans divers bureaux, dans la rue.
Bien, bien, Monsieur. Ce n’est qu’une erreur d'expression. Le délit subsiste. Il ne s’agit plus de libelle, mais de diffamation. Dans ce cas, les témoins que je tenais pour inutiles tout à l’heure me seront indispensables.
RÉOTIFICATION DU VOCABULAIRE 195
—Voulez-vous me dire, Monsieur, quelle différence il y a entre un libelle et une diffamation?
—Une différence essentielle, mais dans la forme seulement, non dans la gravité du délit.
LIBELLE.—On nomme ainsi tout écrit, quelle que soit sa forme et son volume, à l’aide duquel on cherche à ternir la réputation d'autrui.
DIFFAMATION.—La diffamation est l'acte verbal de celui qui attente à la réputation ou à l'honneur d’un autre, dans des conditions de publicité prévues par la loi. = En termes plus précis, le libelle est le délit par écrit: la diffa-
mation est le délit par la parole.
Pour ne pas faire attendre nos lecteurs aussi longtemps que dut attendre M. Laurent, disons tout de suite que Choucroûtman fut honteusement condamné.
M. et Mme Laurent ont-loué un petit châlet aux ‘environs de Paris, dans l’intention d’aller s’y reposer de temps à autre pendant la belle saison. Ils ont acheté par morceaux l’'ameublement de ce châlet ; ils ne leur reste plus que la cuisine à garnir.
—Si cela vous convenait, leur dit M. Bonnaire, un de leurs amis devant qui ils parlaient de cette installation, je pourrais vous céder à bon compte une cuisinière.
—Nous n’aurons là qu’un pied-à-terre, répondit Mme Laurent: lorsque nous irons au châlet, Justine ous accompagnera et fera notre petite cuisine. Une cuisinière serait pour nous plutôt une charge qu’une utilité.
M. Bonnaire n’insista pas.
—Tans pis, répondit-il, car ma cuisinière est en très bon état ; mais comme elle m’encombre, si je ne trouve pas bientôt amateur je i’enverrai à la ferraille.
À ces mots, M. et Mme Laurent ouvrirent de grands yeux étonnés. M. Laurent, se doutant qu’il y avait une équivoque sous roche, questionna :
— Pardon, Monsieur, je crois que nous ne nous entendons pas, ou plutôt que ma femme et moi nous ne vous comprenons pas. Qu'appelez-vous cuisinière ?
CUISINIERE.—C'est un fourneau mobile, en fonte ou en tôle, avec plusieurs foyers et un four pour faire cuire les aliments. (fig. 98). Cet appareil remplace aussi parfaitement que possible le fourneau de cuisine dans les locaux où celui-ci n'existe pas.
—Ah! dit Mme Laurent en riant de bon coeur, je croyais que vous nous offriez une cuisinière vivante, en chair et en os, tandis que c'est un poële de cuisine.
—Un poêle, non pas, Madame, une cuisinière. Mais la cuisinière que je vous propose est en fonte et en nickel.
FIG. 98.—Cuisinière.
FIG. 99.—Fourneau de cuisine,
—Eh bien, dit M. Laurent, nous allons faire affaire pour votre cuisinière. Mais j'y mets une condition.
—Laquelle ? Ê
—C'est que vous allez nous expliquer la différence que vous: faites entre un poêle, un fourneau de cuisine et une cuisinière.
—Bien volontiers.
POELE.—C'est le nôm générique de tous les appareils de chauffage qui exercent leur action calcrifique par rayonnement dans l'espace où ils sont installés.
FOURNEAU.—C'est une construction en maçonnerie, ou un appareil portatif de dimenisons variables, des.inés à contenir un brasier. Le
POELE DE CUISINE — n'existe pas plus que le poêle de salon, le poêle de salle à manger ou le poêle de chambre à coucher. Un poêle, c'est un poêle, tout simplement, c'est-à-dire un appareil fixe ou mobile qui fournit la chaleur aux pièces dans lesquelles il est installé.
FOURNEAU DE CUISINE.—C'est une construction en briques, en maçonnerie, en fonte et en faïence, qui sert spécialement à la préparation des mets. On y brûle de la houille et du charbon de bois. Ces fourneaux sont fixés à demeure et font partie de l'immeuble au même titre que les glaces et les cheminées. (fig. 99).
La diférence qu'il y a entre le fourneau de cuisine et la cuisinière, c'est que le premier est plus grand, plus compliqué, qu'il tient au local loué, tandis que la seconde est un meuble appartenant au locataire,
—Mon Dieu! s'écria Mme Laurent, que de subtilités, que de nuances même dans l'appellation des choses vulgaires! C'est à désespérer de jamais savoir le français.
—Oh! que non, Madame. Cela vous semble ainsi à cause de l'habitude que vous avez de votre vocabulaire défectueux. Mais, ici, un enfant de douze ans n’hésitera pas sur l'emploi du nom propre de chaque chose, Où le français, pour lui et pour tous, devier. réellement difficile, c’est dans la langue écrite, lorsqu'il s’agit de faire l’application des règles syntaxiques et grammaticales. Et encore le mot compliqué serait plus exact que le mot difficile. 11 faut dire aussi qu’on trouve de savoureuses compensations dans les difficultés vaincues. Mais pour la langue parlée, surtout lorsqu'il s'agit du vocabulaire, c'est une question de dressage naturel. Je suis bien sûr que si dans toutes les écoles françaises du Canada on employait rigoureusement le vocabulaire français, au lieu du vocabulaire hybride dont vous vous servez, il ne faudrait que deux générations d’écoliers pour que les Canadiens+français parlassent leur langue exactement comme on la parle en France.
— Peut-être, Monsieur, êtes-vous trop optimiste, dit M. Laurent. Vous ignorez que les parents, loin d'aider aux maîtres en encourageant leurs enfants à bien parler le français, se moquent de ces derniers lorsqu'ils mettent leurs leçons en pratique à la maison. “Tiens! dit-on, écoute donc Joseph comme il parle “dans les tarmes”, on dirait un vrai Français!”
Cette apostrophe dérisoire couvre l'enfant de confusion, et, dès lors, le français correct, tant sous le rapport de la prononciation que sous le rapport de l'expression juste, ne franchit plus le seuit de l’école. Et j'ajoute que les maîtres, dressés, du reste, comme leurs élèves, dans la contemption de la langue pure, et certains que leurs efforts pour réagir seront inutiles, se bornent à des leçons vagues d’une langue qui ne leur est ni familière, ni agréable, ni utile.
—Ce que vous m'apprenez, dit M. Bonnaire, serait désolant si cela était sans remède. J'ai parlé de deux générations d’écoliers, mettons-en quatre, six s’il le faut. et le résultat sera obtenu, car les élèves accoutumés au langage pur ne verseront pas dans l'erreur de leurs parents et ne se moqueront point de leurs enfants. J'en ai pour garant l’amour filial que les Canadiens ont gardé pour leur mère patrie et leur attachement opiniâtre à la langue de leurs pères. Mais j'ai tout lieu de croire que, sous l'empire d’un regret fondé, vous exagérez les choses. Madame Laurent et vous-mêmes êtes la preuve vivante que le français parlé dans votre pays n’est enrie inférieur au nôtre pour la traduction de vos pensées et de vos sen ments.
—Je vous remercie sincèrement du compliment; mais laissezmoi vous dire que je suis parfaitement fixé sur la valeur du français que je parle, que nous parlons au Canada. Sans doute, dans une conversation comme celle que nous tenons en ce moment, où il s'agit d’échangt d'idées, de propositions spéculatives, nous vous entendons et nous nous faisons entendre fort bien; mais lorsqu'il s’agit d'aborder le langage pratique, quand il faut nommer les objets par leur nom, nous nous égarons en employant bien des mots français, mais des mots qui désignent des choses différentes de celles que nous avons en vue. Vous vous en êtes rendu compte tout à l’heure, puisque vous avez été obligé de nous donner la dé-
finition de quelques substantifs très communs chez vous. C'est à ce point de vue que notre ignorance du français est regrettable. J'entame ici des affaires importantes, mais il me faudra engager un secrétaire français pour reviser ma correspondance, lorsque je serai de retour à Montréal, sous peine d’être obligé de la muitiplier onéreusement et de lasser la patience de mes correspondants.
—Justine, en faisant vos courses, cet après-midi, vous irez chez Mme ia présidente de la Crèche de l'Enfant-Jésus, et vous la prierez de vous remettre les billets complimentaires qu’elle nous a réservés.
Bien, Madame. Mais si Mme la présidente ne sait pas plus que moi ce que c’est qu’un billet complimentaire, que devrais-je dire pour lui faire comprendre ce que désire Madame?
—Comment! ce mot-là n’est pas français ?
—Non, madame.
COMPLIMENTAIRE — n'est pas français, et j'ignore tout à fait ce qu'il peut signifier.
—Nous appelons billets complimentaires des billets qui nous donnent droit d’entrée libre au concert de charité qui aura lieu jeudi, concert pour lequel nous avons versé, avec plaisir du reste, une somme dix fois supérieure à la valeur des billets.
—Alors, dit Justine, ce sont des
BILRETS DE FAVEUR.-—Le billet de faveur, ainsi que son nom l'indique, est un billet, ou une carte, qui permet à une personne désignée d’oc-uper gratuitement une place en chemin de fer, en bateau, au spectacle, ou dans un lieu réservé, et cela en échange d’un service, en vertu d’un usage, d’un droit acquis, ou d'une marque particulière de considération.
—Alors, Justine, vous réclamerez nos billets de faveur; et si vous voyez Mme la présidente, vous lui présenterez nos compliments.
Maintenant, Justine, un renseignement: Je dois aller tout près de la Porte-Maillot. Puis-je m'y rendre, d'ici, directement en tramway, ou dois-je prendre un billet de transfert ?
1 A AD nm ER A HN 25
—Un billet de transfert ?... Quel usage veut en faire Madame ?
—Je veux, si c'est nécessaire, m'en servir pour prendre un %econd tramway, sans payer deux fois.
—Ah! Madame désire savoir si elle doit réclamer une correspondance... Oui, Madame, et vous changerez de voiture à la Madeleine.
—Alors, ma bonne Justine, transfert n'est pas français ?
—Si fait, mais pas dans le sens employé par Madame.
TRANSFERT.—C'est un acte verbal ou écrit, par lequel on trans- ‘ porte à un autre la propriété d'une valeur, la jouissance d'un droit, le titre d'une créance, etc. Un billet de transfert, si cela se délivrait dans les tramways, serait un billet qui donnerait droit à une autre personne d'occuper votre place jusqu’à l'extrémité de la ligne. Droit qui vous est exclusivement accordé et que vous n'avez pas le pouvoir de transmettre.
—Mais pourtant, Justine, transférer signifie passer d’un lieu dans un autre. Or, il me semble que transfert est tiré de trans-
férer, et qu'un billet de transfert me donne le droit de me transférer, c'est-à-dire de me transporter exactement là où il faut que je me rende.
—<C'’est une erreur, Madame.
TRANSFERER — ne signifie pas passer d’un lieu dans un autre, mais faire passer d’un lieu dans un autre, ce qui est bien différent. On transfère un prisonnier d’une prison dans une autre. On transfère un fonctionnaire public d’une ville dans une autre, etc. C’est l’acte d’une autorité étrangère à votre volonté. Tandis que
CORRESPONDANCE — pour ce qui concerne le service des transports, soit par chemin de fer, bateaux ou voitures publiques, signifie communication. Ces divers services, qui transportent des voyageurs ou des marchandises, ont des itinéraires invariables. A leurs points de croisenent, ils correspondent, c'est-à-dire qu'ils communiquent entre eux et se chargent, sans frais additionnels, des voyageurs ou des colis à destination d’un point quelconque de leur parcours. Dans les véhicules qui, comme les tramways, prennent des voyageurs tout ie iong de leur route,
RECTIPICATION DU VOCABULAIRE 201
et où le prix uniforme des places est encaissé par le conducteur, on délivre à ceux qui en font la demande un
BILLET DE CORRESPONDANCE — ou plus communément, et par abréviation, une
CORRESPONDANCE — qui leur donne droit de prendre place, à certains points, dans un autre tramway qui se dirige dans une direction différente.
Une maison de Montréal a prié M. Laurent de se charger de lui faire de la publicité dans un des bons journaux de Paris, Il s'agit de faire connaître en France un produit canadien.
M. Laurent se rend dans une agence de publicité, I1 expose l’objet de sa visite et demande conseil au sujet du journal qu'il doit adopter.
L'agent lui indique un grand organe parisien comme étant celui qui conviendrait le mieux.
—Et quelle est sa circulation? demande M. Laurent.
—Sa circulation? fait l'agent, étonné... Vous voulez savoir dans quels centres ou dans quel monde il circule? ,
—Non. Je voudrais connaître le chiffre de sa circulation.
—Je ne sais /raiment pas, Monsieur, ce que vous voulez dire.
—Je veux simplement savoir combien d'exemplaires il s'en imprime ou s'en vend tous les jours.
—Ah! bon. C'est cela que vous nommez la circulation du journal?
—Oui.
— Alors, ces: .e chiffre du tirage que vous désirez connaître. Eh bien, il tire 900,000 exemplaires par jour.
TIRAGE.—En termes d'imprimerie, on nomme tirage l'opération qui consiste à faire passer les feuilles blanches sous la presse d’où elles sortent imprimées, Le résultat de cette opération se nomme également tir. e. On peut dire: le tirage est terminé
depuis une heure, et ajouter, en montrant la masse des im-
primés: tout le tirage est là. On dit aussi: ce journal tire à 100,000 exemplaires, ou a un firage de 100,000, mais non a une circulation de 100,000.
CIRCULATION.—On fait circuler un journal dans certaines localités, parmi certains groupes, dans certains milieux auxquels il est plus spécialement destiné. Certains journaux ne circulent que dans l’aristocratie, conséquemment dans les villes opulentes et dans les châteaux : (l’autres, faits pour le peuple, ne circulent que dans les centres populaires ; d'autres encore, rédigés en vue du plus grand nombre de lecteurs, circulent dans tous les mondes. On dit alors d'un journal qu’il a une circulation restreinte, spéciale, générale, etc., c'est-à-dire que ses lecteurs appartiennent à différentes classes ou' à toutes les classes de la société.
Connaître ja circulation d'un journal, c'est connaitre la caté-
gorie sociale de ses abonnés et les lieux où il! pénètre; connaître
le tirage, c'est savoir le chiffre de ses abonnés.
CRC]
M. Laurent est en conférence avec M. Verdier, directeur d’une société industrielle qui manufacture l'amiante, En qualité de rep'ésentant d’une société canadienne qui exploite des mines d'amiante, M. Laurent échange avec M. Verdier des idées touchant la communauté de leurs intérêts.
—Je crois, Monsieur, finit par dire M. Laurent, que nos deux sociétés feraient bien de s’amalgamer.
—S'amalgamer ! s'écria M. Verdier, oh! la pittoresque expression !
—N'est-elle pas française? demanda timidement M. Laurent.
—Très française, certes. Mais c'est la première fois que je l'entends employer dans ce sens.
—Avez-vous, du moins, compris le sens que j'y attachais?
—Compris, non. Mais deviné par suite de la tendance de notre conversation.
—Dites-moi alors, je vous prie, le mot français dont j'aurais dû me servir.
RBOTIFICATION DU VOCABULAIRE 203 —Vous auriez dû employer le verbe réfléchi
SE FUSIONNER — qui signifie réunir en une seule association plusieurs entreprises concurrentes, ou ayant des intérêts réci- Proquement subordonnés à leurs opérations isolées, Il est évident que nous dépendons de vous pour la matière première, comme vous dépendez de nous pour le débit. Votre idée d'unir nos intérêts mérite une très sérieuse attention. Dans le cas où nous arriverions à une entente sur ce point, nous opérerions une fusion, non une amalgamation.
AMALGAMER.—C'est un terme de chimie par lequel on désigne Vuanion du mercure avec un autre métal. En amalgamant du mercure avec de l’étain, par exemple, on obtient un produit qui sert à l’étamage des glaces. Au figuré, amalgame, amalgamer, s'amalgamer, amalgamation, cela signifie que l’on obtient, par le mélange de choses ou d'êtres qui manquent de rapport, de conformité, un tout bizarre et confus.
—Eh bien, Monsieur Verdier, dans l'hypothèse d'une fusion possible entre nos deux sociétés, est-il indiscret de vc:s demander la valeur de votre stock.
—De notre stock? Mais nous n'en avons pas. Nous n'en avons jamais, car nous ne manufacturons que sur commande, et nous n'avons en magasin que nos échantillons.
—Je crois, dit M. Laurent, que je ne m'explique pas convenablement. Voulez-vous me dire, Monsieur, comment vous interprétez ma question ?
—Mais tout simplement. Vous me demandez la valeur de notre stock, et je vous réponds que nous n'en avons pas.
M. Laurent réfléchit une seconde :
Alors, Monsieur, je vous prie de me dire ce que vous entendez par stock?
STOCK.—C'est la quantité de marchandise qui se trouve en dépôt dans un magasin, ou qui est disponible sur les marchés d’une place de commerce —Eh bien, reprit M. Laurent, nous nommons stock, au Canada,
non seuiement ia réserve des marchandises, mais encore le capital.
formé par l'apport des actionnaires, et c'est de ce dernier stock que je voulais parler.
—Bon, répondit M. Verdier, vous me demandez la valeur de notre capital-actions, qui est justement ce que vous nommez stock.
CAPITAL-ACTIONS.—C'est la somme représentée par le prix des parts prises par les actionnaires au moment de la const'tution de la société.
Cette valeur, ajouta M. Verdier, est représentée par 3,000 actions de 500 francs ($100), entièrement libérées, soit un capital de 1,500,000 francs ($300,000). Aujourd'hui ces actions sont cotées à la Bourse 520 francs ($ro4), ce qui élève ce capital à la somme de 1,560,000 francs ($312,000).
Contre son habitude, M. Laurent se laisse aller à critiquer un peu amèrement les usages parisiens. Il s'agit d'une station très prolongée dans un bureau de tramway. Au fur et à mesure que les voyageurs se présentent, on leur donne un numéro d'ordre selon lequel ils sont appelés pour prendre place dans le véhicule. Le premier arrivé prend donc la première place vacante et ainsi de suite. Ce système paraît fort convenable et fort juste à M. Laurent, mais il ne peut comprendre que le nombre des places soit limité au nombre des sièges et il proteste contre la règle parisienne qui n’admet pas de voyageurs debouts.
A Montréal, dit-il, on songe plus à l’accommodation du public, et on laisse pénétrer dans le tramway autant de personnes qu'il en peut contenir.
—Ici, répondit Justine, en soulignant le mot, on songe plus à sa commodité, et le public en est fort aise.
Toujours en éveil, M. Laurent comprit qu'il y avait une différence de sens entre accomodation et commodité; il pria donc Justine de l’éclairer à ce sujet.
ACCOMMODATION.—C'est l’action d'accommoder, c’est-à-dire de rendre commode, d'un usage facile, pratique, agréable, un local, un véhicule, des instruments, etc. On procède, pa: exemple, à l'accommodation d'un grand magasin en salle de spec-
tacle, c'est-à-dire que l'on tram:f:rris ce magasin de façon à le faire convenir à sa nouvel.… destinatiun. Dn opère également l'accommodation d'un navir : de guerre lorsqu'on l'agence de façon à transporter un souveiii1 et sa suite ou un mort illustre, ou lorsqu'on pratique sur ce navire de: changements en vue
d’une réception.
ACCOMMODER.—C'est rendre une chose commode, propre à l'emploi qu'on se propose d’en faire. On accommode les chambres d'amis lorsqu'on attend leur visite. Ce verbe signifie aussi concilier, régler, accorder : Accommoder une affaire à l'amiable. On l’emploie encore dans le sens d'apprêter: Accommoder un canard aux navets. Il y a en France un livre de cuisine très populaire, qui porte ce titre: L'art d'accommoder les restes.
On ne peut donc accommoder que les choses, non les personnes, conclut Justine. D'où il suit que l'accommodation du public est un non-sens.
—Comment, alors, convient-il de dire? demanda M. Laurent.
—Ïl faut dire
COMMODITE.—C'est une chose, une place, une situation commode, dont on peut jouir avec tranquillité, aise, agrément. Ce mot s'emploie au pluriel pour désigner le plaisir, le contentement, la joie de l'existence: Les commodités de la vie. Lorsque l’on détermine le nombre des places d'un tramway, ou que l'on multiplie le départ des voitures, on agit en vue de la commodité du public, et non de son accommodation.
M. Laurent veut apporter quelques améliorations et embellissements à la petite maison de plaisance qu'il a louée aux environs de Paris. Il se rend chez un peintre de la localité, lui remet la clef de la maison et le charge de repeindre toutes les jalousies. Le travail doit être terminé dans la huitaine. Au bout de ce temps M. Laurent a le déplaisir de constater que le peintre n’a pas exécuté ses ordres et il ne manque pas d'aller lui manifester son mécontentement. =
—Mais, Monsieur, répond le peintre, vous m'avez chargé de repeindre les jalousies de votre maison ; or, il n’y en a pas, il n'y a que des persiennes.
—Mon Dieu! que c'est donc irritant, grommel: M. Laurent. Toujours des distinctions entre ceci et cela! Comment n'avezvous pas compris que c'étaient mes persiennes, ou mes volets, ou mes jalousies... ce qui m'abrite contre le soleil, enfin!... que je voulais faire repeindre. Ê
—Monsieur, répondit le peintre un peu piqué, je ne suis pas sorcier. Vous m'avez commandé de repeindre vos jalousies, et j'ai cru t=anement que vous aviez fait changer vos persiennes contre ces abris plus conformes à votre goût, mais qu’on vous avait manqué de parole. J'attendais donc que le changement fût fait pour exécuter vos ordres.
Les deux hommes finirent par s'entendre, et les persiennes de M. Laurent furent repeintes à sa satisfaction. Cet incident apprit à M. Laurent la différence qu’il y a entre, jalousie, persienne et volet.
JALOUSIE.—Ce sont des lames de bois superposées, mobiles, reliées entre elles par deux rubans solides et qui peuvent s’incliner à volonté pour laisser passer la lumière du jour ou pour l’obstruer complètement. Ces lames peuvent se remonter en accordéon et se loger dans une petite caisse découpée à jour placée au sommet de la croisée. (fig. 100).
PERSIENNE.—Ce sont des lames minces, placées obliquement et montées sur un châssis s’ouvrant en dehors. Comme les jalousies, les persiennes ont la fonction d’abriter les appartements contre le soleil. (fig. 101).
VOLET.—Panneau de bois plein qui se referme extérieurement sur une fenêtre, ou qui se fixe, la nuit, sur la devanture d’une boutique pour la protéger contre les tentatives des voleurs. Le volet pivotant qui protège les fenêtres est le plus souvent nommé contrevent. (ig. 102).
Mais M. Laurent n’en avait pas fini avec les petits dépits que jui ménageait l'installation de sa maison de campagne.
Demandant un jour à Justine à qui il pourrait s'adresser pour faire placer un auvent au-dessus du balcon du salon, sur lequel on avait accès par une porte-fenêtre, il reçut cette réponse à laquelle il était loin de s'attendre :
—Je crois que Monsieur devrait obtenir préalablement l'autorisation du propriétaire pour faire établir un auvent. Sans cela Monsieur s'expose à des incon-énients divers, dont le moindre serait de faire enlever l’auvent sans -lélai et de subir les frai. que la détérioration de cette double opération, la pose et la dépose, occasionnera à l’imeuble.
FIG. 100 —Jalousie, g F.G 101.—Persienne,
—En quoi Ja pose d’un auvent peut-elle concerner mon propriétaire, et comment cette simple opération peut-elle détériorer l’immeuble.
—Mais, Monsieur, d’abord parce qu’un auvent est une addition à l'architecture, addition qui peut gâter l'harmonie de la façade : puis, pour établir cet auvent, il faudra forcément attaquer la ma- Sonnerie, percer la muraille, et il est douteux que le propriétaire consente à vous passer cette fantaisie,
—Comment! les propriétaires français sont si rigoureux, même lorsqu'il s’agit d’un travail aussi simple!... Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me dites au sujet d'une addition à l'architecture, de l'attaque de la maçonnerie et du percement de la muraille,
— Peut-être aussi, Monsieur, ne me faites-vou: pas bien comprendre ce que vous avez l'intention de faire exécuter... Qu'’entendez-vous exactement par auvent.
—Mais cet élégant abri de toile rayée de rouge et de blanc, comme il y en a un précisément en face de nous.
Et M. Laurent désignait du doigt un balcon, de l'autre côté de la rue, garanti du soleil par un appareil semblable à celui dont il ambitionnait la possession.
Justine se mit à rire ;
—Oh ! dit-elle, la question change, et vous n'avez nullement besoin del’autorisation de votre propriétaire pour vous payer ce luxe.
Seulement, ce n’est pas un auvent que vous désirez, c’est un store.
—Un store?
—Oui, Monsieur.
AUVENT.--L'auvent est un petit toit
en saillie et en pente, qui gararut
une porte ou une fenêtre. L’avent est fixé à demeure et fait partie de la construction. {fig. 103).
FIG. 103.—Auvent.
FIG. 102.—Contrevent.
STORE.—Le store est un abri composé d'une toile solide montée sur une armature articulée, qui garantit une porte, une fenêtre, un balcon, une devanture. Le store est mobile et se relève à volonté.
On nomme aussi store le rideau qui se fève et se baisse devant une fenêtre, à la portière d’un wagon ou d'un tramwaÿ au moyen d'un ressort. (fig. 104, 105). ;
A Paris, on nomme plus communément fente, les stores de grande dimension qui protègent les magasins.
Le soir, au salon, M. Laurent lit un journal sous la lampe.
—Sont-ce lès caractères qui sont trop fins, dit-il, ou est-ce ma vue qui baisse?\.. mais il me faudra bientôt quatre yeux pour lire le soir. \
—Ï] vous faudra quoi? demande Justine.
—Quatre yeux ; c'est-à-dire des lunettes.
—J'ai bien compris l’image. Je ne vous faisais répéter que pour m'assurer de la singularité de votre prononciation.
—Expliquez-vous Justine.
F1G, 104.-—Store, FIG. 105.—Stor= à l'Italienne.
—Monsieur dit qu’il lui faudra quatre yeux, en donnant à yeux deux syllabes: j-eux. Pourquoi Monsieur ne dit-il pas tout simplement et tout naturellement : quatre-2-yeux ?
—Mais, Justine, parce que la liaison n'existe pas, et qu’il n’y a que les gens ignorants et grossiers qui prononcent ainsi.
—Monsieur est dans l'erreur, ainsi, du reste, que beaucoup de Français. On écrit: entre
QUATRE YEUX — pour signifier un tête-à-tête ; on écrit qu’on aura bientôt besoin de quatre yeux pour faire comprendre que le secours des lunettes va être indispensable, mais on doit dire:
QUATRE:-Z-YEUX — pour la douceur de la prononciation. C'est ainsi que le veut l’Académie, qui s'en exprime clairement dans son Dictionnaire, au mot oeil et au mot quatre.
Certains grammairiens sont d'avis qu'il serait mieux d'écrire
quatre-z-yeux, avec un z, parce qu'alors il ne resterait aucun
doute sur la prononciation de cette expression. Autrement, il
faudrait prononcer quate yeux, en altérant le premier mot, ou
quatre i-eux, comme l’a fait Monsieur tout à l’heure, en décom-
posant le second. En introduisant un s où un # euphonique on
ne gâterait rien, et l’on fixerait une fois pour toutes la prononciation. ;
—Je vous crois, Justine, et à l'avenir je dirai quatre-2-yeur, puisque l’Académie l’ordonne... ou plutôt je tâcherai de me dispenser de faire usage de cette expression.
—Cela sera préférable, conclut Justine; d'autant plus qu'il est aisé de trouver une autre tournure pour exprimer la même chose.
M. Laurent ayant besoin d’un aïde pour faire ses commissions, classer ses papiers, copier des pièces, etc., a fait une demande dans les “Petites Affiches”. Dès le lendemain de la première insertion il reçoit la visite d’un solliciteur.
—Quelle est votre occupation? lui demande-t-il.
—Hélas! Monsieur, je n’en ai pas.
—Vous n’avez pas d’occupation?... De quoi vivez-vous alors?
—De mon métier, Monsieur. Je suis graveur sur bois; mais c’est un état qui s’efface devant les progrès incessants de la photogravure ; les chômages sont fréquents et prolongés. te
—Ah! fort bien. Vous êtes sans travail. Eh bien, Monsieur, comme la position que j'ai à vous offrir est de toute confiance, vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande de me fournir des références.
—Rien n’est plus juste, Monsieur, et, Dieu merci! je puis vous satisfaire sous ce rapport. En attendant, vous plairait-il de me faire connaître le genre et les avantages de cette position ?
—Ï1 s’agit d’un service très simple, très doux, pour lequel je vous donnerai 150 francs par mois. ($30).
DEC 1: 193 as
—{C'est peu; mais enfin je préfère une position modeste, mais fixe, aux aléas de mon métier qui périclite de jour en jour.
—ÆEntendons-nous bien, dit M. Laurent, je ne vous offre pas une position permanente, mais un travail qui durera quatre mois, cinq mois, six mois peut-être, mais pas plus.
— Alors, ce n’est pas une position, c’est un emploi temporaire. .…. N'importe, Monsieur, je l’acepterai avec reconnaissance, si les références que je vous fournirai peuvent vous satisfaire.
Au diner, M. Laurent parla de cette visite à sa femme en présence de Justine.
—Ce garçon-là a très bonne mine, une bonne cenue et inspire confiance à première vue. Cependant il a débuté dans son entretien avec moi par une dissimulation qui m'indispose un peu contre lui. Ainsi quand je lui ai demandé quelle était son occupation, il m'a répondu qu’il n’en avait Pas, pour reconnaître aussitôt après qu’il était graveur sur bois... Pourquoi ce détour ?
—Mais il n’y a pas de détour là-dedans, interrompit Justine. Le pauvre garçon vous a répondu en toute sincérité. Jl est sans travail, donc sans occupation. Cela ne l'empêche pas d'avoir un état, un métier, une profession.
—Je constate que vous avez raison, Justine, et que je me suis encore perdu dans les termes. Au Canada, occupation est employé pour état, pour métier. Lorsqu'on demande à quelqu'un: Quelle est votre occupation? la réponse est: — Je suis cordonnier, ou menuisier, ou commis, ou comptable, etc.
—Ce n’est pas la même chose, dit Justine.
OCCUPATION.—C'est l’action de s'occuper, non seulement des devoirs de son état, mais de toute espèce de choses. On peut vivre de ses rentes, sans travailler Pour gagner sa vie, sans exercer un état, et avoir de nombreuses ocupations, par exemple celle d'élever ses enfants, de cultiver ses relations mondaines, de s'intéresser aux sports, de suivre les cours de la Bourse, etc. Un civrier manuel peut, en dehors de son travail journalier, et même pendant son travail, s'occuper, c’est-à-lire occuper son esprit non retenu par un labeur machinal, à la recherche d’une invention. En français, occupation signifie travail, affaire dont on est occupé, accidentellement ou habituellement, mais non
Ps
Ds
travail, affaire à quoi l'on est astreint par obligation professionnelle. La preuve, c’est que si votre graveur sur bois avait eu du travail, à la question: “Quelle est votre occupation”, il eût pu répondre: — “Je n’en ai pas et n’en ai pas besoin, mon métier me suffit.”
— Alors, je devais lui demander : “Quelle est votre profesion ni —Précisément, Monsieur.
PROFESSION.—C'est l’état, le métier, l'emploi que l’on exerce pour gagner sa vie ou pour ne pas demeurer dans l'oisiveté. —Y at-il une différence entre l’état et le métier ?
—Oui.
ETAT.—Cela désigne surtout la condition sociale: état militaire,
ecclésiastique, bourgeois, ouvrier.
METIER.—On nomme ainsi toute profession manuelle ou mécanique qui semble exclure toute participation obligatoire de l'esprit. .
—Mon solliciteur, ajouta M. Laurent, m'a fait aussi remarquer que le travail que je fui offrais n’était pas une position, mais un emploi. Il avait raison, je n’en doute pas, maïs je vousprie de m'expliquer la différence qu’il y a entre ces deux expressions.
POSITION.—C'est la situation qu’un homme occupe dans une administration, dans une entreprise ou chez un patron. On ne fait usage du mot position que quand la fonction est durable, de tout repos. Cet homme a une belle position. — Sa position est modeste, mais sûre.
EMPLOI.—Se dit de toute fonction que l’on remplit dans l’industrie, le commerce, l'administration. Si l’on dit: “Cet homme a un emploi dans la compagnie du gaz”, on indique qu'il est au service de la compagnie, mais que son maintien est subordonné: à des circonstances diverses. Tandis que si l’on dit : “Cet homme a une position dans la compagnie du gaz” on indique que son emploi est assuré.
En un mot, position veut dire situation, condition fixe, sûre, acquise; emploi sous-entend souvent situation précaire —
REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 213
“L'emploi de X... est avantageux pour le moment, mais ce n'est pas une position,
—Vous avez dit tout à l'heure Justine, que la profession était l'état, le métier ou l'emploi que l’on exerce. Au Canada, nous faisons une distinction et nous ne reconnaissuns, comme hommes de profesion, que les médecins, les avocats et les notaires.
—Les gens de la catégorie que vous venez de désigner, répondit Justine, appartiennent aux professions libérales.
HOMME DE PROFESSION.—En français, cette expression n'a aucun sens.
PROFESSIONS LIBERALES.—On comprend dans les professions libérales les professeurs, les savants, les hommes de lettres, les artistes, les avocats, les médecins, les journahstes, les architectes, les magistrats, les ministres des différents cultes et les hommes d’Etat.
—De sorte, dit M. Laurent, que tous les autres travaillants appartiennent aux professions manuelles.
—Oui, répondit Justine, à cette différence près que ce sont les travailleurs et non les travaillants qui appartiennent aux professions manuelles.
TRAVAILLEUR — adjectif. —Se dit de ceux qui aiment le travail, qui s’y livrent avec ardeur: — Un écolier travailleur. — Un romancier, un écrivain sravailleur.
TRAVAILLEUR — substantif —Désigne toute personne qui travaille pour vivre et notamment la classe ouvrière: — “Les fravailleurs honnêtes sont toujours dignes d'intérêt.” On peut appartenir à la classe des travailleurs et ne jamais travailler.
TRAVAILLANT — participe présent du verbe travailler. —Il exprime l’action, ne prend ni genre ni nombre et est toujours invariable : — “Le missionnaire, travaillant tou jours pour la gloire de Dieu, trouvera sa récompense au ciel.”
TRAVAILLANTS — adjectif verbal. —Exprime une qualité, une aptitude, une disposition à agir plutôt qu’une action. L’adjectif verbal prend le genre et le nombre du nom qu’il modifie.
Si, dans un collège, on forme une classe composée des élèves
qui manifestent le plus de goi.:, le plus de tendance, le plus d’assiduité au travail, on pourra nommer cette classe, la classe des travaillants.
Il y a, vous le voyez, Monsieur, uné différence essentielle entre les travailleurs, c'est-à-dire les ouvriers, les artisans, les gens qui tirent leurs ressours du travail, et les travaillants, c'est-à-dire ceux qui se livrent à l'étude, à l'exercice d'un art ou d’une profession avec zèle, ardeur ou passion.
A la suite de démarches nombreuses et pressantes, M. Laurent est parvenu à faire obtenir un emploi avantageux à an jeune dessinateur industriel, dans une compagnie de construction avec laquelle il est en relations d’affaires.
C'est un jeune homme très honnête, marié, père de deux enfants, et que la malchance ponrsuivait depuis longtemps
En reconnaissance du service endu, le dessinateur à envoyé à M. Laurent, avec une lettre touchante, une statuette en ivoire d'une réelle valeur artistique, le priant d'accepter cet objet de famille en souvenir de sa gratituüle.
M. Laurent est un peu confus de la richesse de l’objet qu'il vient d: recevoir, et il délibère avec sa femme au sujet de savoir par quel présent il répondra à ce cadeau magnifique.
Il finissent par arrêter leur choix à un lot de jouets pour les enfants. Ils ne pouvaient agir plus délicatement, sous peine de sembler vouloir payer la statuette qui leur était offerte de si bon coeur
Cette petite délibération donna lieu aux propos suivants :
—Ce n'est pas un cadeau que vous à fait votre protégé, dit Justine.
—Qu'est-ce donc alors ?.… un don, un présent ?
Cest un présent; et en lui offrant quelque chose à votre tour, vous lui ferez un cadeau.
—Apprenez-moi donc la différence qu’il y a entre un cadeau, un don et un présent. ji
—Volontiers, monsieur
DON.—Cest l'action de donner gratuitement, ou la chose gratuite-
REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 215
ment donnée, par opposition à ce qu’on donne pour prix, pour salaire, pour acquit à titre onéreux.
PRESENT.—Le présent est ce qu’on présente en main, ce qu’on donne de la main, ou même ce que l’on envoie à domicile. On fait présent d’un bijou, on fait don d’une terre, d'une maison. On fait don de son coeur, on n’en fait pas présent ; car on en cède l'empire sans livrer la chose.
Le don a pour but particulier l'avantage de celui à qui on le fait; on fait plutôt présent de choses agréables ; on fait plutôt don de choses utiles. Le présent est offert par le désir de plaire; le don, par celui de servir.
Ainsi, les poètes, qui savent si bien saisir les nuances et si bien les exprimer disent les dons de Cérès (1) et les présents de Flor: (2), marquant ainsi la différence qu'il y a entre l'utilité des moissons et l'agrément des fleurs.
CADEAU.—Le cadeau n’est autre chose qu'un présent, Seulement, le cadeau ne se fait que d’égal à égal, ou de supérieur à inférieur. En échange de vos bienfaits à son égard, votre protégé vous a fait présent, et non cadeau d'un objet d'art. Pour reconnaître la délicatesse de son procédé, vous allez faire un cadeau, et non un présent, à ses enfants. Cela parce que vous êtes dans une condition sociale supérieure à la sienne. La différence entre présent et cadeau n’est que dans le sens qu’on attache au mot. Un supérieur ne peut recevoir d’un inférieur un cadeau, maïs il peut en accepter un présent. C'est puéril, pis peut-être, mais c'est ainsi,