TRAIT DE BIENFAISANCE
Uk jeune homme, nommé Eobert, attendait sur le rivage, à Marseille, que quelqu'un entrât dans son batelet. IJn inconnu* s'y place ; mais, un instant après, il se préparait à en sortir, malgré la présence de Bobert, qu'il ne soupçonnait pas d'en être le patron. Il lui dit que, puisque le conducteur de cette barque ne se montre point, il va passer dans une autre. " Monsieur," lui dit le jeune homme, " celle-ci est la mienne ; voulez-vous " sortir du port ? " — " Non ; il n'y a plus qu'une heure " de jour ! je voulais seulement faire quelques tours dans
Attendait was waiiiîig, rivage sfiore, batelet boat, inconnu siranger, sortir io go oui, malgré notwUhsianding, soupçonnait did suspect, patron master, puisque since, barque àoat, se montre does appear, va is going, il y a there w, jour daylighi, voulais wished, seulement on/y, faire quelques tours dans to go around,
* C'était M, de Montesquieu, auteur de TEsprit des Lois,
** le bassin, potir profiter de la fraîcheur et de la beâdié '^ de la soirée. Mais vous n'avez pas l'air d'un marinier,
"ni le ton d'un homme de cet état." " Je ne le suis
" pas en effet ; ce n'est que pour gagner de l'aient que "je fais ce métier les dimanches et fêtes." — " Quoi ! " avare à votre âge ! cela dépare votre jeunesse, et "diminue l'intérêt qu'inspire d'abord voâre heureuse
"physionomie." "Ahl monsieur, si vous savies
"pourquoi je désire si fort gagner de l'argent, vous "n'ajouteriez pas à ma peine celle de me croii^ tin
" caractère si bas." " J'ai pu vous faire tort ; mais
"vous ne vous êtes point expliqué. Faisons notre "promenade, et vous me conterez votre histoire." L inconnu s'assied. " Eh bien," poursuivit-il, " dites-moi " quels sont vos chagrins ; vous m'avez disposé à j "prendre part." — "Je n'en ai qu'un," dit le jeune homme, "celui d'avoir un père dans les fers, sans " pouvoir l'en tirer. Ilétait courtier dans cette ville ; " il s'était procuré, de ses épargnes et de celles de ma " mère dans le commerce des modes, un intérêt sur mi " vaisseau en charge pour Smyrne. Il a voulu veiller "lui-même à l'échange de sa pacotille, et en faire le "choix. Le vaisseau a été pris par un corsaire et " conduit à Tétuan, où mon malheureux père est esclave " avec le reste de l'équipage. 11 faut deux mille écus " pour sa rançon ; mais, comme il s'était épuisé afin de " rendre son entreprise plus importante, nous sommes " encore bien éloignés d'avoir cette somme ; cependant " ma mère et mes sœurs travaillent jour et nuit ; j'en
bassin docX:^ fraîcheur coolness, soirée evening, air looJt, marinier sailor, ton manner, état profession, fais follow, métier business^ fêtes festivalSf avare covetous, dépare disfigurest saviez knew^ fort much^ ajouteriez would add, croire beîievmgy bas mean^ ai pu may hâve, faire tort wronged, êtes have^ faisons notre promenade iet us go round, conterez will tell, 8*assied sits doum, eh bien well, poursuivit pursued, chagrins troubles, à y prendre part to share ihem, fers chains, pouvoir being able, tirer to get off, courtier broker, était had, épai^es savings, commerce irade, modes millinerg, en charge loaded, a voulu would, veiUer taJte care^ pacotille venture, corsaire pirate, équipage crew, il ûiut we want, écufl orownSf xançon ransom, épuisé e^féawted, bien éloignés
" fais de même chez mon maître dans Tctat de joaillier " que j'ai embrassé, et je cherche à mettre à profit, " comme vous voyez, les dimanches et fêtes. Nous " nous sommes retranchés jusques sur les besoins de " première nécessité ; une seule petite chambre forme " tout notre logement. Je croyais d'abord aller prendre " la place de mon père, et le délivrer en me chargeant " de ses fers. J *étais près d'exécuter le projet, lorsque "ma mère, qui en fut informée, je ne sais comment, ** m'assura qu'il était aussi impraticable que chimérique, " et fit défendre à tous les capitaines du Levant de me " prendre sur leur bord." — " Et recevez-vous quelquefois " des nouvelles de votre père ? Savez-vous quel est son "patron à Tétuan, quels traitements il y éprouve ? " — " Son patron est intendant des jardins du roi ; on le "traite avec humanité, et les travaux auxquels on " l'emploie ne sont pas au-dessus de ses forces ; mais " nous ne sommes pas avec lui pour le consoler et pour " le soulager. Il est éloigné de nous, d'une épouse "chérie, et de trois enfants qu'il aima toujours avec "tendresse."— "Quel nom porte-t-il à Tétuan?"— " Il n'en a pas changé ; il s'appelle Kobert, comme à
" Marseille."-^" Robert chez l'intendant des jar-
"dins?" — "Oui, monsieur." — "Votre malheur me " touche ; mais, d'après vos sentiments qui le méritent, "j'ose vous présager un meilleur sort, et je vous le "souhaite bien sincèrement." En jouissant du frais, l'inconnu voulut se livrer à la solitude, et dit à Eobert : " Ne trouvez pas mauvais, mon ami, que je sois tran- " quille un moment."
Lorsqu'il fut nuit, Eobert eut ordre d'aborder ; alors
very far, cependant in the mean Hme, travaillent work, joaillier jeiceller, cherche endeavour, à mettre io iurn, nous nous sommeB retranchés ice hâve retrenched our expenses^ jusque even, besoins wantSy forme is, le délivrer set him free, en me chargeant by taking upon me, près nearj comment how, chimérique fantastical, ût défendre forbade, recevez des nouvelles de do hear from, savez hiow, éprouve experieftoes, intendant overseer, au-dessus abovct soulager to relieve, ose dare, en jouissant ashe enjopcd, fi-ais cool, livrer give up, trouvez mauvais do take it ill, que if, sois toish to bâf nuit dark, aborder landmg, remet gives^ laisser îeaving,
rinconnu sort du bateau, lui remet nne bourse entre les mains, et, sans lui laisser le temps de le remercier, s'éloigne avec précipitation. Il y avait dans cette bourse huit doubles louis en or et dix écus en argent. Une telle générosité donna au jeune homme la plus haute opinion de celui qui était capable d'un acte aussi magnanime ; mais ce fut en vain qu'il fit des vœux pour le rejoindre, et lui en rendre grâces.
Six semaines après cette époque, cette famille honnête, qui continuait sans relâche à travailler pour compléter la somme dont elle avait besoin, prenait un dîner frugal, composé de pain et d'amandes sèches. Elle voit arriver Robert le père, très-proprement vêtu, qui la surprend dans sa douleur et dans sa misère. Qu'on juge de l'étonnement de sa femme et de ses enfants ! qu'on juge de leur joie et de leurs transports ! Le bon Robert se jette dans leurs bras, et s'épuise en remerciments sur les cinquante louis qu'on lui a comptés en s'embarquant dans le vaisseau, oii son passage et sa nourriture étaient acquittés d'avance, sur les habillements qu'on lui a fournis, etc. Il ne sait comment reconnaître tant de zèle, tant d'amour. Une nouvelle surprise tenait cette famille immobile ; ils se regardaient les uns les autres, La mère rompt le silence ; elle imagine que c'est son fils qui a tout fait. Elle raconte à son mari, comment, dès l'origine de son esclavage, il a voulu aller prendre sa place, et comment elle l'en avait empêché. "Il fallait six " mille livres pour la rançon. Nous en avions," lui ditelle, " un peu plus de moitié, dont la meilleure partie " était le fruit de son travail. Il aura trouvé des amis qui
" l'auront aidé." Tout à coup, rêveur et taciturne,
le père paraît consterné ; puis s'adressant à son fils :
n'éloigne Jiees, il y avait ihere voere^ haute hxgh^ voeux toishe*, rendre give, relâche intermission, avait besoin wantedf prenait tioas eating^ amandes altnonds, sèches drp, proprement neatly, vêtu dressefiy épuise exhausts, nourriture expenses, acquittés paid^ d'avance beforehand, fournis providedy reconnaître to be grateful far, tenait kept^ se regardaient looked, rompt breaks, dès from, a voulu wanied, empêché preventcd, il fallait were required, moitié half^ aura has^ auront have^ tout à coup suddcnly, rêveur thought/ul^
'^ Malbeureux ! qu'as-ta fait F Comment puîs-je te de» ** voir ma délivrance sans la regretter ? Comment pon^ " vait-elle rester un secret pour ta mère, sans être ache- " tée au prix de la vertu ? A ton âge, fils d'un infortuné, " d'un esclave, on uq se procure point naturellement les " ressources qu'il té fallait. Je frémis de penser que " l'amour filial t'a rendu coupable. Eassure-moi, sois " vrai, et mourons tous si tu as pu cesser d'être honnête."
" Tranquillisez-vous, mon père ; votre fils n'est pas
" indigne de ce titre, ni assez heureux pour avoir pu vous " prouver combien il vous est cher. Ce n'est point à moi " que vous devez votre liberté ; je connais notre bien- " faiteur. Souvenez-vous, ma mère, de cet inconnu qui " me donna sa bourse ; il me fit bien des questions. Je " passerai ma vie à le chercher ; je le trouverai, et il *' viendra jouir du spectacle de ses bienfaits." Ensuite il raconte à son père l'anecdote de l'inconnu, et le rassure ainsi sur ses craintes.
Eendu à sa famille, Eobert trouva des amis et des secours. Lés succès surpassèrent son attente. Au bout de deux ans il acquit de l'aisance; ses enfants, qu'il avait établis, partageaient son bonheur entre lui et sa femme ; et il eût été pour eux sans mélange, si les recherches continuelles du fils avaient pu lui faire découvrir ce bienfaiteur, qui se dérobait avec tant de soin à leur reconnaissance et à leurs vœux. U le rencontra enfin un dimanche matin se promenant seul sur le port. ** Ah ! mon ange tutélaire ! " C'est tout ce qu'il put prononcer, en se jetant à ses pieds, où il tombe sans connaissance. L'inconnu s'empresse de le secourir, et de
taciturne silenij parait seemed, consterné dUmayed, raalheureuit wreich, as hast, puis can, devoir be indebtedy pouvait could, rester remaifiy achetée bovght^ frémis tremble^ rassure-moi remove my featy sois be, vrai sincère, naourons lel us die, as pu been able, souvenez-vous remember, je passerai / toill employ, jouir to enjoy^ bienfiiits Hndnesses, ensuite then, le rassure sur removes, rendu restored, surpassèrent exceeded, attente expectation, bout end, aisance eiue, établis setlled, partageaient shared, sans mélange unmterrupted, avaient pu could have, dérobait concealed, rencontrâmes, tutélaire ^t<ar(ftan, put could, sans connaissance senseless, ^^tm" presse A(i«(e»f^ pouvez oan^ ignorer be ignorant qf, oublié forgotten, L 2
loi demander la cause de son état. ** Quoi, monrienr I ** pouvez-vous l'ignorer P " lui répondit le jeune homme, ^' Avez-vous oublié Bobert et sa famille infortunée, que " vous rendîtes à la vie en lui rendant son père ? "— r ** Vous vous méprenez, mon ami : je ne vous connais ** point, et vous ne sauriez me counsdtre. Etranger à ''Marseille, je n'y suis que depuis peu de jours." — : " Tout cela peut être ; mais souvenez-vous qu'il y a " vingt-six mois que vous y étiez aussi. Kappelez-voué " où vous m'employâtes dans le port, l'intérêt que vouç *' prîtes à mon malheur, les questions que vous me fîtes "sur les circonstances qui pouvaient vous éclairer et " vous donner les lumières nécessaires pour être notre "bienfaiteur. Libérateur de mon père, pouvez-vous " oublier que vous êtes le sauveur d'une famille entière, " qui ne désire plus rien que votre présence ? Ne vou« "refusez pas à ses vœux, et venez voir les heureux
•* que vous avez faits ! Venez ! " — " Je vous Pai
■" déjà dit, mon ami, vous vous méprenez." — " Non, " monsieur, je ne me trompe point ; vos traits sont trop " profondément gravés dans mon cœur pour que je " puisse vous méconnaître. Venez, de grâce ! " En même temps il le prenait par le bras, et lui faisait une sorte de violence pour l'entr^ner. Une multitude de peuple s'assemblait autour d'eux ; alors l'inconnu, d'un ton plus grave et plus ferme, lui dit : " Monsieur, cette " scène commence à être fatigante ; quelque ressem- ** blance occasionne votre erreur ; rappelez votre raison, " et allez dans votre famille profiter delà tranquillité dont ** vous me paraissez avoir besoin."- — *' Quelle cruauté ! " s'écrie le jeune homme. " Bienfaiteur de cette famille, ** pourquoi altérer par votre résistance le bonheur qu'elle " ne doit qu'à vous ? Eesterai-je en vain à vos pieds ?
^rendîtes restored, vous méprenez mistakej ne sauriez cannot, peut fnay^ rappelez-vous call io y<mf mind, éclairer informa lumières tnielligence, libérateur deliverer, entière tvhole, ne me trompe point make no mistake, traits féatures, profondément deeplp, méconnaître taJke for another, de grice pray, entraîner carry^ autour round, fatigante iroublesomey rappelez recaU, avoir besoin io be m fieedf altérer impair^ doit %s indebted, resterai shall remainf relmter
"Berez-vous assez inflexible pour rebuter le tribut que
". nous réservons depuis si long-temps à votre sensibilité P .
" Et vous, qui êtes ici présents, vous que le trouble et
** le désordre où vous me voyez doivent attendrir, joi-
" gnez-vous tous à moi, pour que l'auteur de mon salut
" vienne contempler lui-même son propre ouvrage." A
ces mots, Tinconnu parut se faire quelque violence;
mais comme on s'y attendait le moins, réunissant toutes
ses forces, et rappelant son courage, pour résister à la
séduction délicieuse qui lui est offerte, il écbappe comme
un trait au milieu de la foule, et disparaît en un instant.
[On tient ce trait de M* Mayn de Cadix, fameux
banquier, qui avait été cbargé de délivrer l'argent
pour tirer de l'esclavage le nommé Eobert dans les
fers à Tétuan.]
io rejeetf reservons depuis hâve reserved for, doivent ought^ attendrir to move, salut welfare^ vienne may com^, 'parut seemed, on 8*y attendait ihisy expected U, rappelant assuming, trait durt, foule crowd, on tient we hâve.