‹ Recueil complet des poésies de Saint-PavinChapitre 12 sur 21 · PORTRAIT DE L'AUTHEUR · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE L'AUTHEUR

Imprimé, p. 79.

Mon cher Tircis, que t'ay-je faict, Pour me demander mon portraict ?

Veux-tu qu'à mon desavantage Ma main travaille à cet ouvrage, Et qu'avec si peu d'agremens On me monstre chez les Flamans ?

Soit à ma honte ou pour ma gloire, J'ay peine à faire mon histoire ; Je vais pourtant, sans me flatter, Me peindre pour te contenter.

Ma mine est fort peu cayaliere, Mon visage est faict de manière Qu'il tient moins du beau que du laid, Sans estre choquant tout à faict.

Dans mes yeux deux noires prunelles Brillent de maintes étincelles.

J'ay le nez pointu, je l'ay long, Je l'ay mal faict, mais je l'ay bon,

Et je sens venir toutes choses De plus loin qu'on ne sent les roses ; Enfin j'ose dire en un mot Que je n'ay pas le nez d'un sot.

Malgré les ans et la fortune,

Ma chevelure est encor brune,

« * Mon teint est jaune et safrané,

" De la couleur d'un vieux damné,

« Pour le moins qui le doit bien estre,

" Ou je ne sçay pas m'y connoistre.

Soit par hazard ou par despit

La nature injuste me fit

Court, entassé, l'espaule grosse ;

Au milieu de mon dos je hausse

Certain amas d'os et de chair

Faict en pointe comme un clocher ;

Mes bras d'une longueur extresme,

Et mes jambes presque de mesme

Me font prendre le plus souvent

Pour un petit moulin à vent.

Je suis composé de matière

Fort combustible et peu grossière ;

J'ay de l'enjoûment, j'ay du feu ;

" Qu'il m'en reste beaucoup ou peu,

« N'importe, il s'en faut satisfaire,

" Quand on s'en trouve assez pour plaire.

Je ne suis point homme borné :

Mon esprit n'est pas mal tourné,

Je l'ay vif dans les reparties ,

Et plus piquant que les orties.

^ Les guillemets indiquent les vers inédits.

Je ne laisse pas d'estre adroit, Complaisant, mesme un peu coquet, Mais ce n'est pas pour la coquette; Près d'elle fort peu je m'aiTeste, Et je croirois passer pour fat.

Si je n'estois plus délicat.

Je suis tantost gueux, tantost riche, Je ne suis libéral, ny chiclie :

Je ne suis ny fascheux, ny doux, Sage, ny du nombre des fous, Et je suis cela tout ensemble, Sans que personne me ressemble.

Enfin je trouve tout égal, Et je ne fais ny bien ny mal.

La coutume à qui l'on défère, Comme l'enfant faict à sa mère, Ne peut, toute forte qu'elle est, M'emporter qu'à ce qui me plaist.

L'ambitieuse frénésie.

La vengeance, la jalousie, Grands trouble-festes de l'esprit.

Ont sur le mien peu de crédit.

J'aime à railler, mais sans mesdire, Etresjoiiir sans faire rire, Parler sans me faire escouter.

Et je veux plaire sans flatter.

Je ne suis pas l'homme du monde Le plus ennemy de la fronde ; Aussy je ne suis pas de ceux Qui partout d'un esprit hargneux Cherchent sans cesse sur qui mordre, Et ne preschent que le desordre :

Le repos et la liberté Est le seul bien que j'ay gousté.

Je hay toutes sortes d'affaires, Je ne me fais point de chimères ; Du futur comme du passé Je n'ay l'esprit embarrassé.

Ce qu'on dit de moy peu me chocque ; De force choses je me mocque, Et sans contraindre mes désirs Je me donne entier aux plaisirs.

Le jeu, l'amour, la bonne chère Ont pour moy certain caractère Par qui tous mes sens sont charmez, Et je les ay tousjours aimez ; Toutefois ce n'est qu'à ma mode.

Dans un air de vivre commode.

C'est rarement qu'un vieux garçon En use d'une autre façon.

Pour me divertir je compose Tantost en vers, tantost en prose ; Et quelquefois assez heureux Je réussis en tous les deux.

Mon humeur est assez facile ; J'aime les champs, je hay la ville, Et je pense moins à la Cour Que je ne fais à ton retour.

Voylà ma peinture parfaicte ; Et je suis quitte de la debte A quoy je m'estois engagé.

Regarde si je suis changé D'humeur, d'esprit et de visage; Trouves-tu que je sois plus sage ?

De quelque façon que je sois, Ayme-moi, Tircis, tu le doibs.

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