LETTRES
A LA MARQUISE DE SE VIGNE. Fin de 1665.
Paris vous demande justice,
Vous l'avez quitté par caprice,
A quoy bon de tant façonner l
Marquise, il y faut retourner.
L'hyver approche, et la campagne.
Et surtout celle de Bretagne,
N'est pas un aimable séjour
Pour une dame de la Cour.
Qui vous retient ? est-ce paresse ?
Est-ce chagrin , est-ce finesse?
Ou plustost quelque métayer
Devenu trop lent à païer 1
De vous revoir on meurt d'envie.
On languit icy, l'on s'ennuye,
Et les plaisirs desconcertez
Vous y cherchent de tous costez.
Vostre absence les désespère,
Sans vous ils n'oseroient nous plaire.
Si vous estiez icy, demain
La Cour quitteroit Saint-Germain,
Et les jeux, les ris, et les grâces.
Qui marchent tousjours sur vos traces
Y rendroient l'amour désormais
Plus galant qu'il ne fut jamais.
Ce discours, fait à des coquettes,
Leur passeroit pour des fleurettes ; Pour vous, jugez-en autrement :
Je suis amy, sans estre amant.
Ceux qui me donnent plus de gloire Ont quelquefois peine aie croire.
Lorsque je pris congé de vous, Nostre adieu me fit des jaloux ; Il fut si touchant et si tendre.
Que mes yeux, forcez de se rendre.
Vous parlèrent de bonne foy :
Vous fustes moins sage que moy.
Et c'estoit gaster nostre affaire ; Nostre commerce est un mystère Qu'il ne faut pas trop expliquer.
Mais à propos, sans vous choquer.
Peut-on vous demander, Marquise, Si quelque Breton, par surprise, N'auroit point touché vostre cœur?
Auriez-vous bien changé d'humeur Jusqu'à vous rendre complaisante A leur manière peu galante î Non, vous aimez les beaux esprits, Vous n'aurez eu que du mespris Pour ces beuveurs à rouge trogne :
Un perclus vaut bien un yvrogne.
Laissons en repos les Bretons, Et revenons à nos moutons.
Le bruit court que yostre estourdie Qui depuis longtemps estudie L'espagnol et l'italien, Jusqires icy n'y comprend rien.
Est-elle tousjours mal bastie, Sans jugement, sans modestie ?
Consolez-vous de tout cela, Quoyque tard, l'esprit luy viendra.
Force gens disent qu'à son âge Vous n'en aviez pas davantage, Et toutesfois jusques icy Vous avez assez réussy.
Il faut quitter ce badinage ; Vostre fille est le seul ouvrage Que la nature ait achevé ; Dans les autre' elle a réservé.
Aussy la terre est trop petite Pour y trouver qui la mérite , Et la belle, qui le sçaitbien, Mesprise tout, et ne veut rien.
C'est assez pour cest ordinaire, Et trop peut-estre pour vous plaire.
S'il est vray, gardez le secret, Et donnez ma lettre à Loret.
(Je crois qu'en Bretagne on ignore S'il est mort, ou s'il vit encore).
Ménagez bien nostre interest, Si par hazard elle vous plaist.
Ma veine encore assez féconde Vous en promet une seconde, Où d'un stilc à moy réservé, Ny trop bas ny trop relevé.
J'espère vous faire cognoistre Si je sçay faire un coup de maistre, Et le tout pour vous divertir ; Mais aussy songez à partir.
La response la plus touchante
Ne sçauroit païer mon attente ;
Tout le plaisir est à se voir.
Les sens se peuvent esmouvoir ;
Tel est vieux et n'ose paroistre,
Qui vous voïant ne croit plus l'estre.
Travaillez donc à revenir,
Pour mieux dire, à me rajeunir.
Ce seroit une chose rare
Qu'on me monstrast comme un Lazare
Ressuscité de vostre main :
Ma foy, la foire Saint-Germain
Me vauldroit bien quelque pistole.
Tout beau, muse, tu deviens folle.
Publié par M. de Monmerqué. — Lettres de Se vigne, I.
Sitost qu'un sçavant vous envoie Quelque production d'esprit, Vous me le monstrez avec joie, Et croïez me faire despit.
Je ne me pique point d'escrire.
J'y veux renoncer désormais, Et mesme j'oublirois à lire Si vous ne m'escriviez jamais.
Le mestier d'escrire est trop rude Pour des gens un peu paresseux ; Des plaisirs je fais mon estude, Je ne travaille que pour eux.
Vous croirez qu'un peu trop hardie Mon ignorance se fait voir ;
Mais, Iris, qui vous estudie Est en estât de tout sçavoir.
A Mme DE SÉviGNÉ. — Inédit.
Marquise, je suis en colère :
Les petits hommes d'ordinaire Eveillez comme des lutins , Sont gens querelleurs et mutins .
S'il est ainsy, vous devez craindre, Car j'ay grand sujet de me plaindre.
Dans Paris on fait courre un bruict Qui me surprend et qui vous nuict, Et l'on me mande pour nouvelle Qu'il revient dans vostre ruelle Un certain esprit dangereux, Qui met le trouble entre nous deux.
Qu'il soit esprit follet ou diable, Il ne laisse pas d'estre aimable, Il est galant, il est bien fait; S'il vous en conte. Dieu le sçait.
On dit qu'auprès d'une maistresse Il tresmousse, il agit sans cesse, Et que c'est un petit démon Qui fait tout dans une maison.
Prenez garde, belle marquise.
Que bientost il ne vous séduise.
Il est habile, il est adroit ; Quand il est bien en quelqu' endroit On ne l'en chasse pas fort vite ; Il ne craint guère l'eau bénite.
lli POÉSIES DE SAINT-PAVIN.
S'il TOUS possède quelque jour, Adieu, marquise, sans retour.
Ce seroit une chose estrange Qu'on trouvast une sainte, un ange, Dans un si déplorable estât.
Que deviendroit ce noble esclat Qui brille dans votre personne, Cette humeur si douce et si bonne?
Que deviendroit cette vertu Qui tous vos sens a combattu ; Cet air si modeste et si sage, Qui vous donne tant d'avantage Sur les plus belles de nos jours ? ' Où fuiroient les petits Amours 1 Si d'avantage il vous obsède.
Implorez aussytost mon aide ; Pour combattre un tel ennemy Je vaux bien un brave et demy .
Mais vous me respondrez peut-estre Que chez vous me rendre le maistre Par la perte de ce rival, C'est tomber de fièvre en chaud mal Il est vray, nous avons ensemble Quelque chose qui se ressemble ; Nous poussons les mesmes souspirs, Nous avons les mesmes désirs, Tous deux l'humeur assez traitable.
Une condition semblable.
Pourtant ne nous confondez pas :
Nous n'avons pas mesmes appas ; Par luy la bonne renommée Le plus souvent est diffamée ;
Les desordres de ma santé
Mettent l'honneur en seureté ;
D'un jeune homme en estât de plaire,
Il faut tout craindre et s'en deffaire,
Souffrir tout des gens comme nous
Qui rarement font des jaloux.
Si la leçon que je vous donne
Ne vous semble belle ny bonne,
Marquise, vous pouvez tout bas
En rire et ne me croire pas.
Ce n'est pas ce qui m'embarrasse ;
Mais c'est de voir sur le Parnasse
Que cet esprit entreprenant
Travaille pour vous maintenant.
Il pourroit vous avoir surprise ;
Je ne sçaurois souffrir, marquise, o
Que vous receviez de ses vers
Sans nous regarder de travers.
Voilà le sujet de ma lettre.
Je pouvois quelque chose y mettre
Où vous auriez moins consenti ;
Marquise, il faut prendre parti :
Soyez juste dans la rencontre,
S'il escrit pour, j'escriray contre.
Inédit.
M'envoïer faire un compliment Par un laquais sans jugement Qui ne sçait ce qu'il me veut dire, C'est vous commettre 'cstrangcmcnt,
Vous feriez bien mieux de m'escrire ; On s'explique plus finement, Et la response qu'on s'attire, Quand elle est faitte galamment, Se refuse malaisément D'une personne qui souspire Tousjours respectueusement.
Essaïons ces choses, pour rire ; Dans un billet adroitement Je vous conteray mon martyre ; A le recevoir et le lire Vous façonnerez grandement, Et vous respondrez fièrement ; Donnant pourtant vostre agrément Au beau feu que l'amour m'inspire, f Ceux qui voudront malignement Traitter de trop d'emportement Ce commerce pour en mesdire, Ne diront pas asseurement :
Telle maistresse et tel amant Sont faite égaux comme de cire.
Vous êtes belle infiniment, Et je tiens beaucoup du Satyre.
Imprimé, p. 22.
Recevez, dans cette légende, L'humble pardon que vous demande Un pauvre galant morfondu, A Livry longtemps attendu.
S'il vous a manqué de parole, 11 faut en accuser Eole,
Qui, dans k plus belle saison, A contre-temps et sans raison A voulu deschaisner Borée, Qui, ravageant cette contrée, N'a pu souffrir depuis huict jours Qu'un seul galant parust au Cours.
Zepliire, qui couroit les prées Que Flore vous avoit parées, Voulant aux champs vous attirer, Fut contraint de se retirer Et de céder à l'insolence D'un brutal qui tousjours l'offense.
Dans ce desordre gênerai,
Monter sur mon petit cheval Pour aller en galanterie, M'eust attiré la raillerie
D'un tas de courtisans fascheux
Qui nous eust fait honte à tous deux.
J'ay donc jugé, belle Amarante,
Tandis qu'il pleut, tandis qu'il vente,
Qu'il fait sale, qu'il fait vilain,
Que l'air est grossier et malin,
Tandis qu'il tombe pesle mesle
Et de la neige et de la gresle,
Temps fascheux pour les fluxions
Et pour les foibles passions.
Qu'il valoit mieux resver sans peine,
Enveloppé d'une indienne.
Dans une chambre auprès du feu,
Et faire mon mestier du jeu.
Que de courre aux champs où vous estes,-
Pour vous dire quelques fleurettes,
Qu'il n'importe de vous conter Comme à vous de les escouter. Ce n'est pas que le soin me quitte De respecter vostre mérite :
Je n'auray ny chaleur ny pouls Quand je cesseray d'estre à vous.
Si j'entreprenois à mon âge De vous en dire davantage, Vous me pourriez dire souvent :
Autant en emporte le vent.
A M""* DE SÉviGNÉ. — Inédit.
Ce billet que je vous envoie, Marquise, vous dira la joie Que je sens de vostre retour.
Vostre absence quoyque d'un jour, M'a troublé d'une estrange sorte ; Cela, je crois, peu vous imjjorte, Aussy ne vous l'ay-je pas dit Pour embarrasser vostre esprit ; Mais dites-moy, je vous en prie, De vostre bizarre partie Quels ont esté les passe-temps ?
A vous dire vray, force gens, Si vous estiez un peu moins sage, Penseroient mal d'un tel voïage; Aussy fut-il hors de saison.
Et faict sans rime et sans raison .
Je n'en comprens point les mystères.
Si c'cust esté pour des affaires,
L'abbé, qui si bien les entend, Vous eust suivie au mesme instant ; Cen'estoit pas aussy, je pense, Que sur un cas de conscience Vostre esprit fust mal asseuré ; Car vous aviez vostre curé, Et l'on me tiendroit ridicule De vous croire femme à scrupule.
Ce n'estoit pas pour veoir Vczou, Sur le dangereux petit trou Dont vostre dent est menacée:
Vous aviez une autre pensée, Et ce mal estoit trop léger Pour vous exposer au danger D'estre attaquée oud'estre prise.
Dis-moy, cruel destin, pourquoi- Ne m'as-tu pas faict un Rocroy ?
En dussiez-vous estre offensée Je vous eusse en malle troussée ; Et quand on trousse ainsy les gens, On va bien loin en peu de temps.
Par le vent la Juppé haussée, Et le desordre du mouchoir Cent autres beautez nous fait veoir, Qui donnent de bonnes pensées Pour celles qui nous sont cachées.
Quand on est sur ces hauts dadas On a peur de tomber à bas ; De son ravisseur on s'approche, On se prend, à tout on s'accroche, Et sans penser à ce qu'on fait On embrasse ccliiy qu'on hayt;
On s'adoucit, on injurie, On flatte, on se met en furie, Et l'on se laisse aller enfin.
Moitié figue moitié raisin.
Dieux ! que ma passion est forte !
Marquise, voïez où se porte L'extravagance d'un amant Qui se flatte dans son tourment !
Imprimé, p, 49.
Tris, on fait courre le bruit Que chez vous se fait mon réduit, Et que nous sommes bien ensemble.
S'il est vray, vous le sçavez bien, Chascun le croit ; mais il me semble Que tous deux nous n'en créions rien.
Cependant nostre honneur est mis A tous les deux en compromis, Pour avoir manqué de conduitte :
Il ne falloit point m' engager A vous rendre souvent visitte.
Sans le dessein de m'obliger.
Pour avoir voulu façonner, Vous nous avez faict soupçonner D'une secrette intelligence :
Il ne pouvoit arriver pis Que ce qu'a faict la médisance Pour complaire à vos ennemy s .
Vostre mary s'en est doubté.
Le mensonge et la vérité Donnent les mesmes deffiances :
Pour agir en femme d'esprit, Il faut sauver les apparences Et se mocquer de ce qu'on dit.
Tout vous plaist indifféremment, Et sans faire choix d'un amant Vous souffrez que chaqu'un vous voie :
Belle Iris, vous vous mesprenez, Un heureux donne plus de joie Que cent galans infortunez.
Parmy vos bonnes qualitez C'est sans raison que vous contez Celle d'estre fort complaisante :
Ne l'estre pas au dernier point N'est pas une chose obligeante, Il vaudroit mieux ne l'estre point.
Qui ne vous verroit qu'une fois En six semaines ou deux mois Vous trouveroit assez commode :
Mais qui vous verroit plus souvent Ne sçauroit vivre à vostre mode Sans enrager en vous servant.
Vous estes civile d'abord, Chascun vous plaist, vous plaisez fort ; Vous donnez quelques espérances ; Et de cent petits agremens Qui sont de trompeuses avances Vous n'estes pas chiche aux amans.
Cet air de vivre ne produit Que le chagrin d'estre esconduit
Sitost qu'on presse davantage :
Les faveurs que vous accordez Sont celles par où l'on s'engage, Des autres vous vous deffendez.
Vous estes prude, je le voy, Mais pour votre bien, croïez-moy, Toute autre faites-vous connoistre :
Si vous tardez vous aurez tort ; Sans doute vous le pourrez estre Malgré vous jusques à la mort.
L'âge coule insensiblement, Il nous desrobe l'agrément, Dans peu vous serez moins galante :
Quelquefois, malheureusement, On pense à devenir amante Quand on ne trouve plus d'amans.
Je vous aime, vous le sçavez.
Les preuves que vous en avez Vous debvroient assez satisfaire :
Je crois pourtant qu'un vieux perclus Ne s'acquiert le bonheur de plaire Qu'avec quelque chose de plus.
Iris, prenez créance en moy,
Je feray tout ce que je doy
Pour mériter que je vous serve :
Sitost qu'on a donné le cœur,
On jette aisément sans reserve
Le reste aux pieds de son vainqueur.
Souvent la honte et la fierté Ont fait que 1 on a rebutté Les offres de cette nature :
Ne tombez pas dans cette erreur ; On est à plaindre, je vous jure, Quand on n'est riche que d'honneur.
Résolvez- vous, sans m'amuser,
D'accepter ou de refuser
Le parti que je vous propose :
Il n'est point d'homme sans défaut ;
Chascun est bon à quelque chose,
Je le suis pour ce qu'il vous faut.
VTII.
Publié par M. de Monmerqué. — Lettres de Sévigné, I.
L'autre jour, chagrin de mon mal,
Me promenant sur mon cheval.
Sur le bord des vertes prairies,
J'entretenois mes resveries,
Quand j'apperceus vostre moisneau
Sur le hault d'un jeune arbrisseau,
Beaucoup moins guay que de coustume.
Il avoit le bec dans sa plume,
Comme un oiseau qui languissoit
Loin de celle qu'il chcrissoit.
Je l'appellay comme on l'appelle,
Il vint à moy battant de l'aisle,
Et sur mon bras s'estant lancé.
Je le pris, et le caressay ;
Mais après faisant le colère,
Jeluy dis d'un ton plus scvere:
Apprenez-moy, petit fripon,
Ce qui vous fait quitter Manon.
Ah ! me dit^il en son langage,
Sd POÉSIES DE SAINT-PAVIN.
Ma belle maistresse à son âge S'offense et ne peut trouver bon Qu'on l'appelle encor de ce nom.
Je sçay que vous l'avez connue, Mais toute autre elle est devenue :
Son esprit qui s'est élevé Plus que son corps est achevé.
Il est bien juste qu'on la traitte En fille desjà toute faitte :
Elle entend tout à demy-mot, Discerne l'habile du sot ; Et sa maman seule attrappée La croit encor fille à poupée.
Tous les matins dans son miroir Elle prend plaisir à se voir^ Et n'ignore pas la manière De rendre une ame prisonnière.
Elle consulte ses attraits, Sçait desjà lancer mille traits Dont on ne peut plus se deffendre, Pour peu qu'on s'en laisse surprendre.
Depuis qu'elle est dans cette humeur Elle m'a banni de son cœur, Et ne ma pas cru davantage Un oiseau digne de sa cage.
Desespéré j'ay pris l'essort, Résolu plustost à la mort Qu'à voir une ingratte maistresse N'avoir pour moy soin ny tendresse.
Je sçay que vous l'aimez aussy :
Gardez qu'elle vous traitte ainsy.
Elle est finette, elle est accorte,
Et n'aime que de bonne sorte.
Ce fut ainsy qu'il me parla, Puis aussytost il s'envola.
Inédit.
Si ce qu'on doibt à ton mérite M'oblige à te rendre visite, L'estat malheureux d'un perclus, Qui languit et qui ne sort plus , Avec justice m'en dispense, Et reproche à ta nonchalance, Ou plutost à ta dureté Que j'appelle inhumanité.
D'avoir passé mainte semaine Sans une fois prendre la peine De venir voir en mon logis Si je suis mort, ou si je vis.
Quand tes estudes et tes veilles.
Qui promettent tant de merveilles, Te tiendroient si fort attaché Qu'elles t'en eussent empesché, Tu me devois quelque message Par un laquais» ou par un page ; N'importe qu'ils fussent si beaux Que ceux que nous vismes aux eaux.
Ah ! Tircis, retournons en boire !
Quand je repasse en ma mémoire Ces plaisirs que nous avons eus ; Des galans que nous avons vous Les festins, et les sérénades
Que s'entre donnoient les tribades ; Les bizarres emportemcns De tous ces malheureux amans ; Les fureurs sales et hardies De leurs impudiques manies ; Les adresses des médecins Qui, iDour complaire à leurs desseins, Les font sous des voûtes pollues Baigner ensemble toutes niies ; L'avarice de ces faquins, L'imposture de tous leurs bains ; Un peu confus, je te confesse Que je ris de nostre faiblesse.
Mais ces abus m'ont diverti, J'ay regret d'en estre parti.
Lors tes douces mélancolies Dans le récit de mes folies Trouvoient d'agréables momens, Et tes plus nobles sentimens Brillans partout comme en ta veine, Me faisoient oublier ma peine.
Mon ame preste d'expirer Pour te connoistre et t'admirer Resveilla toute sa puissance; J'eus de toy tant de complaisance Que dans ton esprit j'ay connu Mon vice aimé de ta vertu.
L'embarras des grandes affaires, L'interest des partis contraires Ne divisoient point nostre cour. Nos Muses s'y faisoient l'amour.
Et l'intrigue de quelques belles
Bornoit nos soins pour les nouvelles
Aux heures de nostre loisir :
Elles faisoient nostre plaisir,
Et leur procédé doux ou rude
Nous coustoit peu d'inquiétude.
L'espoir seul de la guerison
Nous couloit l'aimable poison
Dont le malade s'infatue,
Tandis que la douleur le tue.
La Parque qui nos jours filoit
Alors ses ciseaux affiloit
A dessein d'en couper la trame ;
Mais la fermeté de nostre ame
La surprit ; la mort s'esloigna,
Et sa rigueur ne m'espargna
Que pour rendre mon aventure
Cent fois plus fascheuse et plus dure,
Puisque de te perdre et souffrir
M'est plus cruel que de mourir.
S'il te reste quelque tendresse,
Flatte le désir qui me presse
De te voir et t'entretenir ;
Tu m'as promis ton souvenir,
Et tu me doibs , quoy que tu fasses,
Ton estime et tes bonnes grâces.
La froideur de ton amitié
Augmente mes maux de moitié.
Sans m'en plaindre je l'ay soufferte,
Mais pour n'en pas craindre la perte,
Il faudroit t'avoir moins connu,
Ou que je fusse devenu
Moins curieux des belles choses.
Le printemps n'aura plus de roses, L'hiver donnera des moissons, Dans l'air voleront les poissons, Les oiseaux nageront sous l'onde, Il faudra que tout se confonde, Avant que tu sois effacé De mon cœur où je t'ay placé.
Inédit.
Je te veux faire cent querelles.
Quoy ! voudrois-tu bien m'oublier 1 Un jour s'est passé tout entier.
Sans avoir eu de tes nouvelles. Non, tu ne penses plus à moy, J'ay cent fois envoie chez toy, Cent fois passé sous ta fenestre, Et dans le lit le plus caché Où jamais un homme puisse estre Je t'ay cent et cent fois cherché.
Tout d'abord je m'en fus au Heaulme A l'heure où tu prends tes repas, Et soudain ne t'y trouvant pas.
Je courus voir au jeu de peaume.
J'entray dans les lieux plus cachez Où vont fumer les débauchez, Puis je fus à l'Académie, Et si tu m'eusses dit l'endroit Où loge au Marais ton amie, J'eusse esté t'y chercher tout droit.
De là continuant ma course Pour te monstrer quel est mon soin, J'allay chercher au Port-au-Foin Où campent les coupeurs de bourse ; Je fus sur le Pont-Neuf encor, Pour t'y trouver avec Mondor ; Après à l'Hostel de Bourgogne, Et puis au Sabat sur le soir, Où les sorciers faisoient la grogne De t'y voir manquer au debvoir.
Après que lanuyct fut venue.
Je m'imaginois à tous coups De te voir parmi les filous Volant des manteaux par les rues.
Mais quand je vis sur le minuyct Tout... en repos et sans bruit.
Soudain je me mis en furie, M'en revenant desconforté.
Amy, mande-moy, je te prie, Si les diables t'ont emporté.
Heureux, ô mon cher Saint-Germain, Dont l'esprit libre et le corps sain Se rit des peines qu'on se donne, Vivant à l'abri des exploits, Dans un païs de qui les lois Ne font jamais trembler personne.
Là ton génie avec raison A mis tes sens à l'abandon
De tout ce qui leur fait envie ; Et franc de crainte et de désirs On t'y voist gouster les plaisirs Où la nature te convie.
Tu passes tes jours sans regret, Ta maison est ton cabaret, Ton cours et ton académie ; Tes pensers sont ton entretien , Et les sots n'y peuvent en rien Troubler ta bonne compagnie.
^ N'aimant que tes commoditez Tu te mocques des vanitez Dont en amour on se contente ; Et cent fois plus heureux que nous,.
On te voit confondre à tous coups Et ta maistresse et ta servante.
Attaqué du sommeil tu dors, Les vivans non plus que les morts N'empeschent point que tu reposes ; Et du futur bien peu touché, Sous ton figuier estant couché.
Tu fais la figue à toutes choses.
Ainsy j'admire ton bonheur, Et te promets, si ma douleur Me peut laisser une bonne heure, Que j'iray la passer chez toy, Pour y gouster comme je doy Les plaisirs avant que je meure.
1 Les deux stances suivantes sont inédites.
Inédit.
Changez d'humeur, jeune Certelle, Soïez humaine, estant mortelle.
Devant Dieu qui vous fit si belle Un jour vous seriez criminelle, Si Caron vous trouvoit pucelle En vous passant dans sa nacelle.
Tousjours vous ne serez pas telle, La vieillesse à soy nous appelle ; Et s'ilpleust sur vostre vaisselle, Alors, vous ne serez plus celle Qui n'avoit rien de beau comme elle.
Vous aurez un corps qui chancelle, L'oeil sans esclat, sans étincelle, Et la voix d'une cressenelle ; Vostre sein deviendra mamelle.
Et vostre haleine, vostre aisselle.
Auront l'odeur d'une chandelle
Que mouche un laquais sans cervelle.
Cette prophétie est cruelle.
Mais imitez la tourterelle
Qui durant la saison nouvelle
Nous apprend comme la femelle
Avecque le masle se mesle,
Et tous deux en battant de l'aisle
Se baisent sans bruit ny querelle.
Croïez-moy donc, Mademoiselle,
Vostre beauté qui m'ensorcelle
A mes vœux estant moins rebelle,
Vous aurez un amant fidelle, Qui n'offre point de bagatelle; Mais le cœur avec l'escarcelle.
Inédit.
Muse, il est temps de s'esveiUer, Leve-toy, c'est trop sommeiller, Iris m'a fait une querelle.
Viens me servir, elle m'appelle, Et sur Parnasse dès demain Me veut voir la plume à la main.
Sous le titre de précieuse Cette petite audacieuse, Au mespris de tous mes sonnets Se fait voir dans les cabinets , Où ses pièces elle fait lire, Et tout le monde les admire.
Quoyqu'elles n'aient pour beauté Que l'esclat de la nouveauté, Son tour d'esprit est à la mode.
Une eglogue, un sonnet, une ode Luy coustent moins qu'un madrigal.
Pour tout son génie est égal.
Et dans sa diction fleurie Le sérieux, la raillerie, Y sont si finement traittés Q'on y remarque cent beautés.
Mais tu me chantes ses louanges.
Muse ; est-ce ainsy que tu me venges, Quand on s'attaque à mon honneur ? Oui, continue en sa faveur,
Autrement je te desavoue ; Son mérite veut qu'on la loue, Et que la plume pour objet N'ait jamais un autre sujet.